LULA, KIRCHNER : L’OCCASION PERDUE par Raúl Zibechi

Source : La Jornada, 28 juin 2004.
vendredi 2 juillet 2004

Il y a juste un an, les gouvernements leaders du Cône Sud ont laissé passer une occasion en or de consolider une certaine forme de gestion post-néolibérale ou véritablement progressiste. Luiz Inacio Lula da Silva a pris ses fonctions au début de janvier 2003, porté par un océan d’attentes favorables, et en mai Néstor Kirchner commençait à surprendre par des décisions longuement attendues, comme la mise à la retraite des états-majors militaires et policiers. Le thermomètre de l’espoir a monté de quelques degrés, à tel point que les plus optimistes - surtout dans l’entourage du ministre argentin de l’Économie, Robert Lavagna - auguraient un bloc conjoint entre l’Argentine et le Brésil pour faire face au FMI et, au mieux, on pouvait même espérer un default (non-paiement de la dette) conjoint qui ferait trembler les créanciers.

Le 16 octobre, les deux présidents ont signé le Consensus de Buenos Aires, durant la visite de Lula en Argentine, un document aussi général et étendu qu’ambigu, dans lequel ils se proposaient « de garantir aux citoyens la pleine jouissance de leurs droits et libertés fondamentaux, y compris le droit au développement, dans un cadre de liberté et de justice sociale ». Bien qu’il y eût des références abondantes au Mercosur (Marché commun du Sud, rassemblant l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay et le Paraguay, créé en 1991, ndlr) et à l’intégration régionale - on pariait sur le multilatéralisme et l’on montrait des réticences envers l’ALCA (Zone de libre échange des Amériques, ndlr) -, on a choisi de laisser en dehors la question de la dette externe. Quand l’Argentine a dû faire face en solitaire à une dure négociation avec le FMI au début de cette année, le gouvernement de Lula s’est limité à une vague déclaration diplomatique.

À l’heure actuelle, les deux gouvernements affrontent des problèmes internes qui les privent d’oxygène et d’une marge de manoeuvre pour essayer au moins de récupérer le temps perdu : ils ont laissé passer le moment sans affronter la moindre réforme structurelle. Malgré les différends que Kirchner nourrit avec les entreprises privatisées du secteur pétrolier et des chemins de fer, la possibilité de promouvoir des re-nationalisations n’est pas à l’agenda. Le cas de Lula est, si l’on veut, encore plus grave. Le sociologue Octavio Ianni a synthétisé dans une récente interview sa vision de la gestion du PT (Parti des travailleurs) avec une affirmation lapidaire : « Ils ont assumé le gouvernement et ils ne savent pas de quel côté va le bateau. Ils sont abasourdis. Ils incarnent les personnages d’un bateau de fous ».

Exagérations ? Lula lui-même a reconnu, dans une interview publiée le 22 juin par Página 12 (quotidien argentin, ndlr), qu’en 2003 le Brésil a payé 47,9 milliards de dollars pour les intérêts de sa dette. Soixante-dix pour cent des exportations annuelles. « Nous avons obtenu un excédent fiscal de 4,25 pour cent du PIB et avec cela nous avons seulement réussi à payer 20 milliards de dollars ; le reste, nous avons dû le reprogrammer. C’est-à-dire que l’excédent n’arrive pas à payer les énormes intérêts », a-t-il ajouté. Malgré tout, son gouvernement n’a pas le moindre doute quant à devoir payer ponctuellement les intérêts de la dette.

Avec ce panorama, on ne peut pas s’étonner que la popularité du gouvernement brésilien ait chuté à des niveaux qui rendent très difficile la réélection de Lula en 2006. Le taux d’approbation supérieur à 60 pour cent qu’il avait au départ est tombé en juin de cette année à 29 pour cent, au-dessous du niveau d’approbation le plus faible de la première présidence de Ferdinand Henrique Cardoso (33 pour cent). La principale promesse de Lula était de combattre le chômage, mais 67 pour cent des personnes interrogées par l’Institut Sensus, dans une enquête diffusée le 22 juin, disent que le problème principal du pays est, justement, le chômage. Maintenant Lula a une marge de plus en plus étroite. Il est en pleine campagne électorale pour les municipales d’octobre : de leur dénouement - surtout à Sao Paulo - dépend l’avenir de son gouvernement. Ce n’est pas le moment d’essayer des changements.

Pour Kirchner aussi la lune de miel est terminée. La crise institutionnelle argentine, qui l’a catapulté à la Casa Rosada (le palais présidentiel, ndlr), garde tout son potentiel déstabilisateur. Il y a 10 jours, les habitants du quartier de Palermo, de la classe moyenne élevée, ont brûlé un commissariat en réponse au meurtre d’un jeune homme suite à des pratiques policières connue comme « gatillo facil » (détente facile). La couverture de Página 12 du vendredi 25 est un véritable hommage à la crise de crédibilité des institutions : une voiture de la police renversée et en flammes, telle a été la réponse des habitants du quartier Isidro Casanova, une zone détruite par le chômage, à la mort d’un jeune homme dans une discothèque, tué par la police à ce qu’il semble. Pour un avocat du CELS, un organisme de droits humains, ces réactions sont l’effet des politiques de main de fer contre les secteurs populaires.

Il y a un an, les deux pays les plus importants de la région avaient vu s’installer des gouvernements qui pouvaient affronter des changements de fond. Mettre en application des politiques économiques non-néolibérales au Brésil, basées sur la réorientation de l’appareil productif vers le marché interne, en promouvant une croissance endogène. En Argentine, l’agenda consistait à mettre fin à la crise de légitimité des institutions, à promouvoir l’inclusion des millions d’exclus de la décennie menemiste et à commencer à reconstruire une partie de l’appareil industriel dévasté. Dans les deux cas, le panorama un an plus tard est décourageant : Kirchner et Lula ont mal profité du moment le plus favorable pour les gauches depuis de nombreuses décennies, et se sont consacrés à poser des emplâtres et des compresses tièdes là où ils devaient pratiquer une grande chirurgie. À partir de novembre, quand Washington sortira de l’impasse causée par les élections, ils pourront commencer à se repentir du temps perdu.

Traduction : Hapifil (hapifil@yahoo.fr), pour RISAL.


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