Le reggae, le FMI et le noeud coulant de la dette par Damien Millet et François Mauger

Article de l’Humanité du 9 septembre
jeudi 9 septembre 2004

Quel rapport peut-on trouver entre le reggae et le Fonds monétaire international (FMI) ? Alors que le FMI s’apprête à fêter son soixantième anniversaire en cet automne 2004, il est possible d’aborder son bilan sous un angle original : son action en Jamaïque voilà trente ans. Alors qu’aujourd’hui le reggae est devenu un phénomène de société, que de nombreux jeunes ont adopté ses codes vestimentaires et les dreadlocks, que tous vivent cet attachement au reggae ou à ses avatars (le ragga, le dub) comme une forme de rébellion ouverte, ont-ils vraiment tous les éléments pour comprendre les révoltes de leurs modèles, en particulier face au FMI ?

Ancienne colonie britannique, la Jamaïque accède à l’indépendance en 1962. Durant les années suivantes, Michael Manley entreprend de construire un projet politique résolument progressiste. Charismatique et tiers-mondiste acharné, il s’allie les reggaemen et le mouvement rasta. Soutenu par une large part de la population, il devient premier ministre le 29 février 1972 au son de tubes de Delroy Wilson (Better Must Come), Junior Byles (Beat Down Babylon) ou de Max Romeo (Socialism Is Love). Les premières mesures de Manley sont significatives : réforme agraire, nationalisation de plusieurs compagnies importantes (électricité, téléphone, transports en commun, tourisme), programme d’électrification rurale. Il instaure l’égalité de salaire entre hommes et femmes à travail égal, le congé de maternité, le principe des allocations familiales, un revenu minimum, un système de retraite et la limitation du prix des loyers. Les dépenses publiques de santé par habitant bondissent de plus de 30 %. L’éducation publique
reçoit 20 % du budget en 1973, taux plus jamais atteint depuis. À la fin des années soixante-dix, le taux d’alphabétisation dépasse 85 % en Jamaïque. L’île devient un modèle sur de nombreux points.

Mais le choc pétrolier vient contrarier la politique de Manley dès 1973. Asphyxié, Manley manque de capitaux pour financer les mesures promises. Rejeté par les banques privées en désaccord avec sa politique, Manley se tourne vers les États-Unis, qui exigent la rupture avec Cuba pour lui avancer des fonds. Manley refuse ce chantage. Son seul recours est alors le FMI, qui cherche à forcer les pays en difficulté à des réformes ultralibérales afin d’assurer aux créanciers que les remboursements de la dette seront effectués en priorité. Il exige donc, en contrepartie d’un prêt, une dévaluation du dollar jamaïcain, un gel des salaires et une forte réduction des dépenses publiques. Ces mesures sont incompatibles avec les principes de Manley, qui refuse de nouveau.

Les réformes piétinent. Le peuple s’impatiente. Le mouvement rasta et les chanteurs de reggae, qui avaient fortement soutenu Manley, s’interrogent. Peu à peu, ils délaissent la politique, tandis que les gangs des ghettos plongent dans le trafic de drogue.

Au premier semestre 1978, à bout de force, la Jamaïque se tourne une nouvelle fois vers le FMI pour obtenir de l’argent frais. Le FMI exige des mesures encore plus drastiques : réduction des programmes sociaux, forte dévaluation sans hausse des salaires, suppression des subventions aux produits de première nécessité, hausse des tarifs publics et des impôts, liberté des entrées et sorties de capitaux. La potion est amère pour Manley : " Ils nous ont non seulement imposé un programme terrible, mais je suis sûr qu’il y avait là en plus un aspect punitif : nous faire payer le fait d’avoir résisté à leur plan. " Cette fois-ci, Manley plie. C’est un désastre social.

L’année 1980 voit de toute façon arriver une énorme campagne de déstabilisation du pouvoir, orchestrée par la CIA. La Jamaïque est au bord de la guerre civile. Impuissant, Manley décide de redonner la parole au peuple en convoquant des élections. La violence envahit les rues. L’adversaire principal de Manley, Edward Seaga, est un partisan farouche de la libre entreprise, ancien représentant du FMI en Jamaïque et ami personnel de Ronald Reagan. Le 28 mai 1980, il devient premier ministre. Comme par magie, en quelques jours, les réservations touristiques repartent à la hausse et les capitaux reviennent. Selon Manley, la violence était " préméditée ". Le journal le Monde parle de " coup d’État ". Aux yeux des pays développés, la Jamaïque rentre dans le rang.

Entre 1980 et 1988, le sort de la Jamaïque se joue moins à Kingston qu’à Washington, où se situent les bureaux du FMI, de la Banque mondiale et du Trésor américain. De là sont imposées des politiques d’ajustement structurel à des dizaines de pays en difficulté, en échange de prêts massifs assurant leur soumission aux puissances dominantes. Privilégiant les indicateurs économiques sur le bien-être des populations, ils ont eu, et ont encore, des conséquences terribles au Sud. Après deux législatures Seaga, Manley est sévère : " Ils ont mis la Jamaïque dans un tel endettement que nous en souffrons encore aujourd’hui. " C’en est fini des illusions de nombreux Jamaïcains.

Depuis 1988, le pouvoir se place dans la droite ligne des exigences de libéralisation économique et de privatisation du FMI. Le pays est vendu à des trusts étrangers par petits bouts. En 1994, Michel Camdessus, alors directeur général du FMI, déclarait, dans un petit sourire : " Je crois que la Jamaïque est maintenant sur un chemin de croissance stable et forte. " Une grave crise financière secoue le pays en 1996. Entre 1996 et 1999, il connaît quatre années de récession nette ! Et depuis 2000, la croissance reste très faible : 0,7 % en 2000, 1,7 % en 2001 et 1 % en 2002. La prévision de Camdessus le fait sans doute sourire aujourd’hui encore.

Le noeud coulant de la dette n’en finit pas de se resserrer autour du peuple jamaïcain. Pour preuve, le service total de la dette (interne et externe) absorbe plus de 64 % du budget 2003-2004, contre seulement 9 % pour l’éducation et 4 % pour la santé. En d’autres termes, la Jamaïque consacre au remboursement de sa dette sept fois plus qu’à son système éducatif et seize fois plus qu’aux dépenses de santé.

En Jamaïque, il y a trente ans, un mouvement populaire a eu l’audace de vouloir décider par lui-même et pour lui-même. Manley est un symbole de la violence avec laquelle le FMI parvient à imposer ses vues et des pressions incroyables que les milieux financiers sont déterminés à mettre en oeuvre.

Les plus jeunes le savent, la musique jamaïcaine n’a rien perdu de sa force de dénonciation. En Jamaïque, la politique du FMI provoque des ravages sociaux considérables. S’il ne sort pas du cercle vicieux de la dette, tout le peuple jamaïcain va droit à l’abîme. Après soixante ans de déloyaux services envers les populations du Sud, le FMI a fait preuve de son pouvoir de nuisance. Dès lors, l’exigence de son abolition s’impose.

Pour plus d’information :
- lire
que l’on peut trouver sur la table de presse d’Attac Pays d’Aix
- Ecouter le CD : Life and Debt
- Voir le film LIFE AND DEBT, le 14 Janvier à 20h30 au Mazarin, suivi d’un débat animé par Damien Millet du CADTM France