1960-2010 ? : libérons-nous de cinquante ans de Françafrique Texte collectif (*)

Article paru dans L’Humanité le 31 mai 2010
lundi 31 mai 2010

http://www.humanite.fr/article2767048,2767048

Comment en finir avec le néocolonialisme et refonder la politique de la France en Afrique ? ?

À l’occasion du cinquantenaire des indépendances africaines, les autorités françaises ont pris l’initiative opportuniste d’organiser cette année un programme de rassemblements, célébrations et autres commémorations pour mettre à l’honneur la relation franco-africaine. Déséquilibrée, marquée par le poids de l’histoire coloniale, par des épisodes tumultueux qui ont conduit à une contestation croissante de la présence française sur le continent, cette relation attend depuis longtemps un aggiornamento maintes fois annoncé mais qui tarde à venir.

Les racines de ce désamour sont connues. Depuis les années soixante, la France maintient sur certains États africains une emprise parfois comparable à la domination coloniale ? : ingérence militaire, soutien à des régimes autoritaires favorables aux intérêts tricolores, prédation des ressources naturelles, domination monétaire, avec le franc CFA, situation quasi monopolistique dans certains secteurs économiques… Cette négation des indépendances s’opère sous couvert d’un discours officiel vantant à l’envi l’aide apportée par la France à l’Afrique. Le mythe d’une France partenaire de l’émancipation africaine reste en effet tenace, alimenté par les déclarations incantatoires des présidents qui se sont succédé depuis 1958 en s’accommodant fort bien d’un système forgé en son temps par le général de Gaulle et son homme de l’ombre, de la tristement célèbre « cellule africaine de l’Élysée », Jacques Foccart.

Tous les présidents de la VeRépublique ont en effet maintenu des relations privilégiées avec des dictateurs africains, comme l’a illustré la longévité au pouvoir du Gabonais Omar Bongo, décédé en emportant quelques-uns des secrets les mieux gardés de la Françafrique. Tous ont donné leur feu vert à des opérations militaires hasardeuses et criminelles, le comble de l’horreur étant incarné par le soutien apporté au régime auteur du génocide des Tutsis au Rwanda, en 1994. Tous ont cautionné les détournements d’argent public au profit de l’enrichissement de quelques individus, comme l’ont dévoilé l’affaire Elf, l’Angolagate et l’affaire plus récente des « biens mal acquis ». Tous ont laissé perdurer un régime d’exception confiant tous les pouvoirs à l’exécutif, bafouant souvent l’indépendance de la justice pour protéger des intérêts diplomatiques.

Il a fallu du temps et de la ténacité de quelques militants, journalistes, hommes de loi, pour que les agissements occultes de la Françafrique commencent à être connus des Français, au grand dam de ceux qui ont toujours voulu la protéger de la lumière.

Présentée parfois comme « moribonde », cette Françafrique continue pourtant de faire l’actualité, en contradiction avec les promesses de rupture du candidat Sarkozy, qui avait annoncé la fin des réseaux officieux et de l’aide aux régimes corrompus. Déplacements en Libye, au Gabon, au Congo Brazzaville, éviction d’un secrétaire d’État à la coopération jugé trop réformiste, promotion tous azimuts des intérêts pétroliers et nucléaires, omniprésence d’hommes de l’ombre comme Robert Bourgi, etc. Malgré les célébrations annoncées en 2010, l’heure n’est pas à un bouleversement significatif. Le rôle ambigu de la France dans des crises politiques récentes à Madagascar, en Mauritanie, au Gabon interroge même la volonté de la France de favoriser des processus démocratiques et pacifiques, trahissant certains espoirs apparus sur le continent.

N’en déplaise aux adeptes de la realpolitik et aux afro-pessimistes, des solutions existent. Le dialogue avec les forces démocratiques est une condition préalable pour mettre fin au huis clos dans lequel dirigeants français et africains se sont enfermés depuis cinquante ans. Réunie dans le cadre de plates-formes, de forums, la société civile franco-africaine a déjà émis un certain nombre de recommandations pour une politique de la France en Afrique enfin responsable et transparente. La plus emblématique est la fin d’une politique dite « de la stabilité » qui protège des régimes autoritaires et ne fait qu’engendrer mécontentements, révoltes et conflits. La réorientation des flux d’aide publique vers le renforcement de l’État de droit et la suspension de la coopération militaire et des ventes d’armes au profit de régimes qui bafouent les droits humains sont donc aujourd’hui des priorités. La France, qui s’alarme du comportement de certaines puissances « concurrentes » et met elle-même tout en œuvre pour conquérir des marchés au-delà de l’espace francophone, en Angola ou en Libye, devrait commencer par balayer devant sa porte. Si la France et ses entreprises ont donc encore « besoin de l’Afrique », des réglementations s’imposent à l’échelle nationale et internationale pour soumettre les multinationales à des obligations sociales, environnementales, fiscales plus contraignantes et éviter qu’elles s’immiscent dans la politique des États. Sans démocratie, sans politiques publiques dignes de ce nom, sans contre-pouvoirs, l’Afrique restera un terrain de jeu pour les prédateurs de tous ordres. La question de la multilatéralisation des relations avec l’Afrique se pose donc avec acuité, un processus amorcé à encourager pour peu que la France ne cède pas à la tentation de vouloir préserver dans les enceintes européennes ou onusiennes un « pré carré » diplomatique, monétaire ou militaire. À cet égard, malgré le redéploiement entamé et la promesse de nouveaux « partenariats de défense », le maintien de bases ou d’opérations de longue durée (comme au Tchad) interroge la légitimité d’une présence permanente de l’armée française en Afrique sous son propre uniforme.

La réforme attendue doit enfin concerner le cœur de nos institutions et de notre système démocratique. Il est nécessaire de renforcer les pouvoirs du Parlement en matière de politique étrangère (au-delà de la réforme constitutionnelle de l’été 2008), de favoriser l’exercice de contre-pouvoirs et de défendre l’indépendance de la justice. Il en va aussi de la préservation de la démocratie française, pour qui la Françafrique constitue une menace réelle.

La refondation de la politique de la France en Afrique et la mobilisation qu’elle requiert nous appartiennent à tous. Aux citoyens français scandalisés par la politique menée en leur nom et aux citoyens africains, premières victimes du néocolonialisme, sans qui les changements politiques et sociaux ne pourront advenir, pour peu qu’on ne les enferme pas dans un discours simplificateur comme celui prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar, en juillet 2007. Sans oublier les populations venues de pays au développement entravé qui, dans leur quête d’Occident, ne font bien souvent que suivre les capitaux de leurs pays et sont victimes, en France, d’une aberrante chasse aux sorcières. Ensemble, nous profitons de l’opportunité offerte par les commémorations du cinquantenaire des indépendances pour émettre ces revendications, conscients de notre histoire partagée, de nos destins croisés et des luttes que nous aurons à mener pour les voir aboutir.

(*) Jean-Claude Amara, porte-parole de Droits Devant ? !!, Didier Awadi, musicien, Nicolas Bancel, historien, université de Lausanne, Pascal Blanchard, historien, laboratoire communication et politique du CNRS, Patrick Baudoin, président d’honneur de la FIDH, Laurent Beccaria, éditeur (Les Arènes), Patrick Braouezec, député de Seine-Saint-Denis, Anne Crenier-Vaudano, ancienne présidente du Syndicat de la magistrature, Patrick Chamoiseau, écrivain, Bruce Clark, artiste plasticien, Thomas Coutrot, coprésident d’Attac France, Boubacar Boris Diop, écrivain, Tiken Jah Fakoly, musicien, Mireille Fanon-Mendès France, présidente de la Fondation Fanon, Danielle Fournier, conseillère de Paris, François Gèze, éditeur (La Découverte), Jérôme Gleizes, responsable de la commission transnationale des Verts, Catherine Grèze, députée européenne, Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire, Géraud de La Pradelle, professeur émérite à l’université Paris-Ouest-Nanterre-la Défense, Koulsy Lamko, écrivain, Christian Mahieux, porte-parole de l’union syndicale Solidaires, Noël Mamère, député de Gironde, Gus Massiah, membre fondateur du Cedetim-Ipam, Gloria Mika, fondatrice des Anges gardiens pour la transparence (mannequin, activiste), Damien Millet, porte-parole du CADTM France, Pius Njawé, journaliste, Benjamin Moutsila, Fédération des Congolais de la diaspora, Denis Robert, journaliste, Alain Ruscio, historien, Mariam Sankara, veuve du président Thomas Sankara, Odile Sankara, comédienne, Sams’K Le Jah, musicien, Soro Solo, journaliste, Christiane Taubira, députée de Guyane, Odile Tobner, présidente de Survie, Comi Toulabor, chercheur au Cean, Éric Toussaint, président du CADTM Belgique, Sayouba Traoré, écrivain, Aurélie Trouvé, coprésidente d’Attac France. texte collectif (*)


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