voici ce qu'écrit Jean-Marie Klinkenberg :

Chères amies,
Chers amis,



Je vous ai écrit naguère à propos d’une pétititon qui circule en ce moment, et qui a trait aux gaspillages dans les institutions européennes.
 
En gros, les auteurs de la pétition s’inquiètent de ceci : les  députés européens passent leurs temps entre Strasbourg et Bruxelles, déménageant avec eux leurs pénates, leurs dossiers, leurs secrétaires (et peut-être même leurs techniciens et -ciennes de surface…). Beaucoup de temps et d’argent courtelinesquement perdu donc , temps et argent qui pourraient être consacrés à d’autres choses plus utiles. Du bel argent, dit-on en outre, payé par 25 pays, juste pour faire plaisir aux Français, lesquels veulent faire joujou avec l’Europe sur les bords du Rhin. Et la pétition de demander, avec bon sens, que cessent ces navettes idiotes.
 
A ceux qui m’ont demandé de signer cette pétition, j’ai dit : non. Et j’ai exposé un des motifs que j’avais non seulement de ne pas la signer, mais même de la combattre.
 
Je m’avise aujourd’hui que ma position n’a pas été énoncée très clairement. Et qu’elle peut me faire apparaître comme un partisan de la gabegie dénoncée par la pétition.
 
Ce n’est évidemment pas ce gaspillage que je soutiens. Et c’est si vrai que, dans ce qui suit ­ je vous demande trois minutes de patience seulement ­, je vais vous proposer une manière d’économiser LES MEMES SOMMES, et cela sur le MEME POSTE (les déplacements des députés européens). La mesure que je vais proposer pourrait elle aussi faire l’objet d’une pétition, pétition que je vous inviterais cette fois à signer, si du moins quelqu’un voulait bien la prendre en charge.
 
Mais d’abord, pour m’expliquer, une minute d’histoire. Qui sera suivie de deux minutes de politique (1 + 2 = 3).
 

Une minute d’histoire

 
L’histoire d’abord.
 
Il y a de ça longtemps, lorsque naquirent les institutions européennes, celles-ci se développèrent sur trois sites :  à Bruxelles, le Gouvernement (on dit « la Commission », mais j’utilise un mot que tout le monde comprend : le Gouvernement donc ); à Strasbourg, le Parlement ; à Luxembourg, la cour de justice et la cour des comptes. A un certain moment, pour des raisons trop longues à expliquer ici mais que vous allez comprendre, d’aucuns ont souhaité que des sessions du Parlement se réunissent à Bruxelles. Ces réunions se sont multipliées, puis ont été facilitées par la construction à Bruxelles d’un bâtiment ad hoc…
 
Retenons donc ceci pour l’instant si vous voulez bien : le Parlement européen n’est pas à Bruxelles : il est à Strasbourg. Et si les parlementaires voyagent beaucoup (avec leurs secrétaires, leurs dossiers et leurs hommes/femmes d’ouvrage), ils ne vont pas de Bruxelles pour aller se perdre à Strasbourg : ils partent de Strasbourg pour aller à Bruxelles. De sorte que si c’est pour « faire plaisir » à quelqu’un  qu’ils font la navette avec cet argent payé par tout le monde, ce quelqu’un n’est pas « les Français », mais bien « les Bruxellois ». Mais vous allez voir, si vous me suivez, que le sens de cette navette n’est pas de plaisir ni aux Français ni aux Bruxellois…
 
Mais, me direz-vous, quelle importance a cette nuance ? Bruxelles-Strasbourg, ou Strabourg-Bruxelles, c’est chou vert et vert chou, hein ! La navette est bien là, et le gaspillage aussi !
 
Eh bien non, Bruxelles-Strasbourg, ou Strabourg-Bruxelles, ce n’est pas bonnet blanc – blanc bonnet. Cela a un sens, pas innocent vous allez voir. Passons, si vous voulez bien, aux deux minutes de politique, sans pour autant quitter l’histoire.
 
 

Deux minutes de politique

 
Lorsque la Communauté (on dit aujourd’hui l’Union) européenne naquit, elle fut d’abord pensée née comme une sorte de Gouvernement, émanant des Gouvernements des Etats fondateurs. C’est par la suite et bien plus tard qu’on a pensé à créer un Parlement. Un Parlement qui devait rapprocher la chose européenne du citoyen, celui-ci un peu effaré devant cette construction qu’il ne comprenait pas, et qu’il ne comprend toujours pas bien aujourd’hui. Retenons donc aussi ceci, toujours si vous voulez bien ceci : l’antériorité du Gouvernement sur le Parlement.
 
Une antériorité qui est aussi une supériorité, en l’occurrence, on va le voir.
 
Car c’est le moment de poser une question : quelle est la caractéristique formelle principale d’une démocratie ? Les  bons élèves le savent : c’est la primauté du Parlement. Celui-ci est l’émanation de la nation, qui le choisit. En démocratie, c’est donc le Parlement qui dicte les orientations de la politique d’un État. Le Gouvernement exécute donc cette politique (d’ailleurs, un mot plus complexe pour Gouvernement est « exécutif »).  Et le Parlement contrôle cette exécution. Si elle n’est pas conforme à ce qu’il a décidé, c’est-à-dire pas conforme à la volonté du citoyen, il peut démettre le Gouvernement (lui retirer sa confiance).
 
Si aujourd’hui la chose européennne est encore loin d’être démocratique, c’est entre autres choses à cause de cette antériorité-supériorité de son Gouvernement : l’Europe, c’est d’abord et surtout un Gouvernement. Qui règne sur une puissante administration. Le Parlement contrôle-t-il ce Gouvernement? Non. Si le rôle moral de certains députés est admirable, tous en conviendront : ils n’ont sur le Gouvernement européen aucun pouvoir décisif.
 
Si nous revenons à notre navette, vous commencez sans doute à comprendre ce qui s’est passé. Certains députés, se sachant dépourvus de pouvoirs, ont voulu se rapprocher du pouvoir. Et celui-ci était localisé à Bruxelles. Le Gouvernement ­ comme tous les gouvernements, qui finissent par avoir des misères avec tous ces fichus parlements qui entendent les contrôler ­ ne demandait que cela. (Comme aussi ­ mais c’est plus anecdotique ­ tous ceux qui souhaitaient attirer chez eux les consommateurs riches que sont les députés européens). Et voilà pourquoi votre fille est muette, et pourquoi le Parlement européen loge de plus en plus souvent à Bruxelles, sans pouvoir revendre sa première maison de Strasbourg.
 
Vous continuez à comprendre. Si nous voulons que l’Europe soit une démocratie, nous devons donner son rôle et sa dignité à son Parlement, que nous élisons.
 
Si nous voulons lui donner son rôle et sa dignité, il faut qu’il soit aussi distinct que possible du Gouvernement. Qu’il en soit éloigné moralement, pour conjurer les risques de se confondre avec lui. Et donc qu’il en soit aussi éloigné physiquement, pour conjurer ce risque plus sûrement encore.
 
La conclusion est claire.
 
En arrêtant le mouvement de balancier des parlementaires européens entre Bruxelles et Strasbourg, en stoppant ce mouvement sur la case « Bruxelles », on fait certes une économie.
 
Mais on va aussi plus sûrement dans le sens de la collusion entre Parlement et Gouvernement, et on fait davantage encore de l’Europe « un machin », une machine qui n’est pas au service du citoyen.
 
Je préfère donc encore la navette. Car, perte pour perte, je suis plus encore plus opposé à celle du fragile sentiment démocratique en Europe qu’à celle de mon argent.
 
 

Qu’il y a économiser et économiser

 
Mais est-on vraiment obligé de faire cette dépense ! Nenni ! On peut arrêter le mouvement de balancier des parlementaires européens entre Bruxelles et Strasbourg. Oui, mais en stoppant ce mouvement sur la case « Strasbourg ».
 
Pas pour « faire plaisir aux Français » (car à la place de Strasbourg, vous pouvez tout aussi bien écrire Viana do Castelo, Brindisi, Valkenburg ou Salonique ou ce que vous voulez :  je m’en moque ; mais voilà, cela a commencé à Strasbourg…) Pas pour « faire plaisir aux Français » donc, mais pour faire de l’Europe une démocratie.
 
Et autant le savoir : cette proposition aura beaucoup plus besoin d’une pétition que l’autre ! C’est à la vôtre, n’en doutez pas, celle qui met toutes ses billes sur la case « Bruxelles », qu’applaudissent aujourd’hui tous les affairistes, lobbyistes et technocrates. Si vous l’avez signée, n’ayez crainte ! Vous ne serez pas seuls ! En dehors de quelques marchands de Flammeküche, de Baekehoffe et de Gewürztraminer,  vous aurez avec vous tous ceux qui souhaitent que continue une Europe où l’on fait des affaires en toute tranquillité, tous ceux que ne répugnent pas les régimes où les Parlements forniquent incestueusement avec les Gouvernements.
 
Revenir à la situation antérieure, et faire en sorte que les parlementaires européens restent à Strasbourg, avec leurs secrétaires, leurs dossiers et leurs femmes/hommes d’ouvrage, économiser le montant de leurs navettes pour qu’on la consacre aux vieillards et aux crèches (c’est bien ce que vous vouliez, hein ?), vous allez voir :  ce ne sera pas de la tarte . On va même se foutre de vous, en vous traitant de ringards. Strasbourg, a-t-on vu ça ? Et votre argument de l’économie, votre bel argument de l’économie, si fort, si clair, si évident, si juste, il ne pèsera tout à coup plus bien lourd. Oh mon Dieu comme c’est bizarre !
 
Et j’en reviens à ce que je disais  dans mon message précédent, mais cette fois en espérant que mon propos sera mieux compris.
 

L’Europe : un ensemble pluriel

 

Je vous disais ceci : si l'Europe a un sens intéressant (et j'avoue qu'en lisant ­ oui, je l'ai lue ­ feu la Constitution, les sens que j’y voyais ne me plaisaient guère), si l'Europe a un sens intéressant dis-je, c'est justement dans sa diversité. Ne pas avoir une capitale, mais trois, cela aide le Parlement à ne pas commettre d’inceste avec le Gouvernement. Mais aussi, cela donne de l’Europe l’image qu’elle doit avoir : quelque chose d’assez différent des Etats que nous avons connus. Un ensemble pluriel, flou.

 

Ne pas avoir une capitale, mais trois, donc. Ne pas avoir une langue, mais cent, devrais-je ajouter. Car critiquer la  critique du gaspillage dûs aux parlementaires-navetteurs, cela m’a rappelé le coup des langues en Europe. Je devrais écrire "le coût des langues" : pas mal de personnes, au sein des Communautés européennes et dans le public, estiment que traduire du danois en grec, et du néerlandais en portugais, c'est trop coûteux. De sorte qu'une seule solution (de bon sens elle aussi, comme l’arrêt des navettes) se profile : tout le monde à l'anglais, et plus vite que cela !

 

Eh bien non : si l’Europe doit être l’Europe, elle n’a pas besoin d’une langue (celle-ci fût-elle l’espéranto) : elle a besoin de toutes ses langues. Et tant pis si c’est coûteux. (D’ailleurs, la démocratie , c’est toujours couteux : des Parlements, des médiateurs, des élections, des assemblées, des recours possibles …  Du temps et de l’argent perdu, n’est-ce pas ? alors qu’une bonne petite dictature ­ il y en a beaucoup qui ne disent pas leur nom ­ une bonne petite dictature soft, rapide, efficace, simple, « pas tracassière », cela fait de la si « bonne gouvernance » ... La démocratie, c’est toujours couteux, comme la justice : des avocats, des procédures, des instances d’appel, de cassation… Du temps et de l’argent perdu, n’est-ce pas, alors qu’une bonne petite cour militaire, avec ses exécutions propres et immédiates…)

 
Bon. Revenons à nos moutons baladeurs. Tenter d’arrêter la navette des parlementaires ? OK ; mais alors en les fixant à Strasbourg (me suis-je bien fait comprendre ?) Mais comme je vous l’ai annoncé, ce sera une autre paire de manches que de stopper ladite navette à Bruxelles. Et après, et surtout ­ non !  pourquoi après ? Maintenant  ­ consacrons notre énergie à empêcher qu'une constitution comme celle qu’on nous a concoctée naguère définisse un régime économique ­ la libre entreprise ­ comme le dogme fondant notre maison Europe, tout en empêchant qu'on puisse jamais changer l'article qui le définit...
 
Et cette paire de manche-là, drôlement plus importante, sera diantrement plus difficile à enfiler encore que la précédente, je vous l’annonce aussi…




Jean-Marie Klinkenberg
Sémiotique et rhétorique
Université de Liège
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