Titre Attac-Liège

Attac (Association pour une Taxation sur les Transactions financières pour l'Aide aux Citoyens) est un réseau citoyen international décidé à reconquérir les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière.

La nouvelle trahison des clercs

Le présent article est la réponse d'Attac-Liège aux propos de M. François Gemenne intitulés Les contradictions d'un non.  Regard sur une campagne référendaire  et publiés dans le n° 35 de la revue trimestrielle Aide-Mémoire de l'asbl "Les Territoires de la Mémoire" (association siégeant à Liège, boulevard d'Avroy, 86). Cette réponse, dont la parution avait été convenue et programmée pour le n° 37 de ladite revue, n'a finalement trouvé place que sur le site Internet des Territoires de la Mémoire. Elle y est d'ailleurs difficilement repérable, puisqu'elle n'est pas reprise dans l'index du site, et y figure dans une version non toilettée. Mais, qu'importe : nous contribuons à pallier ces manques. Lire ci-dessous.
 

Lire aussi :

«Médias en campagne. Retours sur le référendum de 2005» (Un livre d’Acrimed)

Dessine-moi des médias : retour sur un référendum

Dessine-moi des médias : éditorialistes au travail



Propos sur une campagne référendaire

La nouvelle trahison des clercs

Par Englebert Renier, mandataire d'Attac-Liège

Quel regard ?

Ainsi donc, le numéro 35 d'Aide-Mémoire (janvier-mars 2006) ouvre ses colonnes aux propos d'un sociétaire du FNRS, Monsieur François Gemenne qui, d'entrée de jeu, se présente comme suit : "Politologue (Université de Liège et London School of Economics)".  Fort bien !  De quoi éveiller la curiosité.

L'auteur entend poser un "autre regard" sur la campagne référendaire qui agita la France en 2005 au sujet du "Traité établissant une Constitution pour l'Europe"
(TCE en abrégé), regard se voulant affranchi des passions nuisibles à l'impartialité.
Sa vision des choses s'articule autour de deux points.

Primo, les tenants du "oui", "gauche et droite modérées", défendaient une position de compromis qualifiée de "synthèse minimale", tandis que les partisans du "non", "extrême gauche et extrême droite" formant une "alliance objective et honteuse", soutenaient une position de "repli nationaliste".

Secundo, l'extrême gauche, au langage "lâche et trompeur", mentait plus que probablement en se targuant de vouloir une "autre Europe" et en s'abritant derrière une "vaine critique" de l'Europe ultra-libérale, alors que l'extrême droite, elle, avait au moins le mérite d'afficher clairement sa préférence nationale.
Telles sont les axes essentiels d'une vision soi-disant dépassionnée, faite de lieux communs mâtinés de stéréotypes à la fois réducteurs et fallacieux.

Franchement, les lecteurs d'Aide-Mémoire méritent mieux : la vérité a ses droits et, pour s'en approcher, rien de tel que de se référer à deux auteurs qu'on ne présente plus, Jacques Généreux et Jacques Sapir.

Jacques Généreux d'abord
Voici quelques extraits particulièrement parlants, conformes à la substance du texte de son beau petit livre intitulé Sens et conséquences du "non" français (Seuil, juin 2005, pp. 5 à 10).

Le débat français sur le Traité Constitutionnel a rompu radicalement avec la dépolitisation usuelle de la question européenne. Que s'est- il donc passé ? Pour la première fois dans l'histoire de l'Union, des pro-européens se sont levés en masse pour fustiger un traité européen au nom de l'Europe ; des responsables politiques de toute la gauche ont dénoncé une Constitution de droite ; des centaines de milliers de militants on épluché le texte d'un traité européen pour exiger un autre traité, moins libéral, plus démocratique et plus social. La gauche pro-européenne a politisé le référendum. Dans tous les départements, les collectifs pour le "non" de gauche, les collectifs du "non" socialiste, le Parti communiste, Attac et bien d'autres mouvements encore ont organisé des milliers de réunions et réussi à imposer leur problématique : celle du choix entre deux visions politiques opposées du projet européen, celle du choix entre néolibéralisme et socialisme. Les rédacteurs de la Constitution et les partisans du "oui" n'ont pas anticipé la possibilité d'un tel débat politique. Ils s'attendaient, comme par le passé, à l'alliance de tous les pro-européens face aux anti-européens, ils s'attendaient au consensus temporaire de la droite et de la gauche, ils s'attendaient à l'indifférence quasi générale pour les détails d'un texte compliqué. Au lieu de cette bataille annoncée et gagnée d'avance, ils se sont trouvés brusquement confrontés au débat entre pro-européens, au très classique affrontement droite-gauche entre libéralisme et socialisme, et à l'âpre discussion sur le texte même du traité. Quelques signes avant-coureurs de ce nouveau débat auraient pourtant dû les alerter. Il y eut tout d'abord la vigueur et le teneur du débat interne au Parti socialiste. Les socialistes, qui avaient adopté à l'unanimité leur programme pour les élections européennes, se trouvaient divisés en deux sur la question de la ratification du TCE. Et la même division sévissait chez les Verts. Ce traité devenait ainsi une pomme de discorde parmi les pro-européens. Vint ensuite l'engagement d'Attac, puis de la CGT et de la plupart des syndicats pour le "non". Si l'on ajoute à tout cela l'hostilité du Parti communiste au TCE, il était d'ores et déjà évident que la campagne référendaire tournerait à l'affrontement entre la droite et une gauche militante très majoritairement engagée et unie pour le "non". Ce "non" est devenu réalité le 29 mai 2005 à 22 heures. Avec près de 55 % des suffrages exprimés, il fut d'autant plus net et légitime qu'il s'accompagna d'un taux de participation remarquable (70 %). D'aucuns tenteront de brouiller le sens de ce vote. Certes, des "non" souverainistes ou nationalistes se sont mêlés dans les urnes au "non" des pro-européens de gauche, tout comme le "oui" socialiste s'est mêlé au "oui" du patronat et de la droite. Néanmoins, la multitude des enquêtes d'opinion, tout au long de la campagne, ne laisse pas la place à la moindre ambiguïté quant au sens du résultat : le "non" n'a pu l'emporter qu'en raison du vote majoritaire chez les électeurs de gauche, chez les ouvriers, les employés et les salariés du secteur public, et chez les sympathisants du P.S...

Jacques Sapir ensuite
Quelle est sa manière de voir ? Il nous la livre dans son excellent ouvrage s'intitulant La fin de l'eurolibéralisme dont nous reproduisons ci-après et quasi mot pour mot les passages les plus éloquents (Seuil, janvier 2006, pp. 22, 71 à 77).

Le "Traité établissant une Constitution pour l'Europe" n'était pas, comme on l'a prétendu, un texte de compromis. Loin de respecter la neutralité qui sied à tout texte constitutionnel, il s'agissait bel et bien d'un manifeste idéologique, d'un texte de combat, profondément et irrémédiablement imprégné de l'idéologie libérale. Au-delà, c'était un texte qui, eût- il été adopté, aurait constitué une violation flagrante des principes fondateurs de la démocratie. Son rejet fut un acte de salubrité publique. Les partisans du "oui" ne se concevaient pas comme porteurs d'une simple opinion, mais comme détenteurs uniques d'une "vérité" absolue. Ne pas voter "oui" était synonyme de détruire l'Europe. Osait-on émettre des doutes que l'on était réputé n'avoir compris ni le texte ni son contexte. On était catalogué fauteur de guerre, xénophobe et populiste. L'idée même que des opinions différentes de celles des partisans du "oui" puissent être légitimes était niée en permanence. Aux opposants, on refusait jusqu'à l' intelligence et, le plus souvent, la parole. Durant le 1er trimestre 2005, le rapport entre les temps de parole donnait, pour les journaux télévisés, 73 % aux partisans du "oui" contre 27 % aux partisans du "non". Le mois d'avril a vu une bien légère amélioration : calculé cette fois en nombre d'intervenants, le rapport s'établit à 67 % pour le "oui" et 33 % pour le "non". Tout cela fut odieux et révoltant, et créa un climat malsain et pesant qui ne s'est pas dissipé au soir du 29 mai 2005, date du référendum. Devant la sanction des urnes, on eût pu croire que des yeux se seraient ouverts, des langues déliées. Il y avait de quoi se poser quelques questions, que ce fût dans les rangs d'un gouvernement qui avait atteint des sommets d'impopularité ou à la direction du Parti socialiste désapprouvée par une majorité de ses électeurs. Il n'en fut rien. On eut droit, d'un côté, à un replâtrage ministériel et, de l'autre, à une stratégie du bunker aussi dérisoire que suicidaire. Plus grave encore, les principaux éditorialistes de la presse n'ont pas cessé de fulminer contre l'électorat qui les avait désavoués. Alors même qu'ils auraient dû promouvoir l'esprit critique, leurs textes se sont faits insultants et méprisants. On a assisté à une véritable défaite de la pensée. Crise profonde de la démocratie, tel est bien le constat que l'on peut faire après la campagne, et au vu de la façon dont les résultats du vote furent accueillis. La violence et la haine se sont exprimées sans retenue contre un électorat qui n'a pas "bien" voté, ce qui témoigne de l'état de dégradation de l'argumentation politique et économique. Comme aux heures les plus sombres des années 1930, on doit s'interroger sur le sens de cette nouvelle "trahison des clercs". Dans son livre pub lié en 1927, Julien Benda déplorait l'abandon par les intellectuels eux- mêmes de leur fonction critique. Il en déduisait l'entrée dans un âge d'organisation intellectuelle des haines politiques. Or c'est bien ce que nous avons vu à l'œuvre dans le cours de cette campagne, et encore plus après le vote.

Que dire encore ?

Nous nous interrogeons alors : où se situe donc Monsieur François Gemenne ?
À droite ?  À gauche ?  Ou du côté de la troisième voie technocratique plaidant depuis toujours pour une Europe largement dépolitisée ?

Chez les spécialistes de la connaissance politologique ?  Ou chez les moralisateurs de la vie politique ? 

Parmi les "clercs" initiés aux évidences indiscutables et aux diatribes haineuses ? 
Ou parmi les démocrates capables d'entendre toutes les opinions et de montrer,
à leur écoute, une vigilance redoublée envers leurs propres préjugés et leurs propres intérêts ? 

Poser ces questions c'est au moins en pressentir les réponses.  Nous nous garderons cependant de conclure.


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Attac Liège est une des quelque dix associations locales qui constituent ATTAC Wallonie-Bruxelles , une coordination qui, avec ATTAC-Vlaanderen , forme ATTAC Belgique."  Leurs représentants se retrouvent de manière régulière au sein d'un comité de liaison national (ATTAC-Belgique). Attac international est un réseau qui s'étend aux quatre coins du monde et rassemble des dizaines de milliers de membres dans plus de quarante pays. Les membres d'Attac défendent une plate-forme internationale approuvée en décembre 1998.
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