2 / "Pas vu, pas pris" en salles et en vidéo
3 / Réunion de travail avec Pierre Carles [avril 1996]
4 / Le choeur des "victimes" de Pierre Carles
5 / Pierre Carles
et Serge Halimi en débat public [31 mars 1998]
lors de l'avant-première de Pas vu, pas pris à Bruxelles
Automne 1998: le film de Pierre Carles sort en salles en Belgique, en France et en Suisse. A cette occasion, nous vous proposons deux documents originaux qui vous permettront de mieux découvrir les objectifs de Pierre Carles qui refuse habituellement les interviews.
Ne pas confondre !
Le 11 novembre 1998, le quotidien Libération a fait la confusion entre "Pas vu à la télé" (durée:12 minutes) et "Pas vu, pas pris" (durée: 1H30)... Ne faites pas comme lui!
Pas vu à la télé
C'est le titre du reportage d'une douzaine de minutes réalisé par Pierre
Carles, en 1995, pour la Journée de la Télévision de Canal+ axée sur "télé,
pouvoir et morale".
Canal+ a refusé de diffuser ce document.
A la RTBF
La télévision de service public belge, la RTBF, a diffusé une version
remaniée d'une vingtaine de minutes de "Pas vu à la télé", le
dimanche 5 mai 1996, vers 13H15, dans son émission "L'Hebdo".
Jusqu'à présent aucune autre chaîne -même pas TV5 qui rediffuse souvent
"L'Hebdo" de la RTBF- n'a programmé "Pas vu à la télé".
Pas vu, pas pris
C'est le titre du film de Pierre Carles.
Pendant près d'une heure trente, il raconte comment Canal+ a censuré "Pas
vu à la télé".
C'est donc l'histoire du reportage censuré.
Pierre Carles se filme quand il téléphone à Canal+. Il conserve le son des
messages enregistrés sur son répondeur, etc. Dans son film, il nous propose
toutes ces traces.
Ainsi, dans le film, on pourra découvrir:
Grâce au public!
En mars 1998, l'association Pour voir Pas vu est créée par Gébé, Olivier Cyran (Charlie Hebdo) et Michel Fiszbin, afin de réunir par souscription les fonds manquants pour la sortie du film en salles. L'opération est soutenue par Charlie Hebdo et largement relayée par la presse écrite. 3.440 personnes répondent à l'appel et versent les 600.000 FF nécessaires au rachat de "Pas vu à la télé" à Canal+, et à la fin du montage, au mixage, au transfert film, etc. (Retour au sommaire)
Si vous désirez diffuser "Pas vu, pas pris" en Belgique (ciné-club, colloques, etc.), contactez Gwenael Brees au Cinéma Nova, 3, rue d’Arenberg, 1000 Bruxelles. Tél. et FAX: 02/511 24 77
La K7 vidéo (en Secam uniquement) est sortie en France en février 2000.

Notre journée Pierre Carles du mercredi 24 avril 1996 fut préparée par une
longue rencontre de travail à Paris, autour d'une petite table d'un bistrot de
la Place du Châtelet. Nous vous en proposons de larges extraits.
Pierre Carles n'est pas un frimeur. Il vit comme il filme. Avec des règles
strictes.
Il évite la plupart des demandes d'interviews (qui sont nombreuses). Simplement
parce qu'il considère qu'il n'a rien d'autre à raconter que ce qui est dans
ses films.
Il refuse également les séances de pose pour les photos.
Pourquoi le reportage "Chirac, ma femme et moi"
a-t-il été déprogrammé, en janvier dernier, sur France3?
Jean-Pierre Elkabach doit être réélu dans quelques mois Président de France
Télévision et donc certains responsables de France3 ont décidé qu'il fallait
éviter la moindre vague avec Jacques Chirac. Il s'agit du portrait du chauffeur
de Chirac. Il fut filmé alors que ce dernier n'était pas encore Président.
Pour moi, ce sujet, c'est un portrait en creux de Chirac. Une scène montre
comment la femme du chauffeur craque parce que son mari est corps et âme dévoué
à son patron: "T'es comme Chirac: quand il est malade, tu es malade...
Quand il va bien, tu vas bien... Toute ta vie lui est consacrée et Chirac ne
pense que politique, ne parle que politique et il n'y a rien d'autre dans sa
vie".
Ce sujet a été tourné par Etienne de Gramont, un cameraman qui vit en
Belgique et qui travaille souvent pour Strip-Tease. Le tournage était amusant.
On n'avait pas l'autorisation de tourner dans l'Hôtel de ville de Paris. Claude
Chirac, qui s'occupe de la "communication" de son père, avait appris
que ce tournage était en cours sans que le chauffeur ne l'ait prévenue. Elle
en était catastrophée et elle ne voulait pas que ce reportage se fasse.
Heureusement, à ce moment-là, Jacques Chirac était au plus bas dans les
sondages et donc il lui était difficile de faire pression sur la direction de
la chaîne. Balladur, à l'époque, était censé devenir Président. C'est grâce
à cela que ce sujet a pu se faire! Un dimanche, on a accompagné le chauffeur
qui devait aller chercher ses affaires à l'Hôtel de Ville. On l'a filmé
pendant qu'il franchissait l'entrée et on l'a suivi. On nous a rien demandé.
Il nous a fait visiter son bureau, une sorte de mausolée à la gloire de
Chirac, avec des affiches, une peinture qui représente Bernadette... Il est
certain qu'aujourd'hui, Strip Tease sur France3 n'aurait plus la possibilité de
produire un sujet identique.
Tu poursuis sans répit Patrick Poivre d'Arvor. En janvier
1992, tu diffuses, dans "Double Jeu", l'émission de Thierry Ardisson
sur France2, un reportage qui dénonce la fausse interview que le journaliste
vedette de TF1 n'a jamais réalisée. Sans cesse, tu reviendras à la charge de
cette figure emblématique du journalisme français...
J'ai plein d'archives sur PPDA. Je possède, par exemple, toutes les images où
il parle de sa "carrière" en terme de septennat. "J'ai fait un
premier septennat sur la Deux". "...Si Mittérand se représente,
j'irai peut-être jusqu'au bout de mon septennat..." Au départ, il le
disait en rigolant. N'empêche, on découvre petit à petit que ce type-là a
fini par se prendre inconsciemment à un moment donné pour l'égal du Président
de la République, pour son interlocuteur privilégié. Voilà peut-être
pourquoi il a aussi mal réagi lorsqu'il n'a pas pu présenter le JT, le soir de
la mort de Mittérand! Entre-eux, il y avait une sorte de longue histoire d'amour-haine.
C'est lui et non Jean-Claude Narcis qui aurait du l'enterrer...
J'ai filé récemment au mensuel Entrevue des images d'une altercation
incroyable qui a eu lieu entre un cameraman de France2 et Patrick Poivre d'Arvor
lors de sa première mise en examen dans l'Affaire Botton. Quelques télévisions
avaient montré le début de cette séquence, jusqu'au moment où PPDA met sa
main sur l'objectif de la caméra. J'ai pu récupérer les rushes. L'altercation
dure près de cinq minutes. PPDA ne comprend pas qu'on puisse le filmer. En
effet, jusqu'à présent, il y avait bien eu des animateurs comme Patrick
Sabatier mais jamais des journalistes vedettes qui s'étaient ainsi, en France,
retrouvés dans les feux de l'actualité, de l'information, "objet" du
tournage d'une caméra. Il passe ainsi de l'autre côté du miroir, il ne le
supporte pas et s'écrie: "Qu'est-ce que c'est, cette caméra..."
Totalement excédé. Le cameraman répond que c'est France2. Et PPDA, de
poursuivre: "France2, vous vous rendez compte que j'ai travaillé pour vous
pendant sept ans... Et moi, dans mon Journal, jamais je n'ai parlé de François-Henri
de Virieu..."
De Virieu était également cité dans l'Affaire Botton. Implicitement, PPDA dit
qu'il respecte la loi du silence et il fait la morale au cameraman: "Vous
n'avez pas honte de prendre ainsi des images à la volée?". Comme si l'on
ne pratiquait pas tous les jours ainsi dans les journaux télévisés.
Chirac et PPDA: une obsession? Tu veux les abattre?
Pourquoi?
Je considère que PPDA et d'autres journalistes-vedettes de télévision sont
des hommes politiques. En effet, leur objectif, ce n'est plus de dire la vérité
mais bien de ne pas perdre la face, de protéger leur image. C'est flagrant dans
"Pas vu à la télé". Dès qu'il y a une caméra, ils se sentent
obligés d'avoir réponse à tout. Ils doivent savoir tout sur tout, à tout
moment. Et pourtant, c'est humain de se tromper. Ceux qui se souviennent du légendaire
questionnement de Philippe Labro par Jean-Luc Godard en plein JT comprendront
parfaitement ce que je veux dire.
Cela m'énerve profondément que ces gens-là parlent à des millions de gens et
puissent forcément les influencer en occupant ces tribunes incroyables que sont
les journaux télévisés. Ce sont des gens de pouvoir, des hommes politiques à
leur manière car, peut-être sans s'en rendre compte, ils transmettent un
certain nombre de valeurs. Moi, ce qui m'amuse, c'est d'essayer de les
disqualifier, de les dégommer. Arrêtez de les écouter en croyant que ce
qu'ils racontent est toujours la vérité!
Et il en est de même avec les hommes politiques. Dès qu'un Mittérand ou un
Chirac, peu importe, est placé sur un piédestal, la télévision ne se permet
plus que fort rarement un discours critique à leur égard.
Et toi, comment conçois-tu ton job de journaliste?
Pour Strip-Tease, j'avais suivi la campagne législative à Montpellier. Un
homme politique du cru avait l'illusion de pouvoir être nommé ministre. Je
l'accompagnais depuis une semaine déjà et il ne voyait plus vraiment ma caméra.
C'est pourquoi j'ai pu filmer une discussion avec une journaliste de la presse
écrite. Il s'est mis à espérer tout haut le ministère de la Jeunesse et des
Sports, il rêvait de vacances, d'assister gratuitement aux matchs... Par
contre, il rejeta le ministère de l'Agriculture, car "...cela sera la galère!"
Tout ceci était "hors entretien" bien entendu: à ne jamais
retranscrire dans un compte-rendu! Lorsqu'on visionne pareille séquence, on
devine que tout le reste est faux. Jamais, on n'invite pareils opportunistes
avides de pouvoir soi-disant au service de la Nation ni à "L'Heure de Vérité",
ni dans "7 sur 7"! Quand se présente pareille occasion, moi, j'y vais
à fond la caisse. C'est du terrorisme médiatique. Utiliser les armes de la télévision
pour les retourner contre ces gens-là!
J'ai réussi à m'introduire suffisamment dans le système pour qu'on me
commande des reportages et que ceux-ci se retournent contre la télévision. Dès
le moment où tu veux durer à la télévision, tu dois faire des concessions.
Ce n'est pas mon objectif. Ma stratégie est suicidaire. A chaque fois, ça
passe ou ça casse.
"Pas vu à la télé" n'a pas été programmé
par Canal+...
Canal+ France a beau être la chaîne la plus impertinente et la plus insolente,
lorsque j'ai vu arriver sa "commande", son appel d'offre où elle
affirmait qu'elle donnerait, pour sa journée de la télé de 1995, carte
blanche à une trentaine de réalisateurs sur le thème "Télévision,
pouvoir et morale", je savais qu'elle ne pourrait pas tenir parole.
J'avais pris connaissance du document Mougeotte-Léotard qu'un copain m'avait
filé (1). Une radio avait diffusé le son de ce document. Le mensuel Entrevue
et le Canard Enchaîné en avaient parlé. Par contre, la télé n'avait rien
fait sur ce sujet.
J'ai donc pris cette bande et un petit magnéto et je suis allé voir plein de
journalistes vedettes. Ma question était simple: la liberté de la presse
est-elle plus grande aujourd'hui qu'il y a vingt ans?
Je savais d'emblée qu'ils allaient tous me répondre oui. A ce moment-là,
j'avais décidé de leur montrer le document Mougeotte-Léotard et
j'enregistrerai leurs réactions.
Quand j'ai proposé à Canal+ ce projet, ils étaient embêtés. Ils m'avaient déjà
fait travailler sur leur deux journées précédentes de la télé. Mais, ici,
ils craignaient que je m'attaque directement à TF1. Alain De Greef m'a dit:
"C'est délicat, mais si, au lieu de ne t'intéresser qu'au document
Mougeotte-Léotard, tu faisais une enquête plus ouverte et si tu prenais
davantage d'exemples, on pourrait diffuser ce fameux document au milieu de tout
cela...". J'ai dis d'accord. Ainsi, j'avais le feu vert et je commence donc
à tourner. Tous les journalistes vedettes que j'ai interviewés ont appelé
Canal+ et, même, Etienne Mougeotte a contacté Alain de Greef... A l'arrivée,
il n'était plus question de réaliser ce sujet.
Moi-même, j'ai enregistré toutes mes conversations avec Canal+. Et notamment,
le dernier: "...Qu'est-ce que t'a fait, Pierre? On reçoit plein de coups
de fil de Guillaume Durand, de de Vireu, de Patrice de Carolis (M6)... Ils
appellent tous et ils sont tous furieux... T'as pas fait ce qu'on t'as demandé.
T'as pas répondu à la commande..."
J'ai du leur rappeler que c'était en fait une "carte blanche"! Quand
les règles du jeu ne les arrangent plus, il n'y a plus de règles du jeu. Résultat:
non seulement, ils ont censuré "Pas vu à la télé" en ne le
diffusant pas mais en plus, Canal+ en a fait un sujet dans l'émission de
Denisot, "Télés dimanche", où ils m'ont massacré. La chaîne cryptée
a utilisé sa propre émission de réflexion sur la télé pour tenter de clore
la polémique! Ils y ont interrogé François-Henri de Virieu (L'Heure de vérité),
Bernard Benyamin (Envoyé Spécial) et Charles Villeneuve (Le Droit de savoir).
Un vrai déséquilibre: 3 contre 1. Et moi, je n'étais même pas invité sur le
plateau. C'était des extraits d'une interview faite à mon domicile. Pour ce
tournage, j'ai imposé à l'équipe de Canal+ la présence d'une petite caméra
qui filmait en contre-champs l'entretien. Je voulais savoir exactement ce qu'ils
allaient sélectionner au montage. L'équipe de Canal+ ne comprenait pas. Ils se
disaient: qu'est-ce que c'est que ce fou! Durant toute l'interview, je n'ai pas
arrêté de leur dire que le problème, ce n'était pas moi mais bien Canal+!
Votre vocation, c'est de parler des coulisses de la télévision mais il y a des
tabous. Assumez-le! Bien entendu, pour leur montage de notre entretien, il ont réussi
à dénicher un petit extrait qui ne les mettait pas en question. Avec tous ces
enregistrements, je termine la réalisation d'un nouveau film de près de 50
minutes, "Pas vu, pas pris": une sorte de "making of" de
toute l'histoire de mes relations avec Canal+. C'est assassin car, pour la première
fois, quelqu'un a filmé tout le processus d'une censure de l'intérieur.
Ces "journalistes vedettes" te reprochent de ne
pas les avoir prévenus du véritable contenu de l'entretien que tu sollicitais
auprès d'eux...
Moi, je ne suis pas un faux jeton. J'assume. Ma mauvaise foi a servi à révéler
celle des autres protagonistes. Ma méthode terroriste qui consiste à aller
voir des journalistes sans les prévenir de la teneur du document que je vais
leur proposer a permis de découvrir la véritable nature de mes interviewés...
Sinon, ils n'auraient accepté l'entretien! Mon but était de les filmer comme
des hommes politiques et de démontrer qu'ils le sont. Mission accomplie! Les
titres des émissions de mes interviewés, c'est Le Droit de Savoir, Zone
Interdite, L'Heure de vérité... C'est de la publicité mensongère.
Le mensuel français "Entrevue" titrait en couverture de son numéro
de mars dernier à propos de "Pas vu à la télé": "Télé et
politique: le reportage censuré par toutes les chaînes". Il s'agit
uniquement des chaînes françaises, puisque l'Hebdo de la RTBF programme
"Pas vu à la télé", le dimanche 5 mai à 13 heures 20...
La polémique de "Pas vu à la télé" n'est pas close. Mon reportage
a été primé au Festival International du Scoop et du Journalisme d'Angers.
Parmi les membres du jury, il y avait Jean-François Bastin qui programme l'émission
"L'Hebdo" de la RTBF. Avec la diffusion sur une chaîne belge,
"Pas vu à la télé" va acquérir un statut de "document censuré"
encore plus fort en France. Et le "mensonge par omission" va encore être
plus flagrant pour toutes ces émissions qui, sur les chaînes françaises, ont
pour vocation d'analyser la télé et l'ont ignoré jusqu'à présent, comme Arrêt
sur images de La Cinquième ou Ligne de Mire de Jacques Chancel sur France3.
(1) Le 14 août 1994, François Léotard, alors Ministre de la Défense, doit
intervenir depuis la plage de Fréjus dans le 20H de TF1. La liaison satellite
est connectée plusieurs minutes avant ce direct. Le ministre patiente en
s'entretenant avec Etienne Mougeotte, le vice-Président de TF1. Seules, les régies
de TF1 peuvent entendre leur conversation privée... ainsi que certains téléspectateurs
qui piratent ces images grâce au satellite. C'était l'époque où se renégociait
le cahier des charges des télévisions de service public et Etienne Mougeotte
va tenter de convaincre le Ministre de dissuader le gouvernement d'accorder
davantage d'espaces publicitaires à France2 et France3... (Retour
au sommaire)
A la demande de nombreux membres de l’A.T.A., nous publions de larges
extraits de la soirée “Connivences condamnables entre journalistes et décideurs
politiques ou économiques” que nous avons organisée au cinéma Nova, le 31
mars 1998.
Nos deux invités étaient l’écrivain Serge Halimi et le journaliste Pierre
Carles.
Serge Halimi
Serge Hamili, journaliste au Monde Diplomatique, venait de publier "Les
nouveaux chiens de garde" chez Liber, dans la foulée du désormais célèbre
volume "Sur la télévision" de Pierre Bourdieu.
La télé a boudé cet ouvrage et pourtant le livre d’Halimi s’était vendu
à plus de 70.000 exemplaires, à l’époque où le débat s’est déroulé.
"Les nouveaux chiens de garde" deviendra, au fil des mois, le livre
français le plus commenté et le plus controversé de l’année. Le 16 juillet
1998, il occupait encore la 5ème place des essais les plus vendus en France
dans la rubrique "Les livres stars" du Nouvel Observateur. Quant à
"Livres en tête" du "Point", au cours du mois de juillet
1998, pour ses 22, 23, 24 et 25ème semaines de classement, lui offre
successivement les 23ème, 15ème, 18ème et 25ème places.
Ce livre décrit comment les journalistes et les décideurs se renvoient
l’ascenseur et s’autopromotionnent entre eux. "Ce petit groupe de
journalistes omniprésents impose sa définition de l’information-marchandise...
Ces appariteurs de l’ordre sont les nouveaux chiens de garde de notre système
économique".
Pierre Carles
Pierre Carles défend la même thèse. Connu pour son reportage qui, naguère,
dénonça la fausse interview de Fidel Castro par PPDA, il réalisa une commande
pour Canal+, "Pas vu à la télé", sur ces connivences coupables. La
chaîne cryptée refusa de diffuser ce reportage. Seule, la RTBF osa le
programmer, la saison dernière, dans l’Hebdo. Pierre Carles réalisa par la
suite "Pas vu, pas pris", un long-métrage qui explique pourquoi et
comment "Pas vu à la télé" n’est encore jamais passé sur les chaînes
françaises... et bien à la RTBF!
C’est ce "Pas vu, pas pris" qui fut projeté au Nova et qui nourrit
le débat dont vous trouverez de larges extraits ci-dessous.
Le débat
Le 31 mars dernier donc, après la projection de "Pas vu, pas
pris", Bernard Hennebert, secrétaire de l’A.T.A., a animé un débat au
cours duquel Serge Halimi et Pierre Carles furent interrogés successivement
par:
- Jean-Jacques Jespers, journaliste (RTBF) et
professeur de journalisme TV (Université Libre de Bruxelles),
- Claude Semal, chanteur,
- Anne Morelli, professeur de critique historique
(Université Libre de Bruxelles).
(Ce débat a été retranscrit par Marine Jacobs)
Les questions de Jean-Jacques Jespers
Jean-Jacques Jespers:
Le film, et tout le processus qui a amené à sa réalisation, n’était-ce pas
au fond une mise en scène, une mise en question du surdimensionnement de
l’ego des journalistes de télévision, spécifique aux journalistes de télévision?
Tout ce qui s’est passé autour du programme que vous avez préparé et toute
cette censure ou tout ce "complot" qu’il y a eu pour que cette émission
ne passe pas, n’était-ce pas surtout de l’autoprotection au sein du
microcosme des vedettes de la télévision qui se protègent mutuellement?
Pierre Carles:
Je crois que dans votre question, il y a la réponse. Il y a une petite ambiguïté
dans le film: on a l’impression que je fais l’amalgame entre les
journalistes vedettes et les journalistes tout court parce qu’on m’entend
dire "tous les journalistes sont malhonnêtes". En fait, dans le
montage du sujet qu’a réalisé Canal+ dans l’émission Télédimanche pour
se justifier, ils ont tronqué mon propos. Quand je dis "tous les
journalistes sont malhonnêtes", je veux dire par-là "tous les
journalistes vedettes sont -je crois- avant d’être des journalistes, des
hommes de pouvoir".
Jean-Jacques Jespers:
C’est peut-être aussi la fonction qui crée l’organe ou la situation qui crée
la personne?
Dans la séquence de l’interview du Président de la République, quel
journaliste n’aurait pas accepté des deux mains une offre comme celle-là,
quelques soient les conditions dans lesquelles elle a été faite ou préparée?
Il me semble que dire non quand on vous offre la possibilité d’interroger le
Président de la République, c’est "anti-professionnel". Ce serait
complètement idiot. Si on vous le proposait, vous diriez non?
Pierre Carles:
Je crois que ça n’a aucun intérêt d’interviewer le Président de la République,
parce que c’est d’une certaine manière valoriser, sacraliser sa parole,
c’est-à-dire le prendre très au sérieux. Je pense qu’il faut uniquement
le juger sur ses actes et pas sur ses discours, surtout s’agissant de
quelqu’un comme Jacques Chirac qui -on le sait maintenant- n’a pas arrêté
de dire le contraire de ce qu’il a fait. C’est lui qui parlait de résoudre
la fracture sociale, il y a quelques années, lorsqu’il a été élu Président
de la République, et c’est lui qui a fait une politique qui allait à
l’opposé de ce qu’il disait au moment de son élection. Je pense qu’il ne
faut pas prendre au sérieux ces gens-là. Concernant le Président de la République
-en tout cas celui-là- cela n’a aucun intérêt.
Serge Halimi:
Cela ne m’aurait pas intéressé d’interroger le Président de la République.
Effectivement, c’était accorder à une parole dévaluée qui avait été démentie
par tout l’exercice de sa présidence dans les premiers mois de son mandat une
valeur qu’elle ne méritait pas. Par ailleurs, il faut s’interroger sur le
fait que les gens qui l’ont interviewé ont été choisis par le Président
lui-même. Est-ce qu’on peut, lorsqu’on est journaliste, être choisi par
celui qu’on va interroger? Est-ce qu’on peut lui attribuer le pouvoir de désigner
celui qui obtiendra -du seul fait de sa désignation- une promotion
professionnelle? Lorsque Jacques Chirac a annoncé que ses intervieweurs ne
seraient ni Anne Sinclair, ni Alain Duhamel, ni Jean-Pierre Elkabbach, ni
Patrice Duhamel, ni Yves Mourousi -pour reprendre vraiment les têtes et les
noms de ceux qui ont interrogé tous les Présidents de la République depuis
presque le début du siècle, j’exagère à peine- on s’est dit "Tiens!
C’est formidable! Quelle nouveauté! On va voir quatre têtes
nouvelles!".
La présentation de la conférence de presse a tourné bien davantage autour de
la nouveauté des têtes de ceux qui interrogeraient le Président de la République
que ce que le Président allait dire ou pouvait avoir à dire. De fait, il n’a
rien dit. Il s’est exprimé pendant une heure et demi. Je vous défie
d’interroger une personne en France et de trouver quelqu’un qui vous dira:
"Oui, ce soir-là, le Président de la République a annoncé telle ou
telle chose. Et non seulement il l’a annoncée mais après il l’a mise à exécution".
Tous vous parleront de la fameuse interview où il y avait Michel Field,
Emmanuel Chain, Marine Jacquemin...
Quand on accepte ce type d’organisation, quand on accepte de faire des
journalistes les vedettes de l’entretien, parce qu’on sait que la parole
qu’on interroge est une parole dévaluée, alors on rentre à fond dans les règles
de l’Etat spectacle et on accepte de donner au Président de la République un
pouvoir de consécration qui pèse à l’intérieur de la profession. Et ça,
je crois que c’est grave. J’espère -parce que on ne sait jamais quel est le
courage qu’on a lorsque l’on doit être courageux ou conséquent- que si on
me l’avait proposé, j’aurais répondu non.
Jean-Jacques Jespers:
Je me demande aussi si finalement ce qui est en cause, ce n’est pas ce que
vous appelez l’Etat spectacle, c’est-à-dire cette tendance de plus en plus
marquée de la télévision à ne plus faire de l’information, à utiliser la
matière de l’information comme une sorte de matière première, de ciment
avec laquelle on construit des spectacles ou des scoops purement médiatiques.
C’est une tendance qui se manifeste de plus en plus en France. On en est
encore un tout petit peu protégé chez nous parce que c’est un petit pays et
que le star system en Belgique, ça n’a pas beaucoup de sens. N’y a-t-il pas
impossibilité de plus en plus manifeste pour la télévision de faire de
l’information?
Serge Halimi:
Oui, et le problème ne se résume pas à la télévision, c’est l’ensemble
des médias qui sont un peu dans le même bateau. A partir du moment où ils conçoivent
leur rôle comme celui de metteurs en scène des décisions ou des non-décisions
du pouvoir, il se pose un vrai problème. Le lendemain de cette conférence de
presse, le travail d’un journaliste aurait été de dire qu’il ne s’est
rien dit, de l’annoncer peut-être sous forme de brève en page 7: "Le Président
Chirac n’a rien dit". Il n’était pas vraiment indispensable de
reproduire sur des pages entières des déclarations qui n’avaient aucun
contenu, qui n’étaient que du vent. En revanche, on aurait pu analyser à
travers des exemples précis l’évolution de la politique économique, de la
politique sociale, depuis l’élection de Jacques Chirac. Cela aurait été de
l’information et une utilisation beaucoup plus intelligente des colonnes
d’un journal que la reproduction d’une parole officielle dévaluée et qui,
en l’occurrence, était une parole vide.
Jean-Jacques Jespers:
Ces gens-là, ces chaînes-là, font de la communication, pas de
l’information...
Serge Halimi:
...Et en ne faisant pas de l’information, ils accompagnent le discours du
pouvoir. Ils pérennisent le pouvoir à la place où il est et garantissent en
quelque sorte la poursuite de politiques économiques qui, elles, ont des effets
réels. Il s’agit tout de même d’une réalité sociale et sur laquelle le
Président de la République a ou n’a pas prise. Donc on peut dire que c’est
de la communication, de la fumée, etc... mais derrière cette fumée, il y a de
vrais pouvoirs, de vraies décisions. Quand on se concentre sur la fumée, on
occulte le reste, donc on joue un rôle sérieux et significatif. On n’est pas
uniquement des pantins. On joue davantage le rôle de leurre que celui de
pantin.
Jean-Jacques Jespers:
La seule émission où on a traité de manière un peu correcte et avec un
minimum d’honnêteté de ce qui était arrivé à votre programme, c’était
sur France 3, c’est-à-dire finalement la chaîne de service public qui a le
plus à cœur de remplir sa mission de service public. Si on compare France 2 et
France 3, il y a quand même une petite différence de conception de
l’information. Mais cette différence est-elle vraiment significative ou bien
est-ce simplement un hasard?
Pierre Carles:
Le présentateur Michel Nodi, qui animait cette émission qui s’appelait
"Le droit de regard", a disparu de l’antenne assez rapidement. Pas
en raison de ce qu’il avait fait là, du fait qu’il ait parlé de cette
affaire, mais simplement quelques mois plus tard, son émission a été supprimée
des programmes de France 3. Le fait que cette chaîne en parle était un épiphénomène.
Jean-Jacques Jespers:
Que voyez-vous comme issue à l’évolution de plus en plus manifeste des
grands médias de masse comme les télévisions, les chaînes de télévision généralistes
de plus en plus privatisées, sinon dans leurs capitaux du moins dans leur
mentalité? Est-ce qu’il y a des portes de sorties? En Belgique, on a
heureusement encore une télévision qui sert à faire de temps en temps de
l’information. Est-ce qu’il y a une issue en France où on est de plus en
plus marqué par cet envahissement des grands groupes de média? Est-ce qu’il
y a une issue quelconque pour une information différente, en audiovisuel en
tout cas?
Serge Halimi:
L’issue, on peut dire que c’est la situation de ce soir: des gens qui
s’informent, qui viennent probablement ici car ils ont déjà un regard
suffisamment critique sur l’information, qui en ressortent avec un regard
encore plus critique, qui disséminent les raisons d’être critique autour
d’eux et qui font progressivement que l’emprise des médias sur
l’information diminue.
Il y a une autre information qui n’est pas celle des médias, qui est celle
que nous véhiculons dans nos conversations avec les uns et les autres. Le
bouche à oreille peut par exemple assurer le succès d’un film ou d’un
livre, même si aucun média n’en parle. Je pense que c’est ça, l’issue.
Pour le reste, il ne faut pas se faire d’illusions, le système de
l’information est encastré dans le système économique, l’un ne changera
pas sans l’autre. Dans ces conditions, soit nous changeons ensemble, soit nous
continuons ce que nous sommes en train de vivre.
Le dernier exemple le plus sinistre de ce qui se passe actuellement, c’est le
fait que les éditions La Découverte, qui étaient les héritières des éditions
Maspéro, donc tout-à-fait associées aux idées contestataires et révolutionnaires
de mai 68, viennent d’être vendues à la Générale des Eaux.
Les questions de Claude Semal
Claude Semal:
Vous qui travaillez au Monde Diplomatique, qui est mensuel, pensez-vous qu’on
puisse faire de l’information dans un quotidien quand on confronté à des
images et des mots quatre ou cinq heures par jour?
Serge Halimi:
Le grand avantage pour un mensuel, c’est de ne pas être soumis au rythme du
quotidien. Faire de l’information au rythme du quotidien, c’est plus
difficile. Mais rien n’empêche dans un quotidien d’affecter un certain
nombre de journalistes à un travail d’enquête qui peut prendre des jours ou
des semaines et être diffusé lorsqu’il est mûr. Le problème est que, dans
un grand nombre de quotidiens, il y a de moins en moins de journalistes. Avec
des effectifs toujours plus réduits, il faut effectivement courir après
l’actualité au rythme des dépêches d’agences et se contenter d’écrire
un peu plus, ou un peu moins, ou un peu mieux que les dépêches d’agences
sans toujours avoir le temps de faire ce travail d’enquête. Dans la presse
française, les longs articles et les articles en plusieurs épisodes ont
tendance à disparaître. Il y a peut-être un timide retour qui se fait dans Le
Monde et dans Libération, mais la tendance de ces dernières années était de
faire des articles de plus en plus courts, une espèce de "digest" de
l’actualité quotidienne. Dans ce cas, on ne fait que représenter ce qui est
évident, et on ne voit pas les forces souterraines. On montre, en quelque
sorte, l’éruption du volcan et on ne montre jamais la lave qui chauffe. Pour
comprendre l’éruption du volcan, il faut aussi savoir que la lave chauffe. Et
ça, c’est un travail qui est beaucoup plus difficile de mener lorsqu’on est
dans un quotidien. Mais ça n’est pas impossible. Certains quotidiens l’on
fait et j’imagine que d’autres le feront. L’essentiel, c’est de disposer
des effectifs de journalistes, de professionnels nécessaires et suffisants à
l’accomplissement de cette tâche.
Claude Semal:
Cette espèce de censure qui est tombée sur le film mais qui est aussi cette
impression que le montage, le commentaire et les extraits manipulent aussi le
regard du spectateur, ne démontrent-elles pas que l’information est toujours
un spectacle qu’on orchestre?
Quel rapport est-ce qu’un metteur en scène ou un réalisateur a par rapport
à la vérité ou à la réalité objective quand il est dans ce rapport-là à
l’image et aux choses?
Pierre Carles:
Je pense qu’il y a effectivement un côté manipulation dans tous les films.
Ici, je pense qu’elle est assumée, visible, et que les gens ont les moyens de
s’en défendre. On a essayé de faire un film le plus dialectique possible (je
dis "on" car on était quatre monteurs et les gens autour), dans le
sens où les arguments sont avancés au fur et à mesure et on progresse dans la
compréhension de l’histoire. Le souci a été de rendre relativement visible
cette manipulation dont vous parlez.
J’ai essayé de filmer des comédiens, des bons et des mauvais. Je pense que
Charles Villeneuve, par exemple, est un excellent comédien, qui pourrait jouer
le rôle d’un parrain dans un film noir. Je pense que Bernard Benhyamin d’Envoyé
spécial a des accents de sincérité qui sont dignes d’un Robert De Niro. Je
me suis contenté de filmer la comédie de ces gens-là en jouant certainement
moi aussi un peu la comédie par rapport à la personne qui est devant vous.
Mais j’ai eu affaire à de plus grands comédiens que moi.
Claude Semal:
Vous m’avez l’air d’une belle espèce de fouteur de merde comme il n’y
en a pas beaucoup. Vous qui avez fait un film qui s’est fait jeter de toutes
les télévisions, comment vivez-vous cette solitude-là et comment faites-vous?
Pierre Carles:
Je ne me sens pas seul. J’ai travaillé avec des gens. Je n’ai pas travaillé
tout seul sur ce film. Il y en a certains, vous l’avez sûrement vu dans le générique,
dont le nom n’est pas cité en entier. Il n’y a que le prénom et la première
lettre du nom parce que ce sont des gens qui travaillent aujourd’hui à la télévision
et qui n’ont pas intérêt à se griller. Mais je ne suis pas seul, il y a
plein de gens qui m’aident et qui me passent des documents -comme le document
de Léotard que vous avez vu au début. Grillé avec ces gens-là, finalement,
ce n’est pas très grave. Ce n’est pas des gens qu’on a envie de côtoyer,
de fréquenter tous les jours.
Serge Halimi:
J’ai aussi affronté l’hostilité des personnes dont je parle et dont je
rappelle certains des propos. Ces gens-là ne me connaissent pas. Maintenant
qu’ils me connaissent, ils ne m’aiment pas. Il y a des tas de journalistes
anonymes qui sont contents qu’on fasse ce travail qu’eux ne peuvent pas
toujours faire compte tenu des contraintes au sein desquelles ils opèrent et
qui leur interdisent de faire parfois ce qu’ils estiment être leur métier.
Lorsqu’on en parle aux gens que ça intéresse, lorsqu’on fait des conférences,
il y a du monde qui nous soutient. Il faut penser que, de toute façon, notre
salut et notre solidarité, nous ne l’attendons pas uniquement de la
corporation. Ce n’est pas une querelle interne à la profession. Lorsque nous
parlons d’information, nous parlons d’un "produit" qui concerne
chacun d’entre-nous, y compris les non-journalistes qui peuvent avoir envie de
savoir comment travaillent certains journalistes. Lorsque nous mettons en
quelque sorte ces procédés en lumière, nous nous attaquons avant tout à ceux
qui -à nos yeux- disqualifient la profession de journaliste.
Claude Semal:
J’entends bien mais votre réponse ne me satisfait pas. Vous avez la chance de
travailler dans un média et donc de pouvoir continuer à vous exprimer. Je
crois que vous êtes dans une situation différente dans ce sens que vous avez
besoin de producteurs pour produire vos films, vous avez besoin de diffuseurs
pour les diffuser. Je sais bien qu’on ne fait pas ce métier seul, mais je
voudrais que vous parliez un petit peu de l’expérience que vous êtes en
train de mettre sur pied précisément pour permettre à ce film d’avoir été
produit et d’être diffusé.
Pierre Carles:
Je n’ai pas compris que vous me tendiez une perche. Je suis depuis peu dans le
monde du spectacle! Il s’avère qu’on va essayer de sortir ce film en salle
d’exploitation commerciale normale pour qu’il continue d’énerver un petit
peu ces gens-là et qu’il touche un public encore plus large que celui-ci. On
a créé en France une association avec le soutien de l’hebdomadaire Charlie
Hebdo et on a lancé une souscription pour réunir une somme assez importante,
il manque 600.000 francs français (environ 4 millions de francs belges) pour
sortir le film en salle et pour l’exploiter normalement, c’est-à-dire
qu’il soit visible dans toutes les villes de France, de Belgique et de
Navarre, au même titre que Titanic et compagnie. C’est aussi un film
catastrophe! Les gens qui vont cotiser auront l’affiche du film ainsi que la
cassette du reportage "Pas vu à la télé", le premier, celui qui est
passé à la RTBF en Belgique. Il y a eu 200 adhérents en 3 jours! On a déjà
réuni une somme assez importante de l’ordre de 40.000 francs français et si
tout se passe bien, d’ici un mois, on devrait avoir la somme qui permettrait
de sortir ce film en salle. Si vous voulez plus d’informations sur tout cela,
il suffit de lire Charlie Hebdo.
Claude Semal:
Il y a un moment où vous mettez ces interlocuteurs -qui sont des gens de
pouvoir, des gens de télévision, des gens qui maîtrisent les chaînes- un
petit peu entre les choix suivants: "Préférez-vous vous faire comme
ennemi Pierre Carles, réalisateur, ou de vous faire comme ennemi Monsieur Léotard,
Ministre de la Défense?" Pensez-vous vraiment qu’il y a un directeur de
télévision qui puisse faire un jour le choix de se mettre Léotard sur le dos?
Pierre Carles:
Je n’ai pas réfléchi à la question. Le problème avec des gens comme
Etienne Mougeotte (vice PDG de TF1), c’est que c’est quelqu’un qui joue en
permanence de son ancien métier: il se considère comme journaliste avant tout.
Il est patron de presse, il est numéro 2 de TF1 qui est une des télévisions
les plus puissantes d’Europe, mais il s’affirme être un journaliste avant
tout. Je pense qu’il y a un double jeu de sa part. Soit on est patron de
presse et on fait du lobbying et on l’assume, soit on explique qu’on essaye
de gagner de l’argent. Mais c’est quelqu’un qui veut avoir la double
casquette de journaliste et être sensé dire la vérité sur la vie de cette
société. Là, je pense qu’il y a une contradiction qui n’est pas résolue
par ces gens-là. Il faudrait qu’ils assument soit leur rôle de salaud, soit
leur rôle de journalistes normaux.
Les questions d'Anne Morelli
Anne Morelli:
Dans votre film, à un certain moment, quelqu’un qui vous traite
"d’anarchiste" et de "stalinien", ce qui est un peu
contradictoire, sauf dans un certain vocabulaire d’aujourd’hui où si on
n’est pas dans la ligne, on est soit un illuminé soit un rétrograde, et je
crois que quand on vous dit anarchiste et stalinien, c’est peut-être à la
fois être un illuminé et un rétrograde dans leur vocabulaire...
Pierre Carles:
Il faudrait poser la question à Philippe Dana de Canal+ qui est le type qui me
traite "d’anarchiste" et de "stalinien". Comme c’est moi
qui ait travaillé au montage de ce film, si on a gardé ça, c’est que je
pensais que c’était bien de le garder, mais je ne me souvenais pas qu’on
avait gardé "stalinien".
Anne Morelli:
Il y a presque de ma part un étonnement de voir que les gens s’étonnent de
votre film. Finalement, ici en Belgique, on vous aurait dit "c’est un
dysfonctionnement", c’est le mot qu’on utilise sans arrêt. Si la
justice ne fonctionne pas, c’est un dysfonctionnement, si les gendarmes tuent
des jeunes dans la rue, c’est un dysfonctionnement. Ce qu’il faut sans cesse
expliquer, c’est que votre film montre le fonctionnement habituel et qu’il
n’y a rien d’exceptionnel dans cela. Maintenant, c’est très exceptionnel
de le voir noir sur blanc. Est-ce que ça vous semble quelque chose de si
exceptionnel de dire cela?
Pierre Carles:
Au risque de vous décevoir, j’ai filmé un dysfonctionnement dans le sens
suivant: je crois que la censure dont a été victime ce document est une
censure de type extraordinaire. Elle est grossière, elle n’est pas très
fine. Il aurait été plus malin de laisser passer ce document, ils n’auraient
pas provoqué de révolution. Il y a des phénomènes de censure beaucoup plus
subtils, pernicieux, insidieux, fins, qui n’apparaissent pas dans le film.
L’objet du film n’était pas de faire un travail encyclopédique sur la
censure. Ils n’auraient pas dû commettre cette erreur. Il y a des moyens
beaucoup plus simples de censurer ou de faire de la propagande pour des idées
que ces moyens là.
Serge Halimi:
On aurait pu effectivement diffuser ce reportage de vingt minutes enrobé
d’une série américaine ou française, d’une émission d’actualité sur
les raisons de l’obésité ou sur les pittbulls, tout ça précédé ou suivi
par un journal télévisé où on nous aurait parlé de la météo, des résultats
de la bourse ou des prochains matchs de la Coupe du monde de football. L’ordre
économique et social n’aurait pas été bouleversé. Ce qui montre bien que
lorsqu’il s’agit de l’information, il y a une espèce de paranoïa des détenteurs
d’un pouvoir qui n’acceptent absolument pas la transparence qu’ils prétendent
imposer aux autres acteurs du champ social. Il y a une véritable loi du silence
qui explique d’ailleurs les réactions extrêmement violentes que suscite
chaque critique. Ce sont des choses qu’on accepte pas et qu’on assimile à
des attaques nominales, à du poujadisme ou à du stalinisme.
Anne Morelli:
Dans votre livre vous parlez de "simulacre démocratique"...
Serge Halimi:
Je crois que ce simulacre se résume en une formule simple: c’est l’exagération
de différences minuscules et l’occultation de convergences fondamentales, ce
qui correspond au format de la télévision, le format grand débat, qui réunit
trois personnes qui sont en général d’accord sur tout ou sur tout ce qui a
été important ces dernières années (la guerre du Golf, le traité de
Maastricht, les accords du GAT...). Ils sont d’accord là-dessus mais ne le
sont pas sur la question des Pittbulls et là, on se dit vraiment "quel débat!".
On a tous les éléments du panel de l’arc-en-ciel démocratique une fois
qu’on a admis que tout ceux qui n’étaient pas d’accord sur les questions
importantes étaient hors jeu.
Ce n’est pas interdire aux autres de s’exprimer, c’est les tenir en-dehors
du débat et laisser s’exprimer des gens qui ne sont pas d’accord sur tout
à condition qu’ils soient d’accord sur l’essentiel.
Anne Morelli:
Est-il possible que quelqu’un qui investit dans les médias n’ait pas
d’arrière-pensée de s’en servir un jour?
Serge Halimi:
Les cas que l’on connaît en France, qu’il s’agisse de Bouygues, de la Générale
des Eaux ou de la Lyonnaise des Eaux, ne nous incitent pas à être optimistes.
On sait que TF1 est la chaîne de Bouygues et qu’elle sert aux intérêts du bâtisseur
de manière parfois caricaturale, par exemple en permettant aux clients de
Bouygues de passer au journal de TF1. Récemment, Karl Zéro, que vous avez vu
dans ce film, a eu cet aveu confondant en expliquant à propos de son émission
Le Vrai Journal de Canal+: Je peux tout dire mais on m’a dit dès le départ
qu’il y a trois sujets qui étaient quand même hors champ: le football, le
cinéma et la CGE (la Compagnie Générale des Eaux, actionnaire majoritaire de
Canal+).
Anne Morelli:
Ma dernière question sera vraiment celle du professeur de critique historique
qui essaie de rendre ses étudiants un petit peu critiques: vous dites dans
votre livre: "La lucidité est une forme de résistance". Je suis bien
d’accord mais est-ce que c’est suffisant?
Serge Halimi:
C’est même la dernière phrase du livre. Alors est-ce suffisant? Non! Il faut
dire aux gens qu’ils ne sont pas des imbéciles, qu’il y a des choses
qu’ils n’acceptent pas et qu’ils ont raison de ne pas accepter. C’est la
première étape. Il faut savoir ne pas accepter. Après, il faut évidemment
s’organiser pour être en mesure de refuser. On a fait du progrès. La
situation est à l’heure actuelle beaucoup plus favorable qu’elle ne l’était
il y a 10 ans. On a vécu alors des années de plomb, de conformisme idéologique
pesant. Maintenant, de nouveaux mouvements existent. Des associations mènent
des actions qu’on ne connaissaient pas à l’époque. Le consensus néolibéral
est en train de s’effriter, les politiques néolibérales se poursuivent mais
ne bénéficient plus du consentement ou de la résignation de l’opinion qui
les accompagnaient il y a quelques années. Ça, c’est une première étape,
et on ne passera pas à la deuxième sans l’avoir accomplie.
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