Aurélie Trouvé : « Il faut stopper la mise en concurrence sauvage de notre agriculture » Entretien par Sophie Chapelle dans Basta

jeudi 5 mars 2015

Quel avenir pour l’agriculture ? Des fermes-usines rassemblant des milliers de vaches ou de porcelets ? Une participation massive des banques et fonds de pension dans le financement de l’agriculture ? Une dérégulation totale des marchés et une augmentation des importations ? Alors que se tient cette semaine à Paris le Salon de l’agriculture, l’économiste Aurélie Trouvé, qui vient de publier Le business est dans le pré, dresse le bilan des dérives de notre modèle agricole. Pour mieux comprendre les défis actuels et les mesures essentielles à mettre en œuvre pour inventer une autre agriculture. Entretien.

Basta ! : Qui défend aujourd’hui la création de fermes-usines en France ? Pourquoi les acteurs du secteur agro-alimentaire cherchent-ils à promouvoir ce modèle ?

Aurélie Trouvé [1] : Quel est l’intérêt d’une ferme de 1000 vaches ? La diminution des coûts de collecte, tout simplement. Plus on a de grosses exploitations, plus elles sont concentrées dans l’espace, et collecter le lait revient moins cher. Ces fermes-usines permettent aussi de réaliser des économies d’échelle. Ce ne sont pas forcément des exploitations pérennes sur le long terme qui dégagent une forte valeur ajoutée, mais elles sont capables de fournir un grand volume, standardisé et avec des prix plus faibles.

Les acteurs de l’agro-industrie ont intérêt au développement de ces fermes-usines, qui leur permettent de faire des affaires. Prenons le cas du groupe français Sofiprotéol-Avril (dirigé par Xavier Beulin, président de la FNSEA, ndlr). Derrière ce géant français, il y a des producteurs d’oléagineux – de colza, soja et tournesol. Qui mange des tourteaux de soja ? Le bétail, quand il est élevé hors sol, c’est-à-dire hors pâturage. Moins les animaux pâturent – comme c’est le cas dans ces fermes-usines mais aussi dans bien d’autres exploitations –, moins les éleveurs sont autonomes. Et plus Sofiprotéol-Avril fait des affaires ! Ce conglomérat est aussi entré au capital de l’entreprise Biogemma, qui développe des OGM, ou de Glon Sanders, leader français des aliments composés pour animaux, ainsi que de tout un ensemble de sociétés qui ont un intérêt à développer l’agro-industrie (lire notre enquête sur Sofiprotéol).

A quel moment peut-on parler de « fermes-usines » ?

Aujourd’hui, la plupart des exploitations en France sont familiales, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de salariés. A partir du moment où il y a plus de travail salarié que de travail familial, on commence à se diriger vers ce modèle de ferme-usine. L’étape suivante, c’est l’apport de capitaux extérieurs au monde agricole : on passe alors d’une exploitation familiale patronale avec des salariés, à une exploitation détenue par des financiers. C’est le cas de l’entreprise de BTP Ramery par exemple avec la ferme-usine des 1000 vaches en Picardie. Ou de Sofiprotéol-Avril qui, via sa filiale Sanders, est engagée dans un projet de maternité de 23 000 porcelets par an en Vendée (lire ici).

Ce modèle demeure encore marginal en France. Mais il se répand (voir la carte des fermes géantes en France). Si l’on continue ainsi, on se dirige vers le modèle des États-Unis, où la moitié de la production de lait provient de fermes de plus de 1 000 vaches. Il risque d’y avoir un emballement très fort vers des fermes usines si l’on ne met pas de barrières. Pourtant les citoyens n’en veulent pas, comme en témoignent les mobilisations contre ces projets.

Ces exploitations géantes existent-elles essentiellement outre-Atlantique ?

C’est une spécificité de l’Ouest américain. Mais elles existent dans beaucoup de pays, où elles sont financées par des multinationales. Le groupe français Danone a ouvert à la fin des années 1990 une ferme de 32 000 bovins dans le désert d’Arabie Saoudite. En Chine, le géant suisse Nestlé et l’entreprise néozélandaise Fonterra ont prévu d’investir dans une dizaine de fermes regroupant chacune des milliers de vaches ! Il s’agit pour ces multinationales de maitriser toute la chaine alimentaire, de la production jusqu’à la distribution.

Est-ce une forme de financiarisation de l’agriculture ?

La financiarisation, c’est le fait que le secteur financier – banques, fonds de pension, assurances-vie – puisse capter une partie de la richesse créée par l’activité agricole. Cela se traduit notamment par le développement des marchés à terme : des acteurs financiers parient sur les prix alimentaires et, par ce biais, captent une partie de la richesse créée par l’agriculture (lire notre article : Les banques françaises continuent-elles de « spéculer sur la faim » ?). Mais cela passe aussi par le développement des assurances privées pour les agriculteurs. L’investissement d’acteurs financiers dans la création de fermes-usines participe aussi à cette financiarisation.

Quelles sont les conséquences pour ceux qui travaillent dans ces exploitations géantes ? Et pour la qualité des produits agricoles ?

La ferme des 1000 vaches en Picardie est trois fois moins créatrice d’emplois par litre de lait produit qu’une ferme classique. Sur le plan environnemental, un méthaniseur est prévu pour traiter les effluents d’élevage. Mais que va-t-on faire du digestat, le résidu des déjections non intégrées par le méthaniseur, qui risque de polluer les nappes phréatiques ? Ce déchet ultime va être transporté vers d’autres sites, avec son lot de nuisances sonores, d’émissions de gaz à effet de serre, d’accidents. On marche sur la tête ! Sur le plan sanitaire, la concentration du troupeau augmente les risques d’épidémies, ce qui implique un recours abondant aux vaccins, sérums et antibiotiques. Malgré les seuils réglementaires, ces substances peuvent se retrouver dans le lait et la viande consommés. Aujourd’hui, la moitié de la production mondiale des antibiotiques est destinée aux animaux [2] !

En quoi les traités de libre-échange, comme le traité Tafta en cours de négociation entre l’Union européenne et les États-Unis, risquent-t-ils d’accélérer cette industrialisation de l’agriculture ?

Le traité en cours de signature entre l’Europe et le Canada (l’accord Ceta) prévoit une baisse d’environ 90 % des droits de douane. C’est une catastrophe ! Si on harmonise nos droits de douane vers le bas, c’est nous qui serons perdants. Et que va-t-on mettre en concurrence ? Notre agriculture, avec une production laitière canadienne produite pour moitié par des usines de plus de 1000 vaches. La production agricole aux États-Unis est hétérogène, mais l’agriculture y est plus mécanisée qu’en Europe, plus intensifiée en engrais ou en OGM. Ils ont un degré de concentration, de spécialisation de leur agriculture, et d’énormes structures qui sont sans commune mesure avec les nôtres. C’est une concurrence sauvage qui nous attend, y compris sur des productions comme les céréales.

Les normes sanitaires et environnementales risquent aussi d’être harmonisées vers le bas. Dans le cas des OGM, le lobby américain des biotechnologies a œuvré pour augmenter la liste des plantes génétiquement modifiées autorisées à la consommation et à la culture en Europe. La volaille désinfectée avec des solutions chlorées fait partie des sujets de préoccupation. Si ce traité passe, ce sera une immense incitation à industrialiser davantage l’agriculture européenne.

Les pouvoirs politiques soutiennent-ils ce modèle en France et en Europe ?

Ils ne le soutiennent pas directement. C’est plutôt de la lâcheté. Tout en se cachant derrière des discours promouvant l’agroécologie, les emplois ou les installations, les responsables n’ont pas le courage en France de mettre en place une véritable politique agricole qui stoppe la dérive actuelle de l’agriculture productiviste. D’autres pays comme l’Allemagne au niveau fédéral, les Pays-Bas ou le Danemark, ont fait le choix d’une agriculture productiviste, d’un élevage de plus en plus hors sol, concentré, spécialisé. Le modèle qu’ils préconisent est de moins en moins familial, avec des taux d’endettement hallucinants. Au Danemark, les exploitations ne sont même plus transmissibles ! Elles tiennent parce qu’il y a des subventions publiques ou des exonérations fiscales très fortes.

Prenons l’exemple des quotas laitiers,
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