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Propos sur une campagne référendaire
La nouvelle trahison des
clercs
Par Englebert Renier, mandataire d'Attac-Liège
Quel regard ?
Ainsi donc, le numéro 35 d'Aide-Mémoire (janvier-mars
2006) ouvre ses colonnes aux propos d'un sociétaire du
FNRS, Monsieur François Gemenne qui, d'entrée de
jeu, se présente comme suit : "Politologue (Université de
Liège et London School of Economics)". Fort
bien ! De quoi éveiller la curiosité.
L'auteur entend poser un "autre regard" sur la campagne
référendaire qui agita la France en 2005 au sujet
du "Traité établissant une Constitution pour
l'Europe"
(TCE en abrégé), regard se voulant affranchi des
passions nuisibles à l'impartialité.
Sa vision des choses s'articule autour de deux points.
Primo, les tenants du "oui", "gauche et droite modérées",
défendaient une position de compromis qualifiée de "synthèse
minimale", tandis que les partisans du "non", "extrême
gauche et extrême droite" formant une "alliance objective et
honteuse", soutenaient une position de "repli nationaliste".
Secundo, l'extrême gauche, au langage "lâche et trompeur",
mentait plus que probablement en se targuant de vouloir une "autre Europe" et
en s'abritant derrière une "vaine critique" de l'Europe ultra-libérale,
alors que l'extrême droite, elle, avait au moins le mérite d'afficher
clairement sa préférence nationale.
Telles sont les axes essentiels d'une vision soi-disant dépassionnée,
faite de lieux communs mâtinés de stéréotypes à la
fois réducteurs et fallacieux.
Franchement, les lecteurs d'Aide-Mémoire méritent
mieux : la vérité a ses droits et, pour s'en approcher,
rien de tel que de se référer à deux auteurs
qu'on ne présente plus, Jacques Généreux
et Jacques Sapir.
Jacques Généreux d'abord
Voici quelques extraits particulièrement parlants, conformes
à la substance du texte de son beau petit livre intitulé
Sens et conséquences du "non" français
(Seuil, juin 2005, pp. 5 à 10).
Le débat français sur le Traité Constitutionnel
a rompu radicalement avec la dépolitisation usuelle de
la question européenne. Que s'est- il donc passé
? Pour la première fois dans l'histoire de l'Union, des
pro-européens se sont levés en masse pour fustiger
un traité européen au nom de l'Europe ; des responsables
politiques de toute la gauche ont dénoncé une
Constitution de droite ; des centaines de milliers de militants
on épluché
le texte d'un traité européen pour exiger un autre
traité, moins libéral, plus démocratique
et plus social. La gauche pro-européenne a politisé
le référendum. Dans tous les départements,
les collectifs pour le "non" de gauche, les collectifs
du "non" socialiste, le Parti communiste, Attac et
bien d'autres mouvements encore ont organisé des milliers
de réunions et réussi à imposer leur
problématique
: celle du choix entre deux visions politiques opposées
du projet européen, celle du choix entre néolibéralisme
et socialisme. Les rédacteurs de la Constitution et
les partisans du "oui" n'ont pas anticipé la
possibilité
d'un tel débat politique. Ils s'attendaient, comme par
le passé, à l'alliance de tous les pro-européens
face aux anti-européens, ils s'attendaient au consensus
temporaire de la droite et de la gauche, ils s'attendaient à
l'indifférence quasi générale pour les détails
d'un texte compliqué. Au lieu de cette bataille annoncée
et gagnée d'avance, ils se sont trouvés brusquement
confrontés au débat entre pro-européens,
au très classique affrontement droite-gauche entre
libéralisme
et socialisme, et à l'âpre discussion sur le texte
même du traité. Quelques signes avant-coureurs
de ce nouveau débat auraient pourtant dû les alerter.
Il y eut tout d'abord la vigueur et le teneur du débat
interne au Parti socialiste. Les socialistes, qui avaient
adopté
à l'unanimité leur programme pour les élections
européennes, se trouvaient divisés en deux sur
la question de la ratification du TCE. Et la même division
sévissait chez les Verts. Ce traité devenait
ainsi une pomme de discorde parmi les pro-européens.
Vint ensuite l'engagement d'Attac, puis de la CGT et de la
plupart des syndicats pour le "non". Si l'on ajoute à tout
cela l'hostilité
du Parti communiste au TCE, il était d'ores et déjà
évident que la campagne référendaire tournerait
à l'affrontement entre la droite et une gauche militante
très majoritairement engagée et unie pour le "non".
Ce "non" est devenu réalité le 29 mai
2005 à 22 heures. Avec près de 55 % des suffrages
exprimés, il fut d'autant plus net et légitime
qu'il s'accompagna d'un taux de participation remarquable
(70 %). D'aucuns tenteront de brouiller le sens de ce vote.
Certes, des "non"
souverainistes ou nationalistes se sont mêlés dans
les urnes au "non" des pro-européens de gauche,
tout comme le "oui" socialiste s'est mêlé au "oui" du
patronat et de la droite. Néanmoins, la multitude des
enquêtes d'opinion,
tout au long de la campagne, ne laisse pas la place à la
moindre ambiguïté quant au sens du résultat
: le "non" n'a pu l'emporter qu'en raison du vote
majoritaire chez les électeurs de gauche, chez les
ouvriers, les employés
et les salariés du secteur public, et chez les sympathisants
du P.S...
Jacques Sapir ensuite
Quelle est sa manière de voir ? Il nous la livre dans son
excellent ouvrage s'intitulant La fin de l'eurolibéralisme
dont nous reproduisons ci-après et quasi mot pour mot les
passages les plus éloquents (Seuil, janvier 2006, pp. 22,
71 à 77).
Le "Traité établissant une Constitution
pour l'Europe" n'était pas, comme on l'a prétendu,
un texte de compromis. Loin de respecter la neutralité
qui sied à tout texte constitutionnel, il s'agissait bel
et bien d'un manifeste idéologique, d'un texte de combat,
profondément et irrémédiablement imprégné
de l'idéologie libérale. Au-delà, c'était
un texte qui, eût- il été adopté, aurait
constitué une violation flagrante des principes fondateurs
de la démocratie. Son rejet fut un acte de salubrité
publique. Les partisans du "oui" ne se concevaient pas
comme porteurs d'une simple opinion, mais comme détenteurs
uniques d'une "vérité" absolue. Ne pas
voter "oui" était synonyme de détruire
l'Europe. Osait-on émettre des doutes que l'on était
réputé n'avoir compris ni le texte ni son contexte.
On était catalogué fauteur de guerre, xénophobe
et populiste. L'idée même que des opinions différentes
de celles des partisans du "oui" puissent être
légitimes était niée en permanence. Aux opposants,
on refusait jusqu'à l' intelligence et, le plus souvent,
la parole. Durant le 1er trimestre 2005, le rapport entre les
temps de parole donnait, pour les journaux télévisés,
73 % aux partisans du "oui" contre 27 % aux partisans
du "non". Le mois d'avril a vu une bien légère
amélioration : calculé cette fois en nombre d'intervenants,
le rapport s'établit à 67 % pour le "oui"
et 33 % pour le "non". Tout cela fut odieux et révoltant,
et créa un climat malsain et pesant qui ne s'est pas dissipé
au soir du 29 mai 2005, date du référendum. Devant
la sanction des urnes, on eût pu croire que des yeux se
seraient ouverts, des langues déliées. Il y avait
de quoi se poser quelques questions, que ce fût dans les
rangs d'un gouvernement qui avait atteint des sommets d'impopularité
ou à la direction du Parti socialiste désapprouvée
par une majorité de ses électeurs. Il n'en fut rien.
On eut droit, d'un côté, à un replâtrage
ministériel et, de l'autre, à une stratégie
du bunker aussi dérisoire que suicidaire. Plus grave encore,
les principaux éditorialistes de la presse n'ont pas cessé
de fulminer contre l'électorat qui les avait désavoués.
Alors même qu'ils auraient dû promouvoir l'esprit
critique, leurs textes se sont faits insultants et méprisants.
On a assisté à une véritable défaite
de la pensée. Crise profonde de la démocratie, tel
est bien le constat que l'on peut faire après la campagne,
et au vu de la façon dont les résultats du vote
furent accueillis. La violence et la haine se sont exprimées
sans retenue contre un électorat qui n'a pas "bien"
voté, ce qui témoigne de l'état de dégradation
de l'argumentation politique et économique. Comme aux heures
les plus sombres des années 1930, on doit s'interroger
sur le sens de cette nouvelle "trahison des clercs".
Dans son livre pub lié en 1927, Julien Benda déplorait
l'abandon par les intellectuels eux- mêmes de leur fonction
critique. Il en déduisait l'entrée dans un âge
d'organisation intellectuelle des haines politiques. Or c'est
bien ce que nous avons vu à l'uvre dans le cours
de cette campagne, et encore plus après le vote.
Que dire encore ?
Nous nous interrogeons alors : où se situe donc Monsieur
François Gemenne ?
À droite ? À gauche ? Ou du côté de la
troisième voie technocratique plaidant depuis toujours pour une Europe
largement dépolitisée ?
Chez les spécialistes de la connaissance politologique ? Ou chez
les moralisateurs de la vie politique ?
Parmi les "clercs" initiés aux évidences indiscutables
et aux diatribes haineuses ?
Ou parmi les démocrates capables d'entendre toutes les opinions et de
montrer,
à leur écoute, une vigilance redoublée envers leurs propres
préjugés et leurs propres intérêts ?
Poser ces questions c'est au moins en pressentir les réponses. Nous
nous garderons cependant de conclure.
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