Disparition d’Eduardo Galeano. Evocation à travers "les voix du temps" dans le Monde Diplomatique

mardi 14 avril 2015

Lundi 13 avril 2015. « Quel livre offrir à Barack Obama pour l’éclairer sur les rapports entre les Etats-Unis et l’Amérique du Sud ? », s’interrogea Hugo Chávez en 2009. Son choix se porta finalement sur « Les Veines ouvertes de l’Amérique latine ». Son auteur, l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, s’est éteint le 13 avril 2015. Journaliste et poète, conteur et historien, il a écrit plusieurs textes pour Le Monde diplomatique sur les affres du monde, de son pays et singulièrement du sport. Dans ces « Voix du temps », recueil de saynètes d’un ordinaire oublié, il rappelle qu’une petite histoire en dit parfois autant qu’une longue analyse.

Littérature
Voix du temps

De nationalité uruguayenne, Eduardo Galeano figure parmi les écrivains latino-américains contemporains les plus reconnus. A la fois journaliste et poète, conteur et historien, il consigne ici les saynètes d’un ordinaire oublié, et rappelle qu’une petite histoire en dit parfois autant qu’une longue analyse.
par Eduardo Galeano, décembre 2011

Le soleil. — Quelque part en Pennsylvanie, Anne Merak travaille comme assistante du soleil.

Du plus loin qu’elle se souvienne, elle a toujours occupé ce poste. Tous les matins, Anne lève les bras et pousse le soleil pour qu’il surgisse dans le ciel ; et tous les soirs, elle baisse les bras pour le coucher à l’horizon.

Elle était toute petite lorsqu’elle s’est attelée à cette tâche et elle n’y a jamais failli.

Il y a un demi-siècle, on l’a déclarée folle. Depuis, Anne est passée par plusieurs asiles, elle a été traitée par de nombreux psychiatres et a avalé d’énormes quantités de pilules.

Ils n’ont jamais pu la guérir.

Encore heureux.

Le banquier modèle. — John Pierpont Morgan était propriétaire de la banque la plus puissante du monde et de quatre-vingt-huit autres entreprises.

Comme c’était un homme très occupé, il avait oublié de payer ses impôts.

Il n’avait rien déclaré depuis trois ans, depuis la crise de 1929.

La nouvelle souleva la colère des foules ruinées par le krach de Wall Street et provoqua un scandale à l’échelle nationale.

Pour se débarrasser de son image de banquier rapace, l’homme d’affaires fit appel au responsable des relations publiques du cirque Ringling Brothers.

L’expert lui conseilla d’engager un phénomène de la nature, Lya Graf, une femme de 30 ans qui mesurait soixante-huit centimètres mais dont le visage et le corps n’avaient rien de ceux d’une naine.

Ainsi fut lancée une grande campagne de publicité dont le clou était une photo qui montrait le banquier assis sur un trône avec une tête de bon père de famille et tenant la femme miniature sur ses genoux. L’idée était de représenter le pouvoir financier protégeant le peuple en proie à la crise.

Ce fut un échec.

Cours de médecine. — C’est dans un cours de soins intensifs, à Buenos Aires, que Rubén Omar Sosa a étudié le cas de Maximiliana, la leçon la plus importante de toutes ses années d’études.

Un professeur a décrit la situation : doña Maximiliana, épuisée après une vie entière passée sans dimanches, était entrée à l’hôpital quelque temps plus tôt et, tous les jours, elle demandait la même chose :

— S’il vous plaît, docteur, pourriez-vous me prendre le pouls ?

Une légère pression des doigts sur le poignet, puis le médecin disait :

— C’est très bon. Soixante-dix-huit. Parfait.

— Ah, merci docteur. Et maintenant, est-ce que vous pourriez me prendre le pouls, s’il vous plaît ?

Et le médecin lui prenait le pouls une fois de plus et lui expliquait à nouveau que tout allait bien, que cela ne pouvait pas aller mieux.

La scène se reproduisait tous les jours. Chaque fois qu’il passait près de la chambre de doña Maximiliana, cette petite voix rauque l’appelait et lui tendait le bras, comme une brindille, encore et encore.

Lui, il obtempérait, parce qu’un bon médecin doit être patient avec ses patients, mais il se disait : Cette vieille est un peu casse-pieds, et il pensait : Il lui manque un boulon.

Ce n’est que des années plus tard qu’il comprit qu’elle demandait seulement que quelqu’un la touche.

Les mots. — Dans la jungle du haut Paraná, un camionneur me recommanda d’être prudent :

— Attention aux sauvages. Il y en a encore quelques-uns en liberté dans le coin. Heureusement, pas beaucoup. On a commencé à les enfermer dans des parcs zoologiques.

Il me parlait en espagnol. Mais ce n’était pas la langue qu’il parlait tous les jours. Le camionneur parlait guarani, la langue de ces mêmes sauvages qu’il craignait et méprisait.

Chose étrange, au Paraguay, on parle la langue des vaincus.

Encore plus étrange, les vaincus croient, continuent de croire, que les mots sont sacrés. Les mots qui mentent offensent ce qu’ils nomment, mais ceux qui disent vrai révèlent l’âme des choses. Les vaincus affirment que l’âme gît dans les mots qui la disent. Si je te donne mes mots, je me donne. La langue n’est pas un dépotoir.

Le marché global. — Des arbres couleur cannelle, des fruits dorés.

Des mains acajou enveloppent les graines blanches dans de grandes feuilles vertes.

Les graines fermentent au soleil. Puis, une fois déballées, à l’air libre, le soleil les sèche et leur donne doucement une couleur cuivrée.

Alors le cacao entame son voyage sur la mer bleue.

Pour passer des mains qui le cultivent aux bouches qui le mangent, le cacao est traité dans les usines de Cadbury, Mars, Nestlé ou Hershey’s, puis est mis en vente dans les supermarchés du monde : pour chaque dollar qui entre dans la caisse, trois cents et demi parviennent jusqu’aux villages d’où vient le cacao.

Richard Swift, un journaliste torontois, s’est rendu au Ghana, dans l’un de ces villages.

Il a visité les plantations.

Quand il s’est assis pour se reposer, il a sorti des barres de chocolat et avant même qu’il ait pu mordre dedans, une foule d’enfants curieux se pressait autour de lui.

Ils n’avaient jamais goûté à ça. Ils ont beaucoup aimé.

La naissance. — A l’hôpital public situé dans le quartier le plus cossu de Rio de Janeiro, on traitait un millier de patients par jour. Presque tous pauvres ou très pauvres.

Un médecin de garde raconta ceci à Juan Bedoian :

— La semaine dernière, j’ai dû choisir entre deux petites filles qui venaient de naître. Ici, il y a un seul respirateur. Elles sont arrivées en même temps, moribondes, et j’ai dû décider laquelle des deux allait vivre.

Ce n’est pas à moi de choisir, avait pensé le médecin, que Dieu en décide.

Mais Dieu n’avait soufflé mot.

Quelle que fût sa décision, le médecin commettrait un crime.

S’il ne faisait rien, il en commettrait deux.

Ce n’était pas le moment de tergiverser. Les petites étaient au seuil de la mort, elles avaient commencé à quitter ce monde.

Le médecin ferma les yeux. L’une fut condamnée à mourir, l’autre à vivre.

Main-d’œuvre. — Mohammed Ashraf ne va pas à l’école.

Du lever du jour au lever de la lune, il coupe, découpe, perfore, monte et coud les ballons de foot qui sortent du village pakistanais d’Umarkot et roulent vers les stades du monde entier.

Mohammed a 11 ans. Il fait ce travail depuis qu’il en a 5.

S’il savait lire, et s’il savait lire l’anglais, il comprendrait ce qui est écrit sur les étiquettes qu’il appose sur chacune de ses œuvres : Ce ballon n’a pas été fabriqué par des enfants.

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