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[FOREL AFRICA] les difficultés de la solidarité
- To: africa@attac.org
- Subject: [FOREL AFRICA] les difficultés de la solidarité
- From: "marchand" <anne.marchand@viva.presse.fr>
- Date: Mon, 31 May 1999 18:32:05 +0100
- Reply-To: africa@attac.org
- Resent-Date: Mon, 31 May 1999 18:41:47 +0200
- Resent-From: africa-request@attac.org
- Resent-Message-ID: <"9FiZKB.A.q-B.LvrU3"@emiliano>
- Resent-Sender: africa-request@attac.org
Title: les difficultés de la solidarité
A la mi-mai, le Sénégal accueillait, à l'initiative de la Confédération des syndicats autonomes du Sénégal une rencontre syndicale internationale sur le thème : "syndicalisme et mondialisation". A cette occasion, l'Afei (qui coordonne ce forum) avait préparé une communication. Je vous la transmet en partage, comme enrichissement d'un débat qui prend forme et sur lequel je reviendrai dans quelques jours pour vous présenter un premier bilan. En attendant, nous sommes toujours avides de documents, de contributions, de toutes choses qui permettront d'élaborer une brochure de synthèse dans la perspective des rencontres internationales de 24, 25 et 26 juin.
Bien à vous.
à bientôt
Anne
Communication de l'AFEI dans le cadre de la recnontre syndicale
Pourquoi l'échange solidaire est-il si difficile ?
La mondialisation combine une nouvelle étape dans la concentration du capital, une forte évolution de la division internationale du travail et un pas de plus dans la centralisation politique. Elle engendre aux deux bouts de la chaîne, une hypertrophie des stratégies planétaires (celles des grandes puissances, mais aussi des multinationales) et une explosion des crises identitaires, ethniques et parfois racistes. Cette nouvelle phase de l'histoire affecte directement la pensée politique : faute de pouvoir concevoir une réponse radicale et universelle à l'agression de la mondialisation libérale, beaucoup de peuples, de partis politiques, d'intellectuels se replient progressivement sur une ligne de défense locale, aussi vaine que désespérée.
La progression incessante de l'économie marchande libère des explosions de barbarie, au Rwanda, en Sierra Leone, au Liberia, dans l'ex-Yougoslavie, en Algérie mais aussi dans les villes américaines et au creux de chaque déchirure sociale que le développement inégal provoque dans tous les pays, au Sud comme au Nord. Dans ce contexte, la solidarité réelle, sociale et politique, est devenu un casse-tête.
Risquons cependant deux formules :
* "Plus de mondialisation devrait conduire à plus de solidarité entre celles et ceux qui subissent les effets dévastateurs de la modernité libérale."
* "Plus de solidarité devrait exiger une plus grande aptitude à comprendre les différences et à accepter la variété des contextes dans lesquels chacun d'entre nous se débat pour résister."
S'il n'est pas très compliqué d'énoncer ces préceptes, pourquoi faut-il qu'ils soient si difficiles à mettre en oeuvre ? Pourquoi faut-il que les distinctions entre "Nord" et "Sud" qui finalement ne devraient être qu'analytiques recouvrent par ailleurs de grandes difficultés à débattre, à communiquer et surtout à combattre ensemble ?
Deux réponses viennent spontanément en écho à ces interrogations. La première est celle du paternalisme qui régenterait tout rapport entre acteurs se situant invariablement de part et d'autre du vieux rapport colonial. En d'autres termes, les relations de solidarité ne pourraient être qu'empruntes d'autorité manipulatrice pour ceux qui agissent à partir des pays dominants et, à l'inverse, vouées à l'attente subordonnée pour ceux qui vivent dans les pays dominés ; d'où l'incommunicabilité sur le fond pour aborder ensemble les problèmes du monde.
La seconde réponse possible est d'ordre quasi technique : les pays du Sud, du moins certains, sont tellement démunis en matière de communication, de circulation des informations et des connaissances, "en temps réel" (comme on dit aujourd'hui), qu'il est très difficile de surmonter le handicap.
Ces réponses ne sont pas sans correspondre en partie à nos problèmes. Accessoirement, nous pourrions rajouter que le monde dominant "impose" sa tradition de l'écrit comme moyen de communication à des sociétés où l'oral reste dominant et ne peut donc s'étonner de l'inégalité de l'échange... Mais, à se satisfaire de ces explications ne renonce-t-on pas à s'émanciper du monde tel qu'il nous est finalement imposé ? N'est-ce pas se décharger à bon compte de nos responsabilités en évoquant l'héritage du colonialisme ou les écarts de PIB ? Il est d'ailleurs remarquable que de telles explications sont absolument utilisables dans n'importe quel contexte, pas seulement celui des rapports Nord-Sud. Ainsi pourrait-on dire que la rencontre est difficile entre les revendications sociales et politiques des secteurs militants de Ouagadougou avec ceux des campagnes du Burkina Faso parce qu'il y a, sur le fond, une domination des campagnes par la ville. On pourrait aussi expliquer le très faible niveau de contact des milieux radicaux sud-africains avec leurs homologues d'Afrique noire par l'asymétrie des moyens d'information et de communication dont disposent les uns et les autres.
Tout cela n'est donc pas suffisant. Il faut y regarder de plus près, du côté des problèmes de fond qui se posent à nous : quelle forme de solidarité et de débats exige l'évolution actuelle de l'économie mondiale (et non pas simplement la naissance du Net) ? Quelles contradictions naissent de la modification rapide des flux commerciaux et financiers ? Quelles exigences sociales vont naître d'une extension toujours plus importante de la centralisation des pouvoirs économiques ?
Elaborer ensemble des exigences universelles
Reconstruire les solidarités, résister ensemble, organiser nos contacts et nos liens implique sans doute que nous regardions bien en face l'ampleur des questions posées. Il s'agit moins de témoigner une solidarité formelle que d'organiser de véritables résistances communes. Aussi faut-il prendre en compte la diversité des besoins et ne rien omettre : solidarités syndicales au sein des multinationales, solidarité entre mouvements de femmes, solidarité entre scolaires, solidarité entre paysans et salariés des filières agro-industrielles, etc. Ce qui fera l'unité de l'ensemble c'est notre aptitude à faire converger ces différentes solidarités, à les combiner par une réflexion d'ensemble sur nos besoins universels, contre toute oppression et toute exploitation, qu'elle soit celle d'une nation sur une autre, du patron sur l'ouvrier, de l'homme sur la femme, de l'aîné sur le cadet, du petit chef sur le paysan, etc.
C'est donc bien sur le fond que se joue l'avenir des solidarités et non pas simplement sur les moyens techniques, les aptitudes élémentaires au dialogue ou le prix des billets d'avion. Il suffit de soulever le voile des mystification... Quel est par exemple le rôle de la francophonie (telle qu'elle est orchestrée depuis Paris) dans la difficile ouverture de beaucoup de pays africains envers les pays de langues anglaise ou portugaise ? Des difficiles échanges entre Maliens ou Sénégalais d'une part et Sud-Africains d'autre part, quel est le plus responsable : l'écart de PIB et l'accès à Internet ou bien cette étouffante politique culturelle et linguistique ?
Aussi, pour inventer des formes de collaboration qui soient à la hauteur des nouveaux enjeux, faut-il savoir produire ensemble des diagnostics qui aient valeur générale. Les préjugés respectifs ne disparaîtront que par cette élaboration commune. C'est parce que nous sommes en retard d'élaboration sur le nouveau monde capitaliste que nous paraissons moins solidaires, moins organisés, moins réactifs qu'il y a 30 ou 40 ans, quand il s'agissait de dénoncer le néo- colonialisme ou des interventions militaires étrangères. A cette époque, il paraissait (nous disons bien il « paraissait ») plus évident de définir un projet politique et social collectif. Il paraissait plus facile qu¹aujourd¹hui de concevoir l¹unité contre l¹adversaire commun et de faire converger nos solidarités vers des mouvements de libération nationale qui s¹érigeaient eux-mêmes en représentants « légitimes » et « uniques » de leur nationŠ Le paradoxe de l¹actuelle situation, c¹est que nos contacts et nos débats se distendent, alors même que le monde est de plus en plus dominé par quelques centaines de grands groupes.
Le chantier est immense. Par delà l'évaluation des problèmes qui nous sont communs il faut élaborer un ensemble d'exigences qui puisse rassembler tous les opprimés et tous les exploités. Un ensemble de revendications universelles qui déstabilise le "chacun pour soi" que les stratèges de la mondialisation suggèrent à leurs victimes. A ce titre, on voit bien où est la difficulté :
1. Plus les multinationales et les banques contrôlent, plus elles paraisssent hors de portée et invulnérables; l¹adversaire nous semble de plus en plus éloigné, loin, très loin de nos révoltes quotidiennes.
2. Plus nous ressentons cette impuissance, plus nous avons tendance à nous replier sur le plus immédiat, sur la solidarité de proximité, sur notre seul pays, sur notre seule ville, sur notre entrepriseŠ
3. Nous fournissons ainsi des armes à l¹adversaire, qui renvoie dos à dos nos revendications trop spécifiques.
Dès lors, l¹un des principaux chantiers de réflexion du mouvement syndical n¹est-il pas de construire des revendications nouvelles « multinationales » elles aussi qui dépassent le protectionnisme actuel des uns et des autres ? Sinon, comment allons-nous expliquer aux générations futures que nos syndicats ont été incapables de travailler et de combattre ensemble alors que nous étions devenus plus que jamais dépendants des mêmes grands groupes et des mêmes patrons ?
N'avons-nous pas à établir en commun nos revendications les plus essentielles face à un adversaire qui aujourd'hui d'un même geste décide du sort des services publics de France et du Sénégal, organise l'avenir des petits agriculteurs européens et des paysans africains, ou impose les mêmes règles monétaires que ce soit aux principales puissances mondiales ou aux pays les plus pauvres ?
Ces revendications universelles ne sont pas simplement nécessaires à la formulation d'une lutte commune entre les progressistes du Nord et ceux du Sud. Elles doivent avoir aussi pour ambition de redonner cohérence et unité aux luttes disparates qui se mènent dans chaque pays, celles des salariés des villes, celles des femmes, celles des paysans, celles de la jeunesse, etc.. Quels besoins sociaux, quelles règles démocratiques de base ? Quels droits à l'autodétermination des peuples ? A quand l'égalité réelle pour les femmes, en tout point du globe ? Quels services publics, quels droits à l'éducation et à la santé ? Quelles politique progressiste pour la circulation et l'échange de biens agricoles ? Quelle protection de l'environnement et la planète ? Etc.
Ce n'est donc ni l'inégal développement d'internet, ni le prix des billets d'avion, ni les différences de PIB qui font les difficultés à nous rencontrer, à nous parler, à nous solidariser ; ces contingences sont en tout cas secondaires. Il faut surtout redéfinir l'essentiel, quitte à confesser notre vertige et notre angoisse devant l'ampleur du défi.
Bon travail à vous toutes et tous
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