Suivi du compte-rendu de cette rencontre par Guillemette, d’un interview et d’un entretien

Rencontre / Débat le 8 novembre sur "Paysans d’Afrique et Mondialisation" par Victor Nzuzi agriculteur et militant congolais

lundi 8 novembre 2004

Victor Nzuzi est président du GRAPR (Groupement de réflexion et d’appui pour la promotion rurale), organisation paysanne membre du réseau CADTM en République démocratique du Congo. Il a participé au Forum social Européen de Saint-Denis et de Londres, au FSM de Mumbai, à de nombreux débats et ateliers. Il sait parler avec beaucoup de passion de son expérience d’agriculteur et de militant en RDC. Quelle chance nous avons d’entendre une voix du Sud !

à 19h, salle Le Cèdre à l’AGESA, avenue du Deffens, au Jas de Bouffan


PAYSANS D’AFRIQUE
Victor Nzuzi, président du GRAPR (Groupement de
réflexion et d’appui pour la promotion rurale), association du
Congo-Kinshasa, est un agriculteur et militant altermondialiste
habitué des rencontres organisées par le CADTM.
Présent en Europe à l’occasion des nombreuses activités du
mois d’octobre, il a animé deux conférences à Aix et à
Nîmes, début novembre. Guillemette, du groupe d’Aix, nous
livre ici un condensé de son passionnant exposé.

Tout d’abord, Victor montre avec beaucoup d’humour les
ravages de la mondialisation dans son pays. Un pays
immense (4 fois la France), d’une grande diversité culturelle
(300 langues), riche en ressources naturelles (eau des
lacs et du Congo, biodiversité de la forêt qui représente 40%
de la forêt africaine, mines d’or, de diamants, de cobalt, d’uranium,
du pétrole...). Le pillage de ses ressources par les
multinationales en a fait un des pays les plus pauvres du
monde (son PIB/habitant le place au 167ème rang sur 171
Etats). L’espérance de vie ne dépasse pas 50 ans, ce qui fait
dire à Victor qu’il sera bientôt statistiquement mort...

85 % des habitants sont des paysans qui vivent dans des
villages sans électricité. La guerre a décimé la population
(plus de 3 millions de morts) et ce n’est pas fini (200
Congolais réfugiés au Burundi ont été massacrés récemment).
Le pays est gouverné par un président sans expérience
politique (Joseph Kabila), entouré de 4 vice-présidents
qui sont des seigneurs de guerre.

Un pays très endetté par suite de la guerre mais aussi par
suite de la construction de barrages gigantesques comme
celui d’Inga sur le Bas-Congo, réalisé avec une technologie
vendue par l’Europe et les USA. Le coût des barrages représente
40% de la dette du Congo. Le barrage d’Inga fournit
de l’énergie aux mines du Katanga auquel il est relié par une
ligne à haute tension de 1900 Km mais il n’alimente pas en
électricité les villages traversés par cette ligne... Pour payer
cette dette dont le peuple n’a pas profité, le Congo a été
contraint d’accepter le programme de l’initiative PPTE contenu
dans le Document stratégique de réduction de la pauvreté,
présenté comme relevant de l’initiative des responsables
politiques et associatifs du pays alors qu’il est imposé
par la Banque mondiale... Conséquences : la dégradation
et la privatisation des services publics. L’Etat n’entretient
plus les routes, les écoles, verse irrégulièrement des salaires
de misère aux enseignants qui mettent à contribution la
population. Les malades incapables de payer les soins à
l’hôpital, donnent des journées de travail dans les champs
des soignants ou sont retenus à l’hôpital tant qu’ils n’ont pas
payé leur hospitalisation, y compris leur séjour forcé. Tout
est à vendre...

Autre conséquence : la libéralisation des échanges. Les
produits occidentaux (jus d’orange, oeufs, oignons, poulets,
décongelés dans de mauvaises conditions puisque les villages
n’ont pas l’électricité), concurrencent la production locale.
La FAO a introduit des élevages de canards qu’il faut
chauffer et éclairer pour accélérer leur croissance. Elle
encourage la consommation d’un pain de blé non produit au
Congo auquel on ajoute seulement 20% de manioc.

Le cas de Victor, fils de paysan, est exemplaire : avec sa
formation d’enseignant, il aurait gagné 13 dollars par mois
insuffisants à Kinshasa pour payer les 40 dollars de loyer
d’un appartement modeste. Aussi Victor est reparti dans
son village, à 150 Km de Kinshasa, où il est redevenu paysan,
statut social déprécié puisque beaucoup de jeunes préfèrent
être chômeurs en ville plutôt que de travailler la terre.
Mais Victor est "paysan sans terre". Il habite un des 200
villages dont un Belge s’est approprié les terres en 1925 :
cette concession est l’entreprise JVL, clôturée et surveillée
par une police privée qui contrôle la circulation. Les villageois
doivent se contenter de cultiver les champs qui entourent
immédiatement leur village. Victor résiste à cette mondialisation
sauvage en s’appuyant sur la capacité des paysans à
s’associer pour travailler. Le GRAPR qu’il anime, utilise les
moyens traditionnels (houe, machette, transport sur la tête)
pour développer des cultures vivrières : maïs (sans OGM
contrairement à celui que propose le PAM), banane, taro,
igname et surtout arachide.

Les paysans de l’association se sont spécialisés dans la production
de semences d’arachide qu’ils vendent à la FAO et
à la Croix Rouge malgré les freins du centre de recherche
agronomique voisin et d’une structure étatique qui se disputent
pour imposer des contrôles payants représentant 10 à
20 % du prix des semences. Mais les paysans n’ont pas le
droit de développer l’élevage des porcs, monopole de l’entreprise
belge qui vend sa viande 4à 5€/kg, trop chère pour
les villageois qui se contentent des abats. La production
souffre des perturbations climatiques que Victor attribue à
la mondialisation : inondation catastrophique en 2003,
sécheresse cette année.

Victor mène un combat plus large. Dans les villages, les
écoles, les universités, à la radio, dans les journaux, il
explique les conséquences de la mondialisation et du DSRP.
Il met en garde contre une consommation de type occidental
et invite à une consommation de produits locaux. Mais il
doit payer pour informer : 50$ pour un article dans un journal
ou pour une interview à la TV, 20$ pour une émission
sur une radio locale. Aussi il a dû arrêter après 25 émissions
radios faute de moyens. On peut soutenir ses projets de
développement agricole (transport par traction animale,
panneaux solaires...) et de diffusion de l’information (création
d’une radio locale, achat de magnétophone, caméra...).
Pour cela, contacter Raymonde

GUILLEMETTE BONNENFANT


27 janvier 2004

Forum social mondial, Mumbaï 2004
INTERVIEW DE VICTOR NZUZI, AGRICULTEUR CONGOLAIS

Victor Nzuzi est Congolais et agriculteur. Il est président du GRAPR (Groupement de réflexion et d’appui pour la promotion rurale), organisation paysanne membre du réseau CADTM en République démocratique du Congo. Il a participé, à Mumbai, à de nombreux débats et ateliers dans le cadre du FSM, et livre ici quelques unes de ses impressions.

Mumbai, le FSM, c’est du jamais vu ! C’est un festival, un carnaval, c’est un Forum où le pauvre le plus pauvre s’approprie le mouvement. C’est une leçon pour ceux qui pensent que le Forum doit se tenir dans des grandes salles avec des micros et des vedettes. En arrivant, j’étais comme frustré d’avance, je me disais : « Mumbai sera mon dernier voyage... » Mais finalement, je sens qu’il y a encore de la vie dans la dynamique du Forum. On peut faire de la vie avec les gens de la base.

Pourquoi pensais-tu que Mumbai serait ton dernier voyage ? Marre des pérégrinations altermondialistes ?

Sincèrement, je trouvais que ce que l’on combattait se reproduisait aussi dans notre milieu. J’étais un peu déçu, quoi. On retrouve les mêmes figures, qui disent les mêmes choses en ne laissant pas d’espace aux autres. Mais finalement, à Mumbai, je me suis retrouvé dans cette ambiance où la population, le mouvement populaire se retrouvent sous les arbres et tiennent leurs séminaires et leurs ateliers. A l’avenir, il faudra voir dans quelle mesure ce qui se dit dans les mouvements les plus populaires, sous les arbres, pourra être traduit pour que nous nous comprenions, entre Indiens et gens venus d’ailleurs.

A quand un FSM africain ?

C’est un vrai problème. Il y a beaucoup de divergences en Afrique. D’abord, nous devons arriver à organiser un vrai Forum social africain. Aujourd’hui, ce Forum social africain se cherche encore... Il faut dire que dans beaucoup de pays, ce genre de forum est souvent confisqué par une classe, par des intellectuels, par deux ou trois personnes qui se décrètent « Forum social » et qui veulent que les autres viennent se greffer à eux. Par ailleurs, il y a aussi un problème d’infrastructures. S’il doit se tenir, ce FSA devra sans doute être organisé en Afrique du Sud, ou au Sénégal, ou en Afrique du Nord, dans le Maghreb...Il faut y penser, mais ce ne sera pas facile.

Après ce FSM à Mumbai, dans quel état d’esprit retournes-tu au pays ?

Le pays est dans un trou très très profond où les idées et les forces doivent converger pour que nous puissions vraiment mener un travail de développement. Même au village on peut faire un forum avec le villageois, avec le paysan, avec la classe la plus populaire. Ce n’est pas une spécificité des intellectuels. C’est ça la grande leçon que j’ai tirée du Forum social de Mumbai.

Ce n’est pourtant pas simple, pour prendre un exemple, de rendre compréhensible pour chacun(e) toute la complexité de la question de la dette ?

On me pose souvent cette question de savoir si les villageois comprennent cela. Mais les villageois, ils comprennent, parce qu’ils vivent cette réalité ! Par exemple, il y a trente ans, ils pouvaient encore envoyer leurs enfants à l’école presque gratuitement, ou à des prix raisonnables. Ils pouvaient aller à l’hôpital se faire soigner à un prix abordable. Et aujourd’hui, il faut pratiquement vendre tout ce qu’on a comme réserves alimentaires, il faut vendre tout ce qu’on a comme semences. Expliquer la dette dans nos milieux, ce n’est pas aussi difficile qu’on le pense. On voit le cantonnier qui n’est plus sur la route, la route cassée, le pont emporté... Ca se comprend facilement.

Quelle est l’impression la plus forte que tu retiens de ce bref séjour en Inde ?

La misère. Je croyais qu’on était les plus malheureux, au Congo, mais la misère, en Inde... C’est la richesse qui côtoie l’extrême pauvreté. Quand on sait que le gouvernement indien entretient la bombe atomique, alors que cet argent pouvait être investi dans le social : changer la vie dans les bidonvilles, dans les quartiers populaires... Je suis très déçu. Je me demande même s’il y a un pouvoir en Inde, et ce qu’il fait. Nous, ça nous donne du courage pour dire : « Ecoute, on est pas seuls à vivre dans la misère, et on peut faire quelque chose avec les potentialités dont nous disposons ».

Interview réalisée le 23-01-04 par Yannick Bovy. Montage : Frédéric Lévêque. Retranscription : Aïcha MAGHA.


17 novembre 2003
Commission nationale Pour une écologie alternative - environnement@pcf.fr

" 80 % des paysans du Sud n’arrivent pas à vivre de leur agriculture

Entretien avec Victor Nzuzi Mbembe, membre du Groupe de réflexion et d’appui pour la promotion rurale dans la République démocratique du Congo.

"Je suis paysan dans le sud du pays où je fais des cultures vivrières : arachide, manioc, haricot. Depuis 1925 et la fin de la colonisation, notre territoire est occupé par un agro-industriel belge qui n’a fait aucune réforme agraire, aucune redistribution des terres. Nous sommes encore esclaves sur nos terres ! L’enjeu du commerce équitable aujourd’hui est énorme car ce que les producteurs du Sud subissent est destructeur et inhumain. 80 % de la population du Sud n’arrive pas à vivre de ses productions agraires à cause des exigences productivistes des multinationales du Nord. Nous devons absolument nous accrocher à cette autre voie du commerce. C’est une goutte d’eau dans la mer néolibérale mais c’est la seule solution de survie. Un proverbe congolais dit qu’il est possible de remplir une marmite par la salive mais il faut que tout le monde y apporte la sienne. Il est important de sensibiliser le consommateur car personne, en toute connaissance de cause, n’accepte de consommer ce qui est dangereux pour la santé des hommes et de la planète. L’OMC utilise les armes pour s’imposer mais elle n’est pas aussi forte qu’elle le croit. Si nous nous unissons, nous pourrons la vaincre. Or, le commerce équitable est encore trop éclaté. Certes, nous avons besoin d’une diversité d’actions et de réflexions, mais il ne faut pas oublier que le combat est le même. Personnellement, je ne soutiens pas la distribution des produits équitables dans les grandes surfaces car elles symbolisent les outils des grands qui nous écrasent. Ne leur fait-on pas de la promotion en allant installer nos produits chez eux ? Nous devons être prudents et très malins car le capitalisme libéral est rusé. A Canc£n, le président Chirac a par exemple parlé de la mondialisation solidaire pour tenter de récupérer les actions altermondialistes. Ce que je retiens du FSE, c’est la richesse d’un mouvement où tout le monde s’intéresse à tous les sujets, sans distinction. Par ce type de rassemblement, les leaders de l’économie sociale et solidaire sont poussés à remettre leurs stratégies en cause. Car le risque aujourd’hui est de créer des iniquités au Sud si le commerce équitable rejette les autres paysans !"
Propos recueillis par Christelle Chabaud


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