SOMMAIRE

1 / Introduction

2 / "Pas vu, pas pris" en salles et en vidéo

3 / Réunion de travail avec Pierre Carles [avril 1996]

4 / Le choeur des "victimes" de Pierre Carles

5 / Pierre Carles et Serge Halimi en débat public [31 mars 1998]
lors de l'avant-première de Pas vu, pas pris à Bruxelles



1 / Introduction

 

Automne 1998: le film de Pierre Carles sort en salles en Belgique, en France et en Suisse. A cette occasion, nous vous proposons deux documents originaux qui vous permettront de mieux découvrir les objectifs de Pierre Carles qui refuse habituellement les interviews.

Ne pas confondre !

Le 11 novembre 1998, le quotidien Libération a fait la confusion entre "Pas vu à la télé" (durée:12 minutes) et "Pas vu, pas pris" (durée: 1H30)... Ne faites pas comme lui!

Pas vu à la télé

C'est le titre du reportage d'une douzaine de minutes réalisé par Pierre Carles, en 1995, pour la Journée de la Télévision de Canal+ axée sur "télé, pouvoir et morale".
Canal+ a refusé de diffuser ce document.

A la RTBF

La télévision de service public belge, la RTBF, a diffusé une version remaniée d'une vingtaine de minutes de "Pas vu à la télé", le dimanche 5 mai 1996, vers 13H15, dans son émission "L'Hebdo".
Jusqu'à présent aucune autre chaîne -même pas TV5 qui rediffuse souvent "L'Hebdo" de la RTBF- n'a programmé "Pas vu à la télé".

Pas vu, pas pris

C'est le titre du film de Pierre Carles.
Pendant près d'une heure trente, il raconte comment Canal+ a censuré "Pas vu à la télé".
C'est donc l'histoire du reportage censuré.
Pierre Carles se filme quand il téléphone à Canal+. Il conserve le son des messages enregistrés sur son répondeur, etc. Dans son film, il nous propose toutes ces traces.
Ainsi, dans le film, on pourra découvrir:

Grâce au public!

En mars 1998, l'association Pour voir Pas vu est créée par Gébé, Olivier Cyran (Charlie Hebdo) et Michel Fiszbin, afin de réunir par souscription les fonds manquants pour la sortie du film en salles. L'opération est soutenue par Charlie Hebdo et largement relayée par la presse écrite. 3.440 personnes répondent à l'appel et versent les 600.000 FF nécessaires au rachat de "Pas vu à la télé" à Canal+, et à la fin du montage, au mixage, au transfert film, etc. (Retour au sommaire)




2 / "Pas vu, pas pris" en salles et en vidéo

Automne 1998: à Bruxelles, le film a été projeté au cinéma Nova (3, rue d'Arenberg 1000 Bruxelles) pendant 2 mois et demi. Résultat: Pas vu, Pas pris a fait le plus d'entrées dans ce cinéma depuis son ouverture il y a 2 ans. Ensuite, petit à petit, la Wallonie fut visitée...

 

Si vous désirez diffuser "Pas vu, pas pris" en Belgique (ciné-club, colloques, etc.), contactez Gwenael Brees au Cinéma Nova, 3, rue d’Arenberg, 1000 Bruxelles. Tél. et FAX: 02/511 24 77

La K7 vidéo (en Secam uniquement) est sortie en France en février 2000.

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3 / Rencontre avec Pierre Carles
Journalistes-stars déstabilisés
[Mai 1996]

 

Notre journée Pierre Carles du mercredi 24 avril 1996 fut préparée par une longue rencontre de travail à Paris, autour d'une petite table d'un bistrot de la Place du Châtelet. Nous vous en proposons de larges extraits.
Pierre Carles n'est pas un frimeur. Il vit comme il filme. Avec des règles strictes.
Il évite la plupart des demandes d'interviews (qui sont nombreuses). Simplement parce qu'il considère qu'il n'a rien d'autre à raconter que ce qui est dans ses films.
Il refuse également les séances de pose pour les photos.


Pourquoi le reportage "Chirac, ma femme et moi" a-t-il été déprogrammé, en janvier dernier, sur France3?

Jean-Pierre Elkabach doit être réélu dans quelques mois Président de France Télévision et donc certains responsables de France3 ont décidé qu'il fallait éviter la moindre vague avec Jacques Chirac. Il s'agit du portrait du chauffeur de Chirac. Il fut filmé alors que ce dernier n'était pas encore Président. Pour moi, ce sujet, c'est un portrait en creux de Chirac. Une scène montre comment la femme du chauffeur craque parce que son mari est corps et âme dévoué à son patron: "T'es comme Chirac: quand il est malade, tu es malade... Quand il va bien, tu vas bien... Toute ta vie lui est consacrée et Chirac ne pense que politique, ne parle que politique et il n'y a rien d'autre dans sa vie".
Ce sujet a été tourné par Etienne de Gramont, un cameraman qui vit en Belgique et qui travaille souvent pour Strip-Tease. Le tournage était amusant. On n'avait pas l'autorisation de tourner dans l'Hôtel de ville de Paris. Claude Chirac, qui s'occupe de la "communication" de son père, avait appris que ce tournage était en cours sans que le chauffeur ne l'ait prévenue. Elle en était catastrophée et elle ne voulait pas que ce reportage se fasse. Heureusement, à ce moment-là, Jacques Chirac était au plus bas dans les sondages et donc il lui était difficile de faire pression sur la direction de la chaîne. Balladur, à l'époque, était censé devenir Président. C'est grâce à cela que ce sujet a pu se faire! Un dimanche, on a accompagné le chauffeur qui devait aller chercher ses affaires à l'Hôtel de Ville. On l'a filmé pendant qu'il franchissait l'entrée et on l'a suivi. On nous a rien demandé. Il nous a fait visiter son bureau, une sorte de mausolée à la gloire de Chirac, avec des affiches, une peinture qui représente Bernadette... Il est certain qu'aujourd'hui, Strip Tease sur France3 n'aurait plus la possibilité de produire un sujet identique.

Tu poursuis sans répit Patrick Poivre d'Arvor. En janvier 1992, tu diffuses, dans "Double Jeu", l'émission de Thierry Ardisson sur France2, un reportage qui dénonce la fausse interview que le journaliste vedette de TF1 n'a jamais réalisée. Sans cesse, tu reviendras à la charge de cette figure emblématique du journalisme français...

J'ai plein d'archives sur PPDA. Je possède, par exemple, toutes les images où il parle de sa "carrière" en terme de septennat. "J'ai fait un premier septennat sur la Deux". "...Si Mittérand se représente, j'irai peut-être jusqu'au bout de mon septennat..." Au départ, il le disait en rigolant. N'empêche, on découvre petit à petit que ce type-là a fini par se prendre inconsciemment à un moment donné pour l'égal du Président de la République, pour son interlocuteur privilégié. Voilà peut-être pourquoi il a aussi mal réagi lorsqu'il n'a pas pu présenter le JT, le soir de la mort de Mittérand! Entre-eux, il y avait une sorte de longue histoire d'amour-haine. C'est lui et non Jean-Claude Narcis qui aurait du l'enterrer...
J'ai filé récemment au mensuel Entrevue des images d'une altercation incroyable qui a eu lieu entre un cameraman de France2 et Patrick Poivre d'Arvor lors de sa première mise en examen dans l'Affaire Botton. Quelques télévisions avaient montré le début de cette séquence, jusqu'au moment où PPDA met sa main sur l'objectif de la caméra. J'ai pu récupérer les rushes. L'altercation dure près de cinq minutes. PPDA ne comprend pas qu'on puisse le filmer. En effet, jusqu'à présent, il y avait bien eu des animateurs comme Patrick Sabatier mais jamais des journalistes vedettes qui s'étaient ainsi, en France, retrouvés dans les feux de l'actualité, de l'information, "objet" du tournage d'une caméra. Il passe ainsi de l'autre côté du miroir, il ne le supporte pas et s'écrie: "Qu'est-ce que c'est, cette caméra..." Totalement excédé. Le cameraman répond que c'est France2. Et PPDA, de poursuivre: "France2, vous vous rendez compte que j'ai travaillé pour vous pendant sept ans... Et moi, dans mon Journal, jamais je n'ai parlé de François-Henri de Virieu..."
De Virieu était également cité dans l'Affaire Botton. Implicitement, PPDA dit qu'il respecte la loi du silence et il fait la morale au cameraman: "Vous n'avez pas honte de prendre ainsi des images à la volée?". Comme si l'on ne pratiquait pas tous les jours ainsi dans les journaux télévisés.

Chirac et PPDA: une obsession? Tu veux les abattre? Pourquoi?

Je considère que PPDA et d'autres journalistes-vedettes de télévision sont des hommes politiques. En effet, leur objectif, ce n'est plus de dire la vérité mais bien de ne pas perdre la face, de protéger leur image. C'est flagrant dans "Pas vu à la télé". Dès qu'il y a une caméra, ils se sentent obligés d'avoir réponse à tout. Ils doivent savoir tout sur tout, à tout moment. Et pourtant, c'est humain de se tromper. Ceux qui se souviennent du légendaire questionnement de Philippe Labro par Jean-Luc Godard en plein JT comprendront parfaitement ce que je veux dire.
Cela m'énerve profondément que ces gens-là parlent à des millions de gens et puissent forcément les influencer en occupant ces tribunes incroyables que sont les journaux télévisés. Ce sont des gens de pouvoir, des hommes politiques à leur manière car, peut-être sans s'en rendre compte, ils transmettent un certain nombre de valeurs. Moi, ce qui m'amuse, c'est d'essayer de les disqualifier, de les dégommer. Arrêtez de les écouter en croyant que ce qu'ils racontent est toujours la vérité!
Et il en est de même avec les hommes politiques. Dès qu'un Mittérand ou un Chirac, peu importe, est placé sur un piédestal, la télévision ne se permet plus que fort rarement un discours critique à leur égard.

Et toi, comment conçois-tu ton job de journaliste?

Pour Strip-Tease, j'avais suivi la campagne législative à Montpellier. Un homme politique du cru avait l'illusion de pouvoir être nommé ministre. Je l'accompagnais depuis une semaine déjà et il ne voyait plus vraiment ma caméra. C'est pourquoi j'ai pu filmer une discussion avec une journaliste de la presse écrite. Il s'est mis à espérer tout haut le ministère de la Jeunesse et des Sports, il rêvait de vacances, d'assister gratuitement aux matchs... Par contre, il rejeta le ministère de l'Agriculture, car "...cela sera la galère!" Tout ceci était "hors entretien" bien entendu: à ne jamais retranscrire dans un compte-rendu! Lorsqu'on visionne pareille séquence, on devine que tout le reste est faux. Jamais, on n'invite pareils opportunistes avides de pouvoir soi-disant au service de la Nation ni à "L'Heure de Vérité", ni dans "7 sur 7"! Quand se présente pareille occasion, moi, j'y vais à fond la caisse. C'est du terrorisme médiatique. Utiliser les armes de la télévision pour les retourner contre ces gens-là!
J'ai réussi à m'introduire suffisamment dans le système pour qu'on me commande des reportages et que ceux-ci se retournent contre la télévision. Dès le moment où tu veux durer à la télévision, tu dois faire des concessions. Ce n'est pas mon objectif. Ma stratégie est suicidaire. A chaque fois, ça passe ou ça casse.

"Pas vu à la télé" n'a pas été programmé par Canal+...

Canal+ France a beau être la chaîne la plus impertinente et la plus insolente, lorsque j'ai vu arriver sa "commande", son appel d'offre où elle affirmait qu'elle donnerait, pour sa journée de la télé de 1995, carte blanche à une trentaine de réalisateurs sur le thème "Télévision, pouvoir et morale", je savais qu'elle ne pourrait pas tenir parole.
J'avais pris connaissance du document Mougeotte-Léotard qu'un copain m'avait filé (1). Une radio avait diffusé le son de ce document. Le mensuel Entrevue et le Canard Enchaîné en avaient parlé. Par contre, la télé n'avait rien fait sur ce sujet.
J'ai donc pris cette bande et un petit magnéto et je suis allé voir plein de journalistes vedettes. Ma question était simple: la liberté de la presse est-elle plus grande aujourd'hui qu'il y a vingt ans?
Je savais d'emblée qu'ils allaient tous me répondre oui. A ce moment-là, j'avais décidé de leur montrer le document Mougeotte-Léotard et j'enregistrerai leurs réactions.
Quand j'ai proposé à Canal+ ce projet, ils étaient embêtés. Ils m'avaient déjà fait travailler sur leur deux journées précédentes de la télé. Mais, ici, ils craignaient que je m'attaque directement à TF1. Alain De Greef m'a dit: "C'est délicat, mais si, au lieu de ne t'intéresser qu'au document Mougeotte-Léotard, tu faisais une enquête plus ouverte et si tu prenais davantage d'exemples, on pourrait diffuser ce fameux document au milieu de tout cela...". J'ai dis d'accord. Ainsi, j'avais le feu vert et je commence donc à tourner. Tous les journalistes vedettes que j'ai interviewés ont appelé Canal+ et, même, Etienne Mougeotte a contacté Alain de Greef... A l'arrivée, il n'était plus question de réaliser ce sujet.
Moi-même, j'ai enregistré toutes mes conversations avec Canal+. Et notamment, le dernier: "...Qu'est-ce que t'a fait, Pierre? On reçoit plein de coups de fil de Guillaume Durand, de de Vireu, de Patrice de Carolis (M6)... Ils appellent tous et ils sont tous furieux... T'as pas fait ce qu'on t'as demandé. T'as pas répondu à la commande..."
J'ai du leur rappeler que c'était en fait une "carte blanche"! Quand les règles du jeu ne les arrangent plus, il n'y a plus de règles du jeu. Résultat: non seulement, ils ont censuré "Pas vu à la télé" en ne le diffusant pas mais en plus, Canal+ en a fait un sujet dans l'émission de Denisot, "Télés dimanche", où ils m'ont massacré. La chaîne cryptée a utilisé sa propre émission de réflexion sur la télé pour tenter de clore la polémique! Ils y ont interrogé François-Henri de Virieu (L'Heure de vérité), Bernard Benyamin (Envoyé Spécial) et Charles Villeneuve (Le Droit de savoir). Un vrai déséquilibre: 3 contre 1. Et moi, je n'étais même pas invité sur le plateau. C'était des extraits d'une interview faite à mon domicile. Pour ce tournage, j'ai imposé à l'équipe de Canal+ la présence d'une petite caméra qui filmait en contre-champs l'entretien. Je voulais savoir exactement ce qu'ils allaient sélectionner au montage. L'équipe de Canal+ ne comprenait pas. Ils se disaient: qu'est-ce que c'est que ce fou! Durant toute l'interview, je n'ai pas arrêté de leur dire que le problème, ce n'était pas moi mais bien Canal+! Votre vocation, c'est de parler des coulisses de la télévision mais il y a des tabous. Assumez-le! Bien entendu, pour leur montage de notre entretien, il ont réussi à dénicher un petit extrait qui ne les mettait pas en question. Avec tous ces enregistrements, je termine la réalisation d'un nouveau film de près de 50 minutes, "Pas vu, pas pris": une sorte de "making of" de toute l'histoire de mes relations avec Canal+. C'est assassin car, pour la première fois, quelqu'un a filmé tout le processus d'une censure de l'intérieur.

Ces "journalistes vedettes" te reprochent de ne pas les avoir prévenus du véritable contenu de l'entretien que tu sollicitais auprès d'eux...

Moi, je ne suis pas un faux jeton. J'assume. Ma mauvaise foi a servi à révéler celle des autres protagonistes. Ma méthode terroriste qui consiste à aller voir des journalistes sans les prévenir de la teneur du document que je vais leur proposer a permis de découvrir la véritable nature de mes interviewés... Sinon, ils n'auraient accepté l'entretien! Mon but était de les filmer comme des hommes politiques et de démontrer qu'ils le sont. Mission accomplie! Les titres des émissions de mes interviewés, c'est Le Droit de Savoir, Zone Interdite, L'Heure de vérité... C'est de la publicité mensongère.

Le mensuel français "Entrevue" titrait en couverture de son numéro de mars dernier à propos de "Pas vu à la télé": "Télé et politique: le reportage censuré par toutes les chaînes". Il s'agit uniquement des chaînes françaises, puisque l'Hebdo de la RTBF programme "Pas vu à la télé", le dimanche 5 mai à 13 heures 20...

La polémique de "Pas vu à la télé" n'est pas close. Mon reportage a été primé au Festival International du Scoop et du Journalisme d'Angers. Parmi les membres du jury, il y avait Jean-François Bastin qui programme l'émission "L'Hebdo" de la RTBF. Avec la diffusion sur une chaîne belge, "Pas vu à la télé" va acquérir un statut de "document censuré" encore plus fort en France. Et le "mensonge par omission" va encore être plus flagrant pour toutes ces émissions qui, sur les chaînes françaises, ont pour vocation d'analyser la télé et l'ont ignoré jusqu'à présent, comme Arrêt sur images de La Cinquième ou Ligne de Mire de Jacques Chancel sur France3.


(1) Le 14 août 1994, François Léotard, alors Ministre de la Défense, doit intervenir depuis la plage de Fréjus dans le 20H de TF1. La liaison satellite est connectée plusieurs minutes avant ce direct. Le ministre patiente en s'entretenant avec Etienne Mougeotte, le vice-Président de TF1. Seules, les régies de TF1 peuvent entendre leur conversation privée... ainsi que certains téléspectateurs qui piratent ces images grâce au satellite. C'était l'époque où se renégociait le cahier des charges des télévisions de service public et Etienne Mougeotte va tenter de convaincre le Ministre de dissuader le gouvernement d'accorder davantage d'espaces publicitaires à France2 et France3... (Retour au sommaire)




4 / Le choeur des "victimes"...

Les quatre premières déclarations sont extraites de la séquence que l'émission de Michel Denisot, "Télés dimanche", a consacrée sur Canal+ à la censure de "Pas vu à la télé".

Alain de Greef (Canal+ France):
"...Il est hors de question qu'une dizaine de journalistes parmi les plus importants de la radio, de la télévision et de la presse écrite passent pour des imbéciles, des truqueurs, voire pire... et je n'oserai pas le dire! Cela ne passera jamais sur mon antenne".

François-Henri de Virieu (L'Heure de Vérité, France2):
"...Il y a deux problèmes dans cette affaire. Le premier, c'est que le sujet lui-même qui est montré ne mérite pas de passer: c'est une conversation qui est complètement piégée, caméra dans le dos de Léotard, le Ministre de la Défense... qui ne peut pas se défendre. Et la seconde chose qui est plus grave pour un journaliste, c'est quand même qu'il dit qu'il va poser une question et qu'il en pose une autre..."

Charles Villeneuve (Le Droit de Savoir, TF1):
"...On vous laisse parler sur ce qu'on vous a annoncé mais ce n'est pas là l'objectif. Ensuite, tout d'un coup, on vous piège avec une cassette, on enregistre vos réactions, on sait très bien d'ailleurs que vous allez réagir brutalement mais on vous enregistre quand même..."

Bernard Benyamin (Envoyé Spécial, France2):
"...C'est un procédé totalitaire lorsqu'il s'agit non pas de chercher l'information et de piéger l'interviewé, (mais bien) de faire preuve de procès d'intention, de terrorisme intellectuel et de mauvais esprit..."


Canal+ Belgique a également diffusé la fameuse Journée de la Télévision qui avait exclu le reportage de Pierre Carles.
Et si Canal+ Belgique avait dû décider de diffuser ou non ce reportage? Nous avons proposé un visionnement de "Pas vu à la télé" à Pierre Maes, le Directeur d'Antenne de Canal+ Belgique. Voici sa réaction:
"...Quant à nous, Canal+ Belgique, on n'a pas eu l'honneur d'être consulté au moment de la décision de Canal+ France... Quant à nous, de savoir s'il était intéressant pour nous de diffuser ceci, je ne vois pas directement la relation avec l'ensemble de nos programmes... Quant à savoir, maintenant, s'il nous serait permis (de le diffuser), en matière d'autonomie par rapport à Canal+ France, là, rassurez-vous: complètement! Et... j'en suis sûr". (Retour au sommaire)

 




5 / Pierre Carles et Serge Halimi en débat public (31 mars 1998) lors de l'avant-première de Pas vu, pas pris à Bruxelles
[Mars 1998]

 

A la demande de nombreux membres de l’A.T.A., nous publions de larges extraits de la soirée “Connivences condamnables entre journalistes et décideurs politiques ou économiques” que nous avons organisée au cinéma Nova, le 31 mars 1998.
Nos deux invités étaient l’écrivain Serge Halimi et le journaliste Pierre Carles.

Serge Halimi

Serge Hamili, journaliste au Monde Diplomatique, venait de publier "Les nouveaux chiens de garde" chez Liber, dans la foulée du désormais célèbre volume "Sur la télévision" de Pierre Bourdieu.
La télé a boudé cet ouvrage et pourtant le livre d’Halimi s’était vendu à plus de 70.000 exemplaires, à l’époque où le débat s’est déroulé. "Les nouveaux chiens de garde" deviendra, au fil des mois, le livre français le plus commenté et le plus controversé de l’année. Le 16 juillet 1998, il occupait encore la 5ème place des essais les plus vendus en France dans la rubrique "Les livres stars" du Nouvel Observateur. Quant à "Livres en tête" du "Point", au cours du mois de juillet 1998, pour ses 22, 23, 24 et 25ème semaines de classement, lui offre successivement les 23ème, 15ème, 18ème et 25ème places.
Ce livre décrit comment les journalistes et les décideurs se renvoient l’ascenseur et s’autopromotionnent entre eux. "Ce petit groupe de journalistes omniprésents impose sa définition de l’information-marchandise... Ces appariteurs de l’ordre sont les nouveaux chiens de garde de notre système économique".

Pierre Carles

Pierre Carles défend la même thèse. Connu pour son reportage qui, naguère, dénonça la fausse interview de Fidel Castro par PPDA, il réalisa une commande pour Canal+, "Pas vu à la télé", sur ces connivences coupables. La chaîne cryptée refusa de diffuser ce reportage. Seule, la RTBF osa le programmer, la saison dernière, dans l’Hebdo. Pierre Carles réalisa par la suite "Pas vu, pas pris", un long-métrage qui explique pourquoi et comment "Pas vu à la télé" n’est encore jamais passé sur les chaînes françaises... et bien à la RTBF!
C’est ce "Pas vu, pas pris" qui fut projeté au Nova et qui nourrit le débat dont vous trouverez de larges extraits ci-dessous.

Le débat

Le 31 mars dernier donc, après la projection de "Pas vu, pas pris", Bernard Hennebert, secrétaire de l’A.T.A., a animé un débat au cours duquel Serge Halimi et Pierre Carles furent interrogés successivement par:

- Jean-Jacques Jespers, journaliste (RTBF) et professeur de journalisme TV (Université Libre de Bruxelles),
- Claude Semal, chanteur,
- Anne Morelli, professeur de critique historique (Université Libre de Bruxelles).
(Ce débat a été retranscrit par Marine Jacobs)


Les questions de Jean-Jacques Jespers

Jean-Jacques Jespers:
Le film, et tout le processus qui a amené à sa réalisation, n’était-ce pas au fond une mise en scène, une mise en question du surdimensionnement de l’ego des journalistes de télévision, spécifique aux journalistes de télévision?
Tout ce qui s’est passé autour du programme que vous avez préparé et toute cette censure ou tout ce "complot" qu’il y a eu pour que cette émission ne passe pas, n’était-ce pas surtout de l’autoprotection au sein du microcosme des vedettes de la télévision qui se protègent mutuellement?

Pierre Carles:
Je crois que dans votre question, il y a la réponse. Il y a une petite ambiguïté dans le film: on a l’impression que je fais l’amalgame entre les journalistes vedettes et les journalistes tout court parce qu’on m’entend dire "tous les journalistes sont malhonnêtes". En fait, dans le montage du sujet qu’a réalisé Canal+ dans l’émission Télédimanche pour se justifier, ils ont tronqué mon propos. Quand je dis "tous les journalistes sont malhonnêtes", je veux dire par-là "tous les journalistes vedettes sont -je crois- avant d’être des journalistes, des hommes de pouvoir".

Jean-Jacques Jespers:
C’est peut-être aussi la fonction qui crée l’organe ou la situation qui crée la personne?
Dans la séquence de l’interview du Président de la République, quel journaliste n’aurait pas accepté des deux mains une offre comme celle-là, quelques soient les conditions dans lesquelles elle a été faite ou préparée? Il me semble que dire non quand on vous offre la possibilité d’interroger le Président de la République, c’est "anti-professionnel". Ce serait complètement idiot. Si on vous le proposait, vous diriez non?

Pierre Carles:
Je crois que ça n’a aucun intérêt d’interviewer le Président de la République, parce que c’est d’une certaine manière valoriser, sacraliser sa parole, c’est-à-dire le prendre très au sérieux. Je pense qu’il faut uniquement le juger sur ses actes et pas sur ses discours, surtout s’agissant de quelqu’un comme Jacques Chirac qui -on le sait maintenant- n’a pas arrêté de dire le contraire de ce qu’il a fait. C’est lui qui parlait de résoudre la fracture sociale, il y a quelques années, lorsqu’il a été élu Président de la République, et c’est lui qui a fait une politique qui allait à l’opposé de ce qu’il disait au moment de son élection. Je pense qu’il ne faut pas prendre au sérieux ces gens-là. Concernant le Président de la République -en tout cas celui-là- cela n’a aucun intérêt.

Serge Halimi:
Cela ne m’aurait pas intéressé d’interroger le Président de la République. Effectivement, c’était accorder à une parole dévaluée qui avait été démentie par tout l’exercice de sa présidence dans les premiers mois de son mandat une valeur qu’elle ne méritait pas. Par ailleurs, il faut s’interroger sur le fait que les gens qui l’ont interviewé ont été choisis par le Président lui-même. Est-ce qu’on peut, lorsqu’on est journaliste, être choisi par celui qu’on va interroger? Est-ce qu’on peut lui attribuer le pouvoir de désigner celui qui obtiendra -du seul fait de sa désignation- une promotion professionnelle? Lorsque Jacques Chirac a annoncé que ses intervieweurs ne seraient ni Anne Sinclair, ni Alain Duhamel, ni Jean-Pierre Elkabbach, ni Patrice Duhamel, ni Yves Mourousi -pour reprendre vraiment les têtes et les noms de ceux qui ont interrogé tous les Présidents de la République depuis presque le début du siècle, j’exagère à peine- on s’est dit "Tiens! C’est formidable! Quelle nouveauté! On va voir quatre têtes nouvelles!".
La présentation de la conférence de presse a tourné bien davantage autour de la nouveauté des têtes de ceux qui interrogeraient le Président de la République que ce que le Président allait dire ou pouvait avoir à dire. De fait, il n’a rien dit. Il s’est exprimé pendant une heure et demi. Je vous défie d’interroger une personne en France et de trouver quelqu’un qui vous dira: "Oui, ce soir-là, le Président de la République a annoncé telle ou telle chose. Et non seulement il l’a annoncée mais après il l’a mise à exécution". Tous vous parleront de la fameuse interview où il y avait Michel Field, Emmanuel Chain, Marine Jacquemin...
Quand on accepte ce type d’organisation, quand on accepte de faire des journalistes les vedettes de l’entretien, parce qu’on sait que la parole qu’on interroge est une parole dévaluée, alors on rentre à fond dans les règles de l’Etat spectacle et on accepte de donner au Président de la République un pouvoir de consécration qui pèse à l’intérieur de la profession. Et ça, je crois que c’est grave. J’espère -parce que on ne sait jamais quel est le courage qu’on a lorsque l’on doit être courageux ou conséquent- que si on me l’avait proposé, j’aurais répondu non.

Jean-Jacques Jespers:
Je me demande aussi si finalement ce qui est en cause, ce n’est pas ce que vous appelez l’Etat spectacle, c’est-à-dire cette tendance de plus en plus marquée de la télévision à ne plus faire de l’information, à utiliser la matière de l’information comme une sorte de matière première, de ciment avec laquelle on construit des spectacles ou des scoops purement médiatiques. C’est une tendance qui se manifeste de plus en plus en France. On en est encore un tout petit peu protégé chez nous parce que c’est un petit pays et que le star system en Belgique, ça n’a pas beaucoup de sens. N’y a-t-il pas impossibilité de plus en plus manifeste pour la télévision de faire de l’information?

Serge Halimi:
Oui, et le problème ne se résume pas à la télévision, c’est l’ensemble des médias qui sont un peu dans le même bateau. A partir du moment où ils conçoivent leur rôle comme celui de metteurs en scène des décisions ou des non-décisions du pouvoir, il se pose un vrai problème. Le lendemain de cette conférence de presse, le travail d’un journaliste aurait été de dire qu’il ne s’est rien dit, de l’annoncer peut-être sous forme de brève en page 7: "Le Président Chirac n’a rien dit". Il n’était pas vraiment indispensable de reproduire sur des pages entières des déclarations qui n’avaient aucun contenu, qui n’étaient que du vent. En revanche, on aurait pu analyser à travers des exemples précis l’évolution de la politique économique, de la politique sociale, depuis l’élection de Jacques Chirac. Cela aurait été de l’information et une utilisation beaucoup plus intelligente des colonnes d’un journal que la reproduction d’une parole officielle dévaluée et qui, en l’occurrence, était une parole vide.

Jean-Jacques Jespers:
Ces gens-là, ces chaînes-là, font de la communication, pas de l’information...

Serge Halimi:
...Et en ne faisant pas de l’information, ils accompagnent le discours du pouvoir. Ils pérennisent le pouvoir à la place où il est et garantissent en quelque sorte la poursuite de politiques économiques qui, elles, ont des effets réels. Il s’agit tout de même d’une réalité sociale et sur laquelle le Président de la République a ou n’a pas prise. Donc on peut dire que c’est de la communication, de la fumée, etc... mais derrière cette fumée, il y a de vrais pouvoirs, de vraies décisions. Quand on se concentre sur la fumée, on occulte le reste, donc on joue un rôle sérieux et significatif. On n’est pas uniquement des pantins. On joue davantage le rôle de leurre que celui de pantin.

Jean-Jacques Jespers:
La seule émission où on a traité de manière un peu correcte et avec un minimum d’honnêteté de ce qui était arrivé à votre programme, c’était sur France 3, c’est-à-dire finalement la chaîne de service public qui a le plus à cœur de remplir sa mission de service public. Si on compare France 2 et France 3, il y a quand même une petite différence de conception de l’information. Mais cette différence est-elle vraiment significative ou bien est-ce simplement un hasard?

Pierre Carles:
Le présentateur Michel Nodi, qui animait cette émission qui s’appelait "Le droit de regard", a disparu de l’antenne assez rapidement. Pas en raison de ce qu’il avait fait là, du fait qu’il ait parlé de cette affaire, mais simplement quelques mois plus tard, son émission a été supprimée des programmes de France 3. Le fait que cette chaîne en parle était un épiphénomène.

Jean-Jacques Jespers:
Que voyez-vous comme issue à l’évolution de plus en plus manifeste des grands médias de masse comme les télévisions, les chaînes de télévision généralistes de plus en plus privatisées, sinon dans leurs capitaux du moins dans leur mentalité? Est-ce qu’il y a des portes de sorties? En Belgique, on a heureusement encore une télévision qui sert à faire de temps en temps de l’information. Est-ce qu’il y a une issue en France où on est de plus en plus marqué par cet envahissement des grands groupes de média? Est-ce qu’il y a une issue quelconque pour une information différente, en audiovisuel en tout cas?

Serge Halimi:
L’issue, on peut dire que c’est la situation de ce soir: des gens qui s’informent, qui viennent probablement ici car ils ont déjà un regard suffisamment critique sur l’information, qui en ressortent avec un regard encore plus critique, qui disséminent les raisons d’être critique autour d’eux et qui font progressivement que l’emprise des médias sur l’information diminue.
Il y a une autre information qui n’est pas celle des médias, qui est celle que nous véhiculons dans nos conversations avec les uns et les autres. Le bouche à oreille peut par exemple assurer le succès d’un film ou d’un livre, même si aucun média n’en parle. Je pense que c’est ça, l’issue.
Pour le reste, il ne faut pas se faire d’illusions, le système de l’information est encastré dans le système économique, l’un ne changera pas sans l’autre. Dans ces conditions, soit nous changeons ensemble, soit nous continuons ce que nous sommes en train de vivre.
Le dernier exemple le plus sinistre de ce qui se passe actuellement, c’est le fait que les éditions La Découverte, qui étaient les héritières des éditions Maspéro, donc tout-à-fait associées aux idées contestataires et révolutionnaires de mai 68, viennent d’être vendues à la Générale des Eaux.



Les questions de Claude Semal

Claude Semal:
Vous qui travaillez au Monde Diplomatique, qui est mensuel, pensez-vous qu’on puisse faire de l’information dans un quotidien quand on confronté à des images et des mots quatre ou cinq heures par jour?

Serge Halimi:
Le grand avantage pour un mensuel, c’est de ne pas être soumis au rythme du quotidien. Faire de l’information au rythme du quotidien, c’est plus difficile. Mais rien n’empêche dans un quotidien d’affecter un certain nombre de journalistes à un travail d’enquête qui peut prendre des jours ou des semaines et être diffusé lorsqu’il est mûr. Le problème est que, dans un grand nombre de quotidiens, il y a de moins en moins de journalistes. Avec des effectifs toujours plus réduits, il faut effectivement courir après l’actualité au rythme des dépêches d’agences et se contenter d’écrire un peu plus, ou un peu moins, ou un peu mieux que les dépêches d’agences sans toujours avoir le temps de faire ce travail d’enquête. Dans la presse française, les longs articles et les articles en plusieurs épisodes ont tendance à disparaître. Il y a peut-être un timide retour qui se fait dans Le Monde et dans Libération, mais la tendance de ces dernières années était de faire des articles de plus en plus courts, une espèce de "digest" de l’actualité quotidienne. Dans ce cas, on ne fait que représenter ce qui est évident, et on ne voit pas les forces souterraines. On montre, en quelque sorte, l’éruption du volcan et on ne montre jamais la lave qui chauffe. Pour comprendre l’éruption du volcan, il faut aussi savoir que la lave chauffe. Et ça, c’est un travail qui est beaucoup plus difficile de mener lorsqu’on est dans un quotidien. Mais ça n’est pas impossible. Certains quotidiens l’on fait et j’imagine que d’autres le feront. L’essentiel, c’est de disposer des effectifs de journalistes, de professionnels nécessaires et suffisants à l’accomplissement de cette tâche.

Claude Semal:
Cette espèce de censure qui est tombée sur le film mais qui est aussi cette impression que le montage, le commentaire et les extraits manipulent aussi le regard du spectateur, ne démontrent-elles pas que l’information est toujours un spectacle qu’on orchestre?
Quel rapport est-ce qu’un metteur en scène ou un réalisateur a par rapport à la vérité ou à la réalité objective quand il est dans ce rapport-là à l’image et aux choses?

Pierre Carles:
Je pense qu’il y a effectivement un côté manipulation dans tous les films. Ici, je pense qu’elle est assumée, visible, et que les gens ont les moyens de s’en défendre. On a essayé de faire un film le plus dialectique possible (je dis "on" car on était quatre monteurs et les gens autour), dans le sens où les arguments sont avancés au fur et à mesure et on progresse dans la compréhension de l’histoire. Le souci a été de rendre relativement visible cette manipulation dont vous parlez.
J’ai essayé de filmer des comédiens, des bons et des mauvais. Je pense que Charles Villeneuve, par exemple, est un excellent comédien, qui pourrait jouer le rôle d’un parrain dans un film noir. Je pense que Bernard Benhyamin d’Envoyé spécial a des accents de sincérité qui sont dignes d’un Robert De Niro. Je me suis contenté de filmer la comédie de ces gens-là en jouant certainement moi aussi un peu la comédie par rapport à la personne qui est devant vous. Mais j’ai eu affaire à de plus grands comédiens que moi.

Claude Semal:
Vous m’avez l’air d’une belle espèce de fouteur de merde comme il n’y en a pas beaucoup. Vous qui avez fait un film qui s’est fait jeter de toutes les télévisions, comment vivez-vous cette solitude-là et comment faites-vous?

Pierre Carles:
Je ne me sens pas seul. J’ai travaillé avec des gens. Je n’ai pas travaillé tout seul sur ce film. Il y en a certains, vous l’avez sûrement vu dans le générique, dont le nom n’est pas cité en entier. Il n’y a que le prénom et la première lettre du nom parce que ce sont des gens qui travaillent aujourd’hui à la télévision et qui n’ont pas intérêt à se griller. Mais je ne suis pas seul, il y a plein de gens qui m’aident et qui me passent des documents -comme le document de Léotard que vous avez vu au début. Grillé avec ces gens-là, finalement, ce n’est pas très grave. Ce n’est pas des gens qu’on a envie de côtoyer, de fréquenter tous les jours.

Serge Halimi:
J’ai aussi affronté l’hostilité des personnes dont je parle et dont je rappelle certains des propos. Ces gens-là ne me connaissent pas. Maintenant qu’ils me connaissent, ils ne m’aiment pas. Il y a des tas de journalistes anonymes qui sont contents qu’on fasse ce travail qu’eux ne peuvent pas toujours faire compte tenu des contraintes au sein desquelles ils opèrent et qui leur interdisent de faire parfois ce qu’ils estiment être leur métier. Lorsqu’on en parle aux gens que ça intéresse, lorsqu’on fait des conférences, il y a du monde qui nous soutient. Il faut penser que, de toute façon, notre salut et notre solidarité, nous ne l’attendons pas uniquement de la corporation. Ce n’est pas une querelle interne à la profession. Lorsque nous parlons d’information, nous parlons d’un "produit" qui concerne chacun d’entre-nous, y compris les non-journalistes qui peuvent avoir envie de savoir comment travaillent certains journalistes. Lorsque nous mettons en quelque sorte ces procédés en lumière, nous nous attaquons avant tout à ceux qui -à nos yeux- disqualifient la profession de journaliste.

Claude Semal:
J’entends bien mais votre réponse ne me satisfait pas. Vous avez la chance de travailler dans un média et donc de pouvoir continuer à vous exprimer. Je crois que vous êtes dans une situation différente dans ce sens que vous avez besoin de producteurs pour produire vos films, vous avez besoin de diffuseurs pour les diffuser. Je sais bien qu’on ne fait pas ce métier seul, mais je voudrais que vous parliez un petit peu de l’expérience que vous êtes en train de mettre sur pied précisément pour permettre à ce film d’avoir été produit et d’être diffusé.

Pierre Carles:
Je n’ai pas compris que vous me tendiez une perche. Je suis depuis peu dans le monde du spectacle! Il s’avère qu’on va essayer de sortir ce film en salle d’exploitation commerciale normale pour qu’il continue d’énerver un petit peu ces gens-là et qu’il touche un public encore plus large que celui-ci. On a créé en France une association avec le soutien de l’hebdomadaire Charlie Hebdo et on a lancé une souscription pour réunir une somme assez importante, il manque 600.000 francs français (environ 4 millions de francs belges) pour sortir le film en salle et pour l’exploiter normalement, c’est-à-dire qu’il soit visible dans toutes les villes de France, de Belgique et de Navarre, au même titre que Titanic et compagnie. C’est aussi un film catastrophe! Les gens qui vont cotiser auront l’affiche du film ainsi que la cassette du reportage "Pas vu à la télé", le premier, celui qui est passé à la RTBF en Belgique. Il y a eu 200 adhérents en 3 jours! On a déjà réuni une somme assez importante de l’ordre de 40.000 francs français et si tout se passe bien, d’ici un mois, on devrait avoir la somme qui permettrait de sortir ce film en salle. Si vous voulez plus d’informations sur tout cela, il suffit de lire Charlie Hebdo.

Claude Semal:
Il y a un moment où vous mettez ces interlocuteurs -qui sont des gens de pouvoir, des gens de télévision, des gens qui maîtrisent les chaînes- un petit peu entre les choix suivants: "Préférez-vous vous faire comme ennemi Pierre Carles, réalisateur, ou de vous faire comme ennemi Monsieur Léotard, Ministre de la Défense?" Pensez-vous vraiment qu’il y a un directeur de télévision qui puisse faire un jour le choix de se mettre Léotard sur le dos?

Pierre Carles:
Je n’ai pas réfléchi à la question. Le problème avec des gens comme Etienne Mougeotte (vice PDG de TF1), c’est que c’est quelqu’un qui joue en permanence de son ancien métier: il se considère comme journaliste avant tout. Il est patron de presse, il est numéro 2 de TF1 qui est une des télévisions les plus puissantes d’Europe, mais il s’affirme être un journaliste avant tout. Je pense qu’il y a un double jeu de sa part. Soit on est patron de presse et on fait du lobbying et on l’assume, soit on explique qu’on essaye de gagner de l’argent. Mais c’est quelqu’un qui veut avoir la double casquette de journaliste et être sensé dire la vérité sur la vie de cette société. Là, je pense qu’il y a une contradiction qui n’est pas résolue par ces gens-là. Il faudrait qu’ils assument soit leur rôle de salaud, soit leur rôle de journalistes normaux.



Les questions d'Anne Morelli

Anne Morelli:
Dans votre film, à un certain moment, quelqu’un qui vous traite "d’anarchiste" et de "stalinien", ce qui est un peu contradictoire, sauf dans un certain vocabulaire d’aujourd’hui où si on n’est pas dans la ligne, on est soit un illuminé soit un rétrograde, et je crois que quand on vous dit anarchiste et stalinien, c’est peut-être à la fois être un illuminé et un rétrograde dans leur vocabulaire...

Pierre Carles:
Il faudrait poser la question à Philippe Dana de Canal+ qui est le type qui me traite "d’anarchiste" et de "stalinien". Comme c’est moi qui ait travaillé au montage de ce film, si on a gardé ça, c’est que je pensais que c’était bien de le garder, mais je ne me souvenais pas qu’on avait gardé "stalinien".

Anne Morelli:
Il y a presque de ma part un étonnement de voir que les gens s’étonnent de votre film. Finalement, ici en Belgique, on vous aurait dit "c’est un dysfonctionnement", c’est le mot qu’on utilise sans arrêt. Si la justice ne fonctionne pas, c’est un dysfonctionnement, si les gendarmes tuent des jeunes dans la rue, c’est un dysfonctionnement. Ce qu’il faut sans cesse expliquer, c’est que votre film montre le fonctionnement habituel et qu’il n’y a rien d’exceptionnel dans cela. Maintenant, c’est très exceptionnel de le voir noir sur blanc. Est-ce que ça vous semble quelque chose de si exceptionnel de dire cela?

Pierre Carles:
Au risque de vous décevoir, j’ai filmé un dysfonctionnement dans le sens suivant: je crois que la censure dont a été victime ce document est une censure de type extraordinaire. Elle est grossière, elle n’est pas très fine. Il aurait été plus malin de laisser passer ce document, ils n’auraient pas provoqué de révolution. Il y a des phénomènes de censure beaucoup plus subtils, pernicieux, insidieux, fins, qui n’apparaissent pas dans le film. L’objet du film n’était pas de faire un travail encyclopédique sur la censure. Ils n’auraient pas dû commettre cette erreur. Il y a des moyens beaucoup plus simples de censurer ou de faire de la propagande pour des idées que ces moyens là.

Serge Halimi:
On aurait pu effectivement diffuser ce reportage de vingt minutes enrobé d’une série américaine ou française, d’une émission d’actualité sur les raisons de l’obésité ou sur les pittbulls, tout ça précédé ou suivi par un journal télévisé où on nous aurait parlé de la météo, des résultats de la bourse ou des prochains matchs de la Coupe du monde de football. L’ordre économique et social n’aurait pas été bouleversé. Ce qui montre bien que lorsqu’il s’agit de l’information, il y a une espèce de paranoïa des détenteurs d’un pouvoir qui n’acceptent absolument pas la transparence qu’ils prétendent imposer aux autres acteurs du champ social. Il y a une véritable loi du silence qui explique d’ailleurs les réactions extrêmement violentes que suscite chaque critique. Ce sont des choses qu’on accepte pas et qu’on assimile à des attaques nominales, à du poujadisme ou à du stalinisme.

Anne Morelli:
Dans votre livre vous parlez de "simulacre démocratique"...

Serge Halimi:
Je crois que ce simulacre se résume en une formule simple: c’est l’exagération de différences minuscules et l’occultation de convergences fondamentales, ce qui correspond au format de la télévision, le format grand débat, qui réunit trois personnes qui sont en général d’accord sur tout ou sur tout ce qui a été important ces dernières années (la guerre du Golf, le traité de Maastricht, les accords du GAT...). Ils sont d’accord là-dessus mais ne le sont pas sur la question des Pittbulls et là, on se dit vraiment "quel débat!".
On a tous les éléments du panel de l’arc-en-ciel démocratique une fois qu’on a admis que tout ceux qui n’étaient pas d’accord sur les questions importantes étaient hors jeu.
Ce n’est pas interdire aux autres de s’exprimer, c’est les tenir en-dehors du débat et laisser s’exprimer des gens qui ne sont pas d’accord sur tout à condition qu’ils soient d’accord sur l’essentiel.

Anne Morelli:
Est-il possible que quelqu’un qui investit dans les médias n’ait pas d’arrière-pensée de s’en servir un jour?

Serge Halimi:
Les cas que l’on connaît en France, qu’il s’agisse de Bouygues, de la Générale des Eaux ou de la Lyonnaise des Eaux, ne nous incitent pas à être optimistes. On sait que TF1 est la chaîne de Bouygues et qu’elle sert aux intérêts du bâtisseur de manière parfois caricaturale, par exemple en permettant aux clients de Bouygues de passer au journal de TF1. Récemment, Karl Zéro, que vous avez vu dans ce film, a eu cet aveu confondant en expliquant à propos de son émission Le Vrai Journal de Canal+: Je peux tout dire mais on m’a dit dès le départ qu’il y a trois sujets qui étaient quand même hors champ: le football, le cinéma et la CGE (la Compagnie Générale des Eaux, actionnaire majoritaire de Canal+).

Anne Morelli:
Ma dernière question sera vraiment celle du professeur de critique historique qui essaie de rendre ses étudiants un petit peu critiques: vous dites dans votre livre: "La lucidité est une forme de résistance". Je suis bien d’accord mais est-ce que c’est suffisant?

Serge Halimi:
C’est même la dernière phrase du livre. Alors est-ce suffisant? Non! Il faut dire aux gens qu’ils ne sont pas des imbéciles, qu’il y a des choses qu’ils n’acceptent pas et qu’ils ont raison de ne pas accepter. C’est la première étape. Il faut savoir ne pas accepter. Après, il faut évidemment s’organiser pour être en mesure de refuser. On a fait du progrès. La situation est à l’heure actuelle beaucoup plus favorable qu’elle ne l’était il y a 10 ans. On a vécu alors des années de plomb, de conformisme idéologique pesant. Maintenant, de nouveaux mouvements existent. Des associations mènent des actions qu’on ne connaissaient pas à l’époque. Le consensus néolibéral est en train de s’effriter, les politiques néolibérales se poursuivent mais ne bénéficient plus du consentement ou de la résignation de l’opinion qui les accompagnaient il y a quelques années. Ça, c’est une première étape, et on ne passera pas à la deuxième sans l’avoir accomplie.

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