Néolibéralisme ou développement durable, il faut choisir par René PASSET

vendredi 2 juillet 2004

02/09/02
A un an du sommet de Johannesburg, le ministre français de l’environnement résumait ainsi la situation : " le développement durable est loin d’être devenu une réalité. Les modes de production et de consommation n’ont pas changé, aggravés même par les effets d’une mondialisation trop peu maîtrisée. La concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ne cesse d’augmenter, des milliers d’espèces animales et végétales disparaissent chaque année et le désert avance de plus en plus vite...Les leçons de Rio ont été oubliées et les engagements pris alors n’ont pas été tenus. "

Sur ce fond d’échec - somptueusement illustré par le refus du gouvernement Bush de mettre en œuvre les résolutions de Kyoto relatives aux émissions de gaz à effet de serre - se développe une puissante offensive. Contre la faillite des politiques ? non, contre les concepts mêmes de développement et de développement durable...De quoi s’agit-il et que faut-il en penser ?

I- Une offensive de grand style s’amorce contre le développement durable

On la prend d’autant plus au sérieux qu’elle émane de gens que l’on admire par ailleurs et dont on se sent très proche pour l’essentiel... sauf sur ce point évidemment.
Selon Serge Latouche, " le développement...processus mortifère ", se réduirait à " une grande entreprise paternaliste...la poursuite de la colonisation par d’autres moyens, comme la nouvelle mondialisation n’est que la poursuite du développement...L’occidentalisation du monde ". Edgar Morin voit en lui " un mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d’occidentalisation forcenée, un instrument de colonisation des " sous-développés "(le Sud) par le Nord " A fortiori, lorsqu’il se veut " durable ". Ce dernier concept ne serait qu’une duperie " dernière née des mystifications conceptuelles " (S.Latouche) - visant à teinter de considérations sociales ou environnementales un concept qualifié de " toxique " .
En fait, le concept de développement a été créé, très exactement, pour combattre les maux qu’on veut lui imputer aujourd’hui.

- Au commencement était la " croissance ", conception unidimensionnelle, quantitative et matérialiste de l’économie, qui n’avait rien d’absurde lorsque les niveaux de vie se situaient dans des zones proches du minimum vital et que l’activité économique ne dégradait pas le milieu naturel.
Quand les besoins fondamentaux ne sont pas couverts pour la plus grande partie de la population, le " plus " est aussi le " mieux " : c’est à juste titre qu’en leur temps, Quesnay, Smith ou Ricardo assimilaient implicitement quantités de blés produites et niveaux de satisfaction ; plus près de nous Pareto fonde, très explicitement, son célèbre optimum, sur la relation entre les satisfactions éprouvées par les individus et l’importance des provisions de biens dont ils peuvent disposer ; disons-nous autre chose , aujourd’hui-même, dans le cas des pays pauvres et sous-alimentés ?.
Quand la nature, superficiellement effleurée par les activités humaines, se reconstitue d’elle-même, sa gestion ne relève pas du calcul économique ; elle est ce " bien libre ", doté d’une forte valeur d’usage, mais d’une valeur d’échange nulle dont nous parlent, à partir du XIX° siècle, les pères fondateurs de l’économie moderne : (par exemple, J-B.Say).
Dans ce cas, le meilleur indicateur du progrès économique semble bien être le " produit national " (global ou par tête), concept à la fois quantitatif et unidimensionnel. Les mots " croissance " et " développement " sont alors considérés comme rigoureusement équivalents et utilisés indifféremment dans des sens strictement identiques.

Cependant, dès le début des années 1970, la multiplication des accidents dommageables pour l’environnement (les naufrages répétés de pétroliers géants), montre que la croissance économique s’accompagne de d’événements préjudiciables aux hommes et à la nature. Il s’agit d’atteintes spécifiques et localisées, apparaissant autour des lieux d’activité économiques et considérées comme des dysfonctionnements du système. On parle alors d’environnement : ce qui environne est ce qui se situe " autour ". On commence pourtant à pressentir qu’au-delà du caractère accidentel de chaque événement pris isolément, se profile une logique générale mettant en cause le système économique . En 1971, l’Américain Nicolas Georgescu-Rögen, dans un ouvrage demeuré classique, montre qu’on ne peut pleinement comprendre la croissance économique qu’en dépassant le cadre marchand pour l’insérer dans le flux énergétique solaire qui la porte . L’année suivante, le célèbre rapport du Club de Rome " The limits to growth " porte, avec éclat, le problème à la connaissance du grand public.
Dans les années 1980, apparaissent les atteintes dites globales à la nature : en 1985, se vérifie l’hypothèse émise des 1974 par deux chercheurs américains - Molina et Rowlands -que les chloroflurocarbones attaquent l’ozone stratosphérique ; on s’inquiète des pluies acides ; la question des émissions de CO2 et de leur impact sur la température de la planète ( soulevée en 1896 par le Suédois Svante Arrhenius) se trouve confirmée en 1989, par les études de la NASA ; on se préoccupe de la réduction de la biodiversité. Le problème change de plan ; ce sont les mécanismes régulateurs par lesquels la nature maintient son aptitude à porter la vie qui se trouvent remis en cause. De l’environnement on passe à la biosphère conçue comme un système intégré d’interdépendances et de régulations, par lesquelles les espèces vivantes et les milieux qui les portent se reproduisent dans le temps. Ce n’est plus de dysfonctions qu’il faut parler, mais d’un véritable conflit entre la logique qui préside à la croissance économique et celle par laquelle la biosphère maintient son aptitude à reproduire la vie. Conformément au regard que les sciences contemporaines nous invitent à porter sur l’univers, mon livre L’économique et le vivant (1979) , situe le processus économique, non plus dans le seul mouvement de dégradation entropique - comme le faisait Georgescu-Roegen - mais dans celui de " destruction créatrice "qui l’englobe et la dépasse : si, en rayonnant son énergie, le soleil s’éteint tous les jours un peu (entropie), c’est ce même rayonnement qui, parvenu sur notre planète, permet le développement de la vie( création)... La question posée dans ce livre, est déjà celle du développement durable, comme on dira un peu plus tard:on y parle, en effet, explicitement " d’une approche globale et d’un éclairage multidimensionnel " visant à " dégager les conditions d’une insertion durable des activités humaines dans le milieu qui les porte " ; on s’efforce de mettre en évidence les mécanismes naturels avec lesquels il convient d’harmoniser ceux de la régulation économique ; et on s’attache à préciser les modalités de cette harmonisation.
En 1987, avec le célèbre Rapport Brundtland , l’expression " développement durable " s’imposera au monde.
En même temps, : en moyenne et globalement à l’échelle de la planète, les limites du minimum vital sont franchies : pour les populations les plus favorisées la limite de saturation de nombreux besoins est atteinte ; l’état " normal " de plusieurs marchés - l’automobile, l’agriculture, l’agro-industriel, l’aviation...- semble être la surproduction : le " plus " alors cesse d’être le " mieux " : produire plus d’automobiles ? pourquoi ? pour qui ? pour quoi faire ?
Le quantitatif se dissocie donc très clairement du qualitatif : lorsque la croissance s’accomplit par le malheur des personnes ( le licenciement présenté comme nécessaire à la bonne marche de l’appareil productif) ou par la dégradation de la biosphère, apparaît la question du sens.

- C’est alors que le concept de développement se sépare radicalement de celui de croissance. Déjà, dans les années 1960, François Perroux distinguait nettement les deux phénomènes. Dans la même voie, mais en relation plus étroite avec les problèmes de reproduction de l’ensemble des sphères qui portent la vie, je définis, pour ma part, à partir de 1979, le développement comme " une croissance, complexifiante multidimensionnelle ", expression qui, en dépit de sa complexité apparente, ramasse un ensemble de réalités extrêmement simples :
- Croissance, car il n’est d’évolution progressive possible que dans la mesure où l’économie dégage des surplus susceptible d’alimenter son mouvement ; la croissance ne se confond plus aujourd’hui avec l’accumulation matérielle ; s’il en fut longtemps ainsi, et s’il en est encore ainsi pour de nombreuses nations à très bas niveau de vie, elle revêt - pour une bonne part - dans les nations avancées, la forme immatérielle de services permettant d’entrevoir la possibilité d’une croissance continue dans un monde fini ; d’autant que les moteurs mêmes de cette croissance se déplacent du champ de l’énergétique à celui de l’immatériel : l’information, le savoir, la formation , l’organisation...
- Complexifiante, car une économie dont le produit augmente est soumise à un double mouvement :
- de diversification dans la mesure où elle multiplie ses activités : aux productions primaires (agriculture, matières premières...) viennent s’ajouter progressivement, des activités, de transformation, d’échanges et de services... ; la nation, comme disait, déjà Friedrich List, devient un système complexe ;
- de relation et d’intégration également, rendu indispensable par le mouvement précédent, car la nation - ou plus généralement le système - ne préserve son unité que dans la mesure où les activités qu’il (ou elle) abrite entretiennent entre elles de fortes relations d’interdépendance ; les gens de ma génération , qui ont vécu la mise en place des matrices de Léontieff, savent très bien qu’un des meilleurs indicateurs du développement d’une nation a très vite été " le noircissement de sa matrice ", c’est-à-dire la possibilité d’inscrire des chiffres dans les " cases " situées à l’intersection des différents secteurs ou branches qui la composent, mettant en évidence l’intensité de leurs relations à l’intérieur des frontières .
- Multidimensionnelle, car l’économie se situe au carrefour de trois sphères :
- la biosphère que l’on transforme ; dans laquelle les sociétés humaines trouvent leurs ressources et déversent leurs déchets ;
- la sphère économique au sein de laquelle se déroulent les activités calculées inhérentes à cette transformation ;
- la sphère humaine, à la fois instrument, actrice et finalité de ces transformations, lesquelles n’ont de sens que dans la mesure où elles restent subordonnées à cette finalité.
Contrairement à la croissance - phénomène quantitatif et unidimensionnel mesuré par l’augmentation du produit national - le développement est donc un phénomène complexe - à la fois quantitatif, qualitatif et multidimensionnel - respectant les mécanismes régulateurs des sphères humaine et naturelle dans lesquelles il s’accomplit. Par définition il est donc " durable " . L’ensemble de conditions sur lesquelles il repose - relatives à l’articulation des logiques à la fois différentes , indissociables et irréductibles à l’une d’elles, des trois sphères impliquée dans son accomplissement - en fait même la version dite " forte " du développement durable. A noter que ce qui doit être durable, ce sont les fonctions et non les choses : c’est le renouvellement des choses qui permet la pérennité des systèmes.

II- L’offensive lancée contre le développement ignore cette évolution et passe donc totalement à côté de son objectif.

Ses auteurs font au développement des critiques qui s’adressent en fait à la croissance.

Lorsque Serge Latouche emploie ( fréquemment ) l’expression " le développement tel qu’il est " .Comment ne pas voir que ce qu’il condamne en fait c’est le développement assimilé à la croissance. Et si, comme il le dit , le réalisme consiste à prendre les choses comme elles sont , à quoi bon les remettre en cause ?
Quand Arundhati Roy , l’auteur de " Le Dieu des petits riens "(Gallimard 1997) dénonce le fait que cependant que l’Inde produit 20 fois plus d’électricité qu’il y a cinquante ans, 80% des ménages (90% parmi les intouchables) en sont privés, c’est la croissance détachée des problèmes humains et de répartition qu’elle dénonce ; non le développement. " Les méthodes actuelles de développement...ce modèle de développement " dit-elle à propos de la globalisation, l’économie privée intensive en capital (qui) détruit l’idée de nation, de pays... ".Ces méthodes, ce modèle découlent précisément comme nous allons le voir, de la réduction - au prix d’une grave mutilation - du développement à la croissance.
Quand Daniel Cerezuelle, dans un article fort intéressant, attribue au développement " la disqualification des traditions spirituelles et des modèles éthiques et symboliques, toutes sortes de névroses collectives ,de perte de sens , de perversion des valeurs et des traditions spirituelles... " il lui fait les reproches que l’on peut faire à la croissance et pour lesquels précisément a été proposé le concept de développement.

Ils dénoncent un concept avec des arguments qui visent une politique Tous les vices des pratiques néo-libérales sont imputés à ce malheureux développement -ce pelé ce galeux . Tout y passe :
- La politique des industriels qui ne récupèrent le concept que pour les besoins de leur image,
- l’aide internationale, que Teddy Goldsmith dénonce justement, comme " l’ instrument le plus efficace du néocolonialisme " servant à financer d’abord les infrastructures nécessaires aux produits des firmes de l’Ouest, offrant d’abord des marchés aux bureaux d’études de l’Ouest, permettant aux gouvernements des pays assistés de s’offrir les armes qui leur permettront de mâter les révoltes des populations mécontentes,.
- Puis ce sont, les Plans d’ajustement structurels, les conditions léonines par lesquelles on interdit aux pays " bénéficiaires " de refuser les investissements étrangers pour mieux leur imposer d’orienter leurs activités vers les exportations ; les efforts de l’OMC visant à privatiser les services publics...
- Quand Yvan Illich dénonce - très justement - les effets contre productifs de certaines politiques de développement en pays sous développés - dans le domaine de l’éducation ou de la santé par exemple, c’est la façon de définir les priorités , en ne tenant pas compte des exigences spécifiques liées à chaque niveau de développement qui est en cause et non le développement ; celui-ci au contraire nous invite à tenir compte de cette diversité de situations et d’urgences.
Nous sommes bien d’accord pour condamner tout cela et le combattre, en soulignant que c’est la politique néo-libérale qui est en cause ici et non le développement concept même de développement.

Leurs propositions sont de deux ordres.

- D’abord, changer les mots : " La notion de développement, déclare Edgar Morin, doit être remplacée par celle d’une politique de l’humanité( anthropolitique) que j’ai depuis longtemps suggérée et par celle d’une politique de civilisation. La politique de l’humain aurait pour mission la plus urgente de solidariser la planète " (Le Monde 26/03/02). Mais c’est très exactement ce que nous entendons par " développement ".Plutôt que de remettre en cause celui-ci, je préfère - pour ma part - souligner qu’il implique la mise en œuvre d’une " anthropolitique " ou d’une " politique de civilisation ", au sens où l’entend Edgar Morin.
De son côté Serge Latouche propose " umran (épanouissement) comme chez Ibn Kaldûn, swadeshi-sarvodaya (amélioration des conditions sociales de tous) comme chez Gandhi, ou bamtaare (être bien ensemble) comme chez les Toucouleurs "...
Mais à quoi bon changer les mots si l’on ne change pas les pratiques ? Mettons n’importe quel terme à la place du concept incriminé - scoubidou par exemple - ; ne changeons pas les choses et nous pouvons être sûrs que , dans dix ans, le scoubidollisme sera dénoncé comme une conception impérialiste et néocolonialiste. Alors, on mettra bidule....Le vrai problème n’est pas d’ordre sémantique mais politique : il s’agit de modifier la logique du système en s’attaquant aux racines du pouvoir qui la sécrète, stratégie que l’on qualifie de " réformisme radical ".
- Ensuite, défaire le développement pour refaire le monde, organiser la décroissance : - " conviviale " précise Serge Latouche - laquelle n’apparaît " utopique, que si l’on reste captif de l’imaginaire économiste dominant " ; projet, ajoute Thierry Jaccaud , rédacteur en chef de l’Ecologiste : "autrement plus enthousiasmant que le développement durable " : " convivial "... " enthousiasmant "...s’il suffit de le dire...
- Quel paradis trouve-t-on au bout de cette décroissance ? Teddy Goldsmith nous donne en exemple les sociétés pauvres " en biens matériels et techniques " ..." communautés tribales " dont l’expérience représente " 99% de expérience humaine " , ... " dédiées au maintien de la stabilité face au changement " ; il se réfère aux aborigènes d’Australie dont W.E.H.Staner vante " La continuité, la constance l’équilibre, la symétrie et la régularité(...)Le fait que les choses sont immuables , que la vie conserve son cours familier et sûr , voilà ce qui avait de la valeur à ses yeux...Un peuple qui a été capable de vaincre l’histoire de devenir an-historique en esprit et en sentiment "
Tout cela est bel et bon, mais nous nous permettrons deux questions :
- l’une concernant la faisabilité :peut-on imaginer un seul instant qu’un retour au passé soit possible ? imagine-t-on une évolution historique qui reviendrait sur ses pas ?
- l’autre concernant l’opportunité : une telle régression serait-elle souhaitable ? pourquoi, s’agissant de ces sociétés " idylliques " se refuser à voir aussi l’autre face de la réalité et ne pas se poser quelques questions relatives par exemple à l’espérance de vie à la naissance, la mortalité infantile, les taux de mortalité ou de morbidité, la couverture des besoins fondamentaux, l’accès aux ressources naturelles ?...Leur apologues voudraient-ils vivre dans de telles sociétés ?
Que le problème de l’impossible généralisation des niveaux de vie occidentaux à l’échelle mondiale se pose, que l’inacceptabilité d’une rupture duale entre un " Nord "opulent et un " Sud " dans la détresse soit une évidence, nul ne le contestera. Cependant la question n’est pas de revenir en arrière, mais d’insérer les mécanisme du développement économique dans les régulations qui président à l’évolution de la biosphère. Elle concerne les recompositions de la croissance vers l’immatériel pour les plus riches, de façon à permettre les croissance à base plus matérielle et énergétique, inéluctables chez les plus défavorisés, en attendant qu’ils accèdent à d’autres niveaux de vie.

III- C’est entre l’économie néo-libérale et le développement qu’il faut choisir.

Le développement, tel que nous l’avons défini comporte un triple impératif d’ouverture de l’économie sur les sphères qui l’englobent, d’interdépendance avec ces dernières et de soumission à des valeurs que l’économie, en raison de son statut de moyen - et non de finalité - ne sait pas produire.
Et il se déroule dans le double contexte :
- d’une mutation technologique - l’ordinateur et les moyens de communication - déplaçant les moteurs des économies vers l’immatériel : codes, symboles, messages, information, savoir, organisation...qui peut favoriser la réalisation de ces impératifs
- et d’une politique - dite néo-libérale - mise en œuvre dans la ligne du " consensus de Washington ", véritable credo en une foi ultra-libérale édicté, au début des années 1980, par les pays du G7 (Etats-Unis, Canada, Japon, Grande-Bretagne, Allemagne, France, Italie) proclamant la supériorité de l’économie marchande et de la libre circulation des capitaux, sur toute forme de régulation étatique ou de protection sociale.

La logique de l’économie néo-libérale s’oppose aux impératifs d’un authentique développement.

La politique inspirée du consensus de Washington se situe à l’opposé des exigences du développement. Disons, pour faire très bref, que de la suppression des contrôles étatiques sur les mouvements de capitaux - initiée dans les années 1980 par le tandem Reagan-Thatcher - résulte la concentration de ces derniers à l’échelle mondiale et le déplacement des lieux du pouvoir économique de la sphère publique des Etats nationaux à la sphère mondiale privée des intérêts financiers internationaux. Avec 30 000 milliards de dollars celle-ci contrôle une masse de liquidités comparable au produit mondial d’une année ; une journée de spéculation sur devises représente l’équivalent des réserves de toutes les banques centrales du monde. C’est dire que cette sphère possède désormais " la puissance de feu " lui permettant d’imposer sa loi à tous les niveaux , aux Etats comme aux entreprises.
Or, sa logique se situe, point par point, aux antipodes du développement .
- A l’interdépendance, elle substitue la prise en compte exclusive d’un groupe d’intérêts bien particulier au détriment de tous les autres. La logique de la finance n’est pas de création de richesses, de mise en valeur des territoires ou de satisfaction des besoins humains, mais simplement de fructification rapide des patrimoines financiers. Au cercle " vertueux " fordiste par lequel la croissance du profit et celle du salaire se nourrissaient mutuellement, elle substitue un cercle foncièrement " vicieux " dans la mesure où le dividende du capital se nourrit de la régression de tous les autres revenus. Le discours officiel devient alors celui du " trop " ; trop... de tous les autres évidemment : trop de salaire (d’où la flexibilité et les licenciements) , trop d’Etat (d’où la privatisation des services publics et la réduction de l’impôt) ; trop d’investissement productif même ( on voit des fonds de pension dénoncer les entreprises qui favorisent cet investissement au détriment de la distribution de dividendes) ; trop de protection sociale ; trop d’aide publique internationale ; trop de hausse des prix (qui grignote la valeur réelle de " la rente ") d’où la primauté des équilibres et l’obsession de l’inflation...
De là résulte un triple fracture : sociale dans la mesure où le licenciement des travailleurs, la misère, l’exclusion deviennent les moyens de réserver au seul capital financier les gains de productivité du système ; mondiale dans la mesure où les capitaux affluant vers les zones de hautes rentabilité qui sont les pays riches et délaissant les autres, creusent les inégalités , dans la mesure ou, affluant et refluant au gré des anticipation, ils déstabilisent les régions fragiles comme l’Asie du Sud-Est en 1997, où les Plans d’ajustement structurels condamnent les pays pauvres endettés à sacrifier leurs possibilités de développement au remboursement prioritaire des créanciers ; environnementale enfin, dans la mesure où la mise en valeur rapide du capital financier et la course productiviste qui en découlent provoquent l’épuisement, la pollution et le dérèglement de la biosphère.

- A l’ouverture sur les sphères humaine et naturelle elle substitue donc le repliement sur un sous-système de la plus étroite des trois sphères. De là découle l’absorption de celles-ci par celle de la finance. Les temps de cette dernière rythment la vie économique, donc la vie sociale : le prix Nobel James Tobin rapportait naguère les propos tenus par un financier dont le très long terme se réduisait, selon lui, aux " dix prochaine minutes " ; malheureusement, c’est à l’aune de ce " long terme "- que la gestion économique interfère avec les grands cycles bio-géochimiques qui sont d’une tout autre ampleur.
Au regard de la finance, tout devient marchandise : le vivant que l’on s’attache à breveter pour se l’approprier ; la culture, l’art, le spectacle qui, de finalités deviennent les instruments de l’appareil qui devrait les servir comme en témoigne notamment la pratique de l’audimat ; la vie humaine appréciée à sa Life Time Value (LTV) c’est-à-dire la capacité potentielle d’achat que - compte-tenu de ses revenus, son appartenance sociale, ses habitudes personnelles, son espérance de vie...- une personne représente pour l’appareil commercial.
A l’opposé d’une ouverture, c’est d’une réduction universelle aux seules dimensions des choses marchandes qu’il s’agit.

- A l’ouverture sur les valeurs enfin, elle substitue la prééminence du marché proclamé neutre, donc objectif et universel. Prétention aujourd’hui insoutenable. Dès lors, en effet, que l’appareil productif a réglé, en moyenne et globalement, le problème de la couverture des besoins fondamentaux à l’échelle du monde et que l’inégale distribution des richesses maintient cependant des portions entières de l’humanité dans la misère et la détresse, le problème n’est plus de production mais de partage ; or, le marché ne sait pas faire cela ; il n’y a aucune théorie de l’optimum en matière de répartition . La question se pose donc dans le champ des valeurs en termes de justice distributive.
Dès lors que l’activité productive des hommes menace l’existence même de la vie sur la planète, se pose le problème de la solidarité intergénérationnelle. Restreindre aujourd’hui son niveau de vie pour préserver celui des générations futures, au nom de quoi ? la réponse n’est pas dans le champ de l’économie mais, une fois encore dans celui des valeurs.
Il n’y a donc plus de neutralité possible aujourd’hui : on ne peut plus juger l’économie à la performance de l’instrument, mais à l’aune de ses finalités humaines . S’en remettre au marché, ce n’est pas être neutre et objectif, c’est proclamer la loi marchande valeur suprême, au-dessus des droits de l’homme et des valeurs de la vie.
Sur tous les points donc, l’approche néo-libérale se situe en opposition radicale avec les exigences du développement durable . Elle évolue dans un univers dominé par le comptable le nominal et le court terme, alors que le développement durable se situe au niveau des flux et des mécanismes " réels " que transforme l’économie. L’ouvrage récent de Stiglitz - La grande désillusion - démontre abondamment , exemples à l’appui, combien cette logique peut être destructrice des sociétés humaines.

L’économie néo-libérale ne peut donc s’approprier le développement durable qu’en le mutilant et le dénaturant.

Toute sa stratégie consiste à réduire la reproduction des trois sphères à celle d’un seul facteur, le capital qui entre dans son univers conceptuel. Condition de soutenabilité que l’on qualifie de " faible ". La nature nous disent des auteurs comme Dasgupta, Heal, Solow, Hartwick ou le Stiglitz d’avant la Banque mondiale, n’est productive que par le travail humain qui s’y trouve incorporé : en tant que facteur de production, elle ne représente que de la matière première transformée par le travail ...c’est-à-dire un capital. Nature et capital technique ne sont donc pas deux facteurs différents, mais deux formes différentes d’un même facteur : le capital productif .De telle sorte que, lorsque la première, s’épuise on peut compenser sa réduction par l’augmentation du second, de façon à maintenir constant le flux de production d écoulant d’un capital total inchangé. On nous montre comment cette compensation est possible par le transfert d’une rente de rareté liée à l’épuisement du capital naturel , laquelle rente doit s’accroître au rythme du taux d’actualisation de l’économie qui, à l’optimum de concurrence pure et parfaite, est égal au taux de croissance. La conclusion est donc que le développement durable se joue au niveau du seul capital technique, c’est-à-dire au sein de la sphère économique, selon les bonnes lois de la seule économie...néo-libérale évidemment.
Vision purement unidimensionnelle et quantitative et, de plus, absurde : lorsque le " capital naturel " s’amenuise c’est que les prélèvements qu’il subit sont supérieurs à ses rythmes de reconstitution. Maintenir - provisoirement - le flux en intensifiant les prélèvements revient à accélérer la destruction du " capital naturel ". Jusqu’au jour où il aura totalement disparu. Quand le flux des lapins s’amenuise, on peut maintenir un temps les prélèvements en intensifiant la puissance de feu des chasseurs...jusqu’au jour où il n’y a plus de lapins.

Alors, ne nous trompons pas de cible. C’est ce concept mutilé et dénaturé qui inspire les politiques néo-libérales de développement. C’est lui qu’il faut taxer d’impérialisme, néo-colonialisme et véhicule de l’occidentalisation du monde. Et c’est sur lui que devraient se focaliser les critiques de nos amis... critiques portées au nom des impératifs d’un authentique développement. Quand la peste sévit, c’est à la peste qu’on doit s’attaquer, non au concept de santé.
Qu’en pratique, les écoles de pensée contre lesquelles ont été élaborés ces concepts de développement et de développement durable les aient déformés pour se les réapproprier, que des politiques impérialistes ou néocolonialistes s’en soient emparées comme des étendards dissimulant leurs entreprises - sorte d’hommage que le vice rend à la vertu - c’est une chose. Qu’il faille en conséquence récuser ces concepts eux-mêmes, ç’en est une autre : la récupération et la déformation des thèmes qui les dérange, appartiennent, chez les néo-libéraux, à une véritable stratégie. Ne leur faisons pas le cadeau supplémentaire de leur abandonner successivement tous les terrains sur lesquels nous les mettons en difficulté.

* René Passet est économiste, professeur émérite à Paris I, docteur honoris causa à l’UCL, membre et ex-président du Conseil scientifique d’Attac-France.


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