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LES LECTURES DE MARS : |
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Titre : Le Massacre des Italiens Auteur : Gérard Noiriel
Parution : 6 Janvier 2010 Éditeur : Fayard Combien étaient-ils au juste, les Italiens massacrés à Aigues-Mortes, ce 17 août 1893 ? Huit ? Ou plus, en tenant compte de ceux dont on n'a pas retrouvé la trace ? Et qu'est-il devenu, ce fait divers politico-social, enfoui dans les ténèbres d'un autre siècle et dans les méandres de la mauvaise conscience nationale ? En l'étudiant, l'historien Gérard Noiriel exhume aussi un de ces épisodes qui firent du bruit à l'époque où ils se sont produits, puis ont été peu à peu occultés ou, pis, déformés par les récupérations politiques qui s'imposaient alors. En reprenant les sources, en remontant, heure par heure, la chronologie des faits, en réinscrivant ceux-ci dans les interprétations multiples et en pointant les vraies responsabilités, tant de la presse que des autorités administratives ou judiciaires, Gérard Noiriel revient non seulement sur le drame lui-même, mais aussi sur les explications qui ont pu en être données par les historiens qui s'en sont les premiers emparés. Rappelant ainsi qu'une lecture du passé est toujours tributaire des trames idéologiques de l'époque d'où elle est formulée. Les faits ? « On peut dire, écrit Gérard Noiriel, que le 17 août 1893 a eu lieu, à Aigues-Mortes, le plus grand "pogrom" de toute l'histoire contemporaine de la France, même si le nombre d'ouvriers italiens morts ce jour-là n'a jamais été établi avec certitude. C'est aussi l'un des plus grands scandales de notre histoire judiciaire, puisque le jury d'assises a acquitté tous les assassins, en dépit des preuves accablantes réunies contre eux. » Ce déchaînement de violences, il en décortique les causes. Elles sont économiques, liées à la mainmise par la Compagnie des salins du Midi sur le levage du sel et sur les vignes, activités qui enrichissent quelques-uns et appauvrissent les autres. Elles sont sociales, liées à l'afflux d'un prolétariat saisonnier d'origines diverses, appelé pour la récolte du sel et les vendanges, et travaillant dans des conditions extrêmement pénibles, avec concurrence entre salaires. Après une rixe survenue entre « trimards » et Piémontais, la tragédie a ensanglanté rapidement la région, déformée et attisée par les rumeurs. Les bandes se forment alors, et la « chasse à l'ours » italien, scellant des alliances spontanées, se déclenche. La violence hystérique conduit des hordes à pourchasser les Italiens dans les salines et dans les rues de la ville, et à achever les blessés à coups de trique. Reprenant toutes les pièces du dossier - journalistiques, politiques, diplomatiques -, Gérard Noiriel réinscrit l'épisode dans le contexte de l'époque et, au final, livre une réflexion féconde sur la distinction à établir entre le « devoir d'histoire » et le « devoir de mémoire », suggérant ainsi que le second obéit souvent à des considérations bien moins exigeantes que le premier. Réflexion qui va, bien sûr, bien au-delà de l'épisode tragique de 1893... |
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Titre : L'esprit de Philadelphie Auteur : Alain Supiot
Parution : 7 Janvier 2010 Éditeur : Seuil
Il semble loin le temps où l’ordre juridique international avait pour référence la justice sociale. C’était après les tragédies de la Deuxième Guerre mondiale, lorsqu’il est apparu qu’elles étaient la conséquence des inégalités, des injustices et des soumissions que le « libre marché » et l’instrumentalisation industrielle de l’humain avaient engendrées. Le 10 mai 1944, à Philadelphie, la déclaration redéfinissant les buts et les objectifs de l’Organisation internationale du travail entendait poser les principes d’un ordre mondial vraiment digne de l’humanité. C’est cet événement, aujourd’hui rendu presque incroyable, que nous rappelle le juriste Alain Supiot : le texte qui annonçait la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948 avait pour premier principe : « le travail n’est pas une marchandise » ! L’enjeu de cette déclaration consistait à faire dépendre les systèmes juridiques nationaux d’une norme suprême qui transcendait les intérêts particuliers des classes et des nations. Cet idéal de justice commun à toute l’humanité, qui ne s’autorisait ni de Dieu ni de la science, mais de l’égale « dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine », représentait un grand pas en avant au regard des textes normatifs du XVIIIe siècle qui ne voyaient dans l’homme qu’un être de raison. Mais il assumait aussi, contre le scientisme totalitaire dans ses différentes versions, sa dimension à la fois démocratique et pleinement symbolique. Ce ne sont pas la nature ou l’histoire qui dictent leur loi aux hommes, c’est la volonté des peuples qui subordonne l’organisation économique et sociale à un principe universel de justice sociale. Les droits fondamentaux nouveaux qui en découlent incluent la sécurité économique, les libertés collectives, la démocratie sociale. Las ! Le grand retournement de la fin du XXe siècle voit triompher un capitalisme sans frontières et sans limites. Les États remplacent la norme de justice par l’impératif de la compétitivité économique. Le marché total a liquidé la justice sociale. Le scientisme néolibéral gagne toute la planète. L’homme est réduit à l’animalité économique. La terre devient un champ de luttes commerciales et de manœuvres financières. Comment donc a-t-on pu oublier les calamités auxquelles ont conduit les illusions libérales ? Telle est la question que l’on se pose à la lecture de ce livre très stimulant. L’auteur propose, à la fin, des pistes d’action sur le terrain du droit destinées à poser des limites à l’instrumentalisation économique des hommes. À l’adaptation au marché, il entend substituer la réinstitution juridique des personnes. Mais est-il encore possible et suffira-t-il de mieux protéger les personnes dans « l’esprit de Philadelphie » pour faire face au déchaînement actuel du capitalisme ? Alain Supiot veut y croire. Le débat est lancé. Professeur de droit à l’université de Nantes, Alain Supiot a publié de nombreux livres sur le droit du travail et le droit social, notamment Homo juridicus. Essai sur la fonction anthropologique du droit (Seuil, 2005), Le Droit du travail (PUF, « Que sais-je ? », 2006) et Critique du droit du travail (PUF, 2007). |
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Titre : Une Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours
Auteur : Howard Zinn Parution : Septembre 2002 - Éditeur : Agone On reste quelque peu assommé après avoir terminé ce livre monumental, impossible
à résumer et dont on ne peut évidemment rendre compte dans sa totalité. Face à
tant de bassesses, de turpitudes, d’hypocrisie, de soutiens inconditionnels aux
régimes les plus malodorants -il y aurait beaucoup à dire sur l’histoire de la
CIA-, on est tenté de croire que les États-Unis figurent parmi les États les
moins fréquentables au monde. Et qu’ils sont même l’État le moins fréquentable,
compte tenu du rôle de superpuissance mondiale qu’il possède désormais, et de
l’influence qu’il exerce sur la totalité du globe.
Toutefois, le but poursuivi par Howard Zinn n’est pas de
détruire son pays. Mais il tient manifestement à ce que tous ouvrent les yeux
sur la réalité de ce que l’on cite toujours comme un modèle de démocratie,
d’intégration et de liberté. On ne résiste pas ici à l’envie de reproduire dans
son intégralité un passage dans lequel l’auteur décrit ironiquement ce que l’on
considère souvent comme des avancées sociales : “N’est-ce pas une formidable
idée que de faire payer par la classe moyenne les impôts qui garantiront l’aide
sociale apportée aux pauvres ? -ajoutant ainsi la rancœur des premiers à
l’humiliation des seconds. Et que dire de la politique qui consiste à déplacer,
par l’intermédiaire du ramassage scolaire, les écoliers noirs des milieux
défavorisés vers les écoles des quartiers blancs défavorisés en une sorte
d’échange cynique entre écoles de pauvres ? Pendant ce temps-là, les écoles
réservées aux riches étaient protégées, et les fonds publics distribués avec
tant de parcimonie aux enfants nécessiteux étaient engloutis dans la
construction d’avions de combat coûtant des milliards de dollars. Ingénieux,
également, de répondre aux revendications d’égalité des femmes et des Noirs en
leur accordant de maigres privilèges spécifiques et en les mettant en
compétition avec tous les autres pour la recherche de ces emplois qu’un système
irrationnel et incohérent rendait extrêmement rares. Pas mal non plus, cette
idée de focaliser les craintes et la colère de la majorité silencieuse sur une
classe de criminels, fruits de l’injustice économique toujours produits en plus
grand nombre qu’il n’est possible d’en emprisonner, permettant ainsi de mieux
dissimuler le gigantesque pillage des ressources nationales entrepris en toute
légalité par de nombreux dirigeants.”
Dans un autre paragraphe, Howard Zinn offre un concentré de ce que semblent être les U.S.A : “Il n’existe pas d’autres systèmes de contrôle capables d’offrir autant d’opportunités, de possibilités, de latitude, de souplesse et de récompenses aux heureux gagnants de la loterie sociale. Il n’en est pas non plus qui répartisse ses outils de contrôle de manière aussi sophistiquée -par le vote, la hiérarchie du travail, l’Église, la famille, l’enseignement, les mass-médias-, ni aucun qui ne sache aussi bien endormir son opposition en faisant quelques réformes, en isolant les individus, en mettant l’accent sur la loyauté patriotique.” Pour autant, si Zinn dénonce les agissements et les structures politiques et économiques de son pays, il n’en reste pas moins vrai qu’il éprouve un profond respect pour son peuple -ou devrait-on dire ses peuples ? Tout l’ouvrage en témoigne, en lui donnant la parole, en mettant l’accent sur ses réactions et ses révoltes, bien plus nombreuses et farouches qu’on ne le croit. Car, aussi sophistiqué soit-il, aucun système n’a jamais réussi à se garantir des révoltes populaires. Et aucune élite au pouvoir n’a pu définitivement se prémunir contre cette capacité des gens apparemment désarmés à résister, des gens apparemment satisfaits à envisager des changements. Pour tous ces gens-là, pour ces oubliés de l’histoire, il fallait faire un livre. Il fallait écrire une histoire. “Faire cette histoire, c’est retrouver chez l’homme ce formidable besoin d’affirmer sa propre humanité. C’est également affirmer, même dans les périodes les plus pessimistes, la possibilité de changements surprenants.” On l’aura certainement compris, cette Histoire populaire des États-Unis n’est nullement un brûlot anti-américain, encore moins un manifeste anti-américains. Il est juste un formidable ouvrage qui met en lumière les iniquités d’un système économique aberrant, fondamentalement injuste, raciste et colonialiste : le capitalisme. Autant dire que l’on ferait œuvre de salubrité publique si l’on imposait sa lecture dans toutes les écoles de ce monde en proie aux manipulations de toutes sortes. Il n’est pas interdit de rêver... Howard Zinn a enseigné l’histoire et les sciences politiques à la
Boston University, où il était professeur émérite. Son œuvre (une vingtaine
d’ouvrages) est essentiellement consacrée à l’incidence des mouvements
populaires sur la société américaine.
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