Bilan et perspectives du Forum social européen : Déclaration du CA d’Attac-France 26/11/2004

samedi 27 novembre 2004

1.- Un processus prometteur

Les trois premiers Forums sociaux européens (FSE) ont permis d’engager la construction du mouvement altermondialiste en Europe et de faire de la mondialisation néolibérale un objet politique.
Depuis le premier Forum social mondial (FSM) de Porto Alegre en janvier 2001, les Forums sociaux, et en particulier les FSE, constituent les principaux éléments de visibilité publique et médiatique du mouvement désormais appelé altermondialiste, et cela presque indépendamment de leur contenu réel.

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Sur la base de la Charte de Porto Alegre, qui s’est imposée comme référence obligatoire, les Forums se sont également convertis en processus quasi permanents d’ « agglutination » de nouvelles forces et de luttes souvent dispersées. Jusqu’alors, pour ainsi dire, ces dernières faisaient, chacune de leur côté, de l’altermondialisme sans le savoir. Elles disposent maintenant d’un large éventail de repères et d’objectifs communs.
Cet élargissement est aussi géographique, car la tenue des trois premiers FSM au Brésil a permis d’incorporer dans la mouvance altermondialiste, et donc dans une vision partagée, de puissants mouvements sociaux d’Amérique du Sud, paysans et indigènes notamment. Le FSM de Bombay en 2004 a joué le même rôle pour l’Inde. La géopolitique de l’altermondialisation se rapproche désormais de celle de la mondialisation néolibérale, mais elle est cependant loin encore de se superposer avec elle. On peut espérer que le FSM prévu en Afrique en 2007 jouera, pour ce continent, un rôle comparable à celui de 2004 pour l’Inde. Manquent toujours, dans ce contexte : l’Europe de l’Est, le Proche-Orient, l’Asie orientale, la Chine restant encore à l’écart pour une période indéterminée.
Afin de compléter cette géopolitique de l’altermondialisation, il convient d’y associer le développement des Forums sociaux locaux (FSL) dans nombre de pays, qui constituent un outil privilégié de l’enracinement du processus des Forums. Il en est de même pour les Forums sociaux nationaux (FSN) qui apparaissent dans plusieurs pays.
Ce processus constitue donc une avancée considérable dans la lutte contre la mondialisation néolibérale. Mais, pour qu’il continue à se développer, il doit passer à une nouvelle étape, les risques d’essoufflement, de patinage et de répétition étant désormais patents. A cet égard, l’autocritique et la critique sont des composantes indispensables de la dynamique des Forums, et nous devons avoir un regard lucide sur l’état du processus.
Le mouvement Attac, à l’échelle internationale, parce qu’il est engagé depuis le premier jour dans la conception, puis la construction des Forums sociaux, a une double obligation : d’abord de lucidité et d’examen sans complaisance des insuffisances, voire de certaines dérives en cours ; ensuite de propositions aux autres mouvements pour que ce processus « rebondisse » et s’amplifie. Le FSM a d’ores et déjà entrepris pour 2005 une refondation de sa formule, dont on verra en janvier prochain si elle est un succès. Il doit en aller de même au niveau européen.

2.- Un bilan contrasté

Les trois missions jusqu’alors assignées à un FSE - confrontations d’idées, élaboration de propositions, décisions d’actions communes - ont été très inégalement remplies.
Les confrontations ont surtout eu lieu en amont du FSE lui-même, dans le processus de préparation. On en trouve la traduction dans le programme des plénières. Les décisions se prenant au consensus, celui-ci est le résultat obligatoire de compromis entre les différentes forces participant à cette préparation, même si le résultat de ce compromis peut paraître insatisfaisant. Ainsi, lors des trois FSE, la place prise par les thèmes de la guerre et du racisme a été particulièrement importante, au détriment d’autres grandes questions, comme par exemple les questions économiques, environnementales et sociales ou celles liées à la construction européenne.
Il est loin d’être évident que la hiérarchie qui a ainsi prévalu soit partagée par la majorité des mouvements sociaux présents dans les forums. On pourrait le vérifier par un examen comparé des demandes (de séminaires et ateliers) et du programme final des plénières. C’est le fonctionnement et le mode de discussion de l’assemblée européenne de préparation (AEP) qui sont ainsi questionnés, et sa difficulté à avoir des débats politiques suivis sur les priorités stratégiques du mouvement. Certes cette assemblée est « ouverte », puisque chacun (e) peut y participer. Mais force est cependant de constater que certaines organisations, en particulier parce qu’elles disposent de permanents et de moyens financiers ou parce qu’elles veulent y imprimer leur marque politique, y participent beaucoup plus que d’autres. Cette réalité doit inciter l’AEP à développer la représentativité en son sein de toutes les organisations. On constate par ailleurs, au bout de trois ans, que le noyau des organisations les plus actives dans l’AEP a peu évolué depuis le premier Forum. Ceci démontre à la fois une fidélité et une continuité, mais aussi une limite dans l’élargissement qui doit également se traduire par l’entrée de nouvelles organisations dans ce noyau. L’AEP constituant le véritable lieu de construction politique du FSE, puisque c’est là que se déterminent les orientations de l’évènement, il convient d’en enrichir le caractère démocratique, représentatif et participatif. La mise en place d’une solidarité financière plus importante sera sans doute nécessaire pour y accroître la participation. Cette remarque vaut aussi pour l’assemblée dite « des mouvements sociaux ».
Lors du Forum lui-même, certaines confrontations utiles se déroulent dans les séminaires et ateliers, mais les plénières se réduisent le plus souvent à une juxtaposition de discours connus à l’avance et à des effets oratoires à seul usage médiatique pour les représentants des organisations qui ont chèrement disputé leur place à la tribune.
Malgré les débats réels qui se sont tenus lors des FSE, ces derniers ont souffert de trois défauts. Le premier, observable a posteriori, est l’absence d’indications pour les plénières, séminaires et ateliers, permettant de savoir s’il s’agit de confronter des analyses, d’échanger des expériences ou de bâtir des alternatives. Le deuxième défaut est une absence totale de capitalisation. On retrouve bien, ici ou là, des comptes rendus de séances qui reflètent, plus ou moins bien, la nature des débats qui ont eu lieu. Mais aucune méthode n’existe, qui permettrait d’identifier les points clés soulevés lors de ces débats, pour les rendre publics et les reprendre lors du FSE suivant afin d’assurer une continuité et de mesurer le progrès accompli. Nul doute que cette situation alimente un sentiment de répétition. Le troisième défaut est l’apparition, à Londres, de dérives que les précédents FSE avaient évité. On y a vu et entendu des manifestations d’intolérance, des insultes, des pseudo-débats sans contradiction autorisée, dont la responsabilité incombe à des groupes politiques sectaires, des organisations confessionnelles, comme dans les séminaires sur l’Irak et sur la loi française sur les signes religieux à l’école. Ces dérives ne sauraient se poursuivre sans mettre en danger l’existence même des FSE.
La dimension élaboration de propositions a été présente, grâce à certains séminaires soigneusement préparés lors de rencontres ou d’échanges préalables par des réseaux qui progressent dans leur travail d’un Forum à l’autre. Mais le FSE n’est pas, en général, le lieu central de leur élaboration. Il pourrait au moins être celui de leur valorisation publique, mais ce n’est pas le cas. Cela tient à l’insuffisante prise en compte de cette dimension dans la conception et la structuration des FSE qui ne prévoient pas de moment de mise en visibilité politique de ces alternatives, et à l’intérêt limité, voire inexistant chez certains organisateurs, pour la constitution d’une « mémoire » de ces rencontres. Cette grave carence est actuellement en train d’être partiellement comblée, mais il y faut des moyens humains et financiers. Dans ce cadre, la constitution d’une base de données des propositions issues des trois FSE devrait être un objectif prioritaire.
La dimension décisions d’actions communes s’est largement réduite à la fixation de dates de manifestations mondiales communes (15 février 2003, 19 mars 2005). C’est très important, mais insuffisant. La compilation, par l’ « AG des mouvements sociaux », d’un calendrier des autres rendez-vous internationaux décidés par des séminaires fournit un aide-mémoire utile, mais pas plus. Les FSE n’ont pas, à ce jour, permis de mener des campagnes réelles de mobilisations européennes.
Ces considérations critiques ne sauraient occulter les aspects positifs du processus, en particulier celui de l’agglomération progressive de nouvelles organisations, soulignée dans le point 1, et surtout des convergences que certaines découvrent entre elles. Des mouvements qui s’ignoraient ou ne se parlaient pas apprennent à se connaître ; des préventions et des blocages se lèvent ; des possibilités de travail commun se font jour.

3.- Faire preuve d’imagination

Le bilan ci-dessus appelle tout naturellement des propositions de restructuration complète du processus. Il faut accepter l’idée qu’un FSE a de multiples fonctions, déjà repérées ou qui se dégagent de l’expérience, et qu’il faut les penser comme un tout. Et cela dès Athènes 2006. En premier lieu, un Forum social européen doit avoir une spécificité sociale et européenne, ce qui ne signifie en rien qu’il ignore le reste du monde. Il doit avoir un caractère opérationnel pour les Européens à partir de leurs contextes politiques nationaux et continental, sinon il a simplement valeur de colloque bien intentionné.
Les trois dimensions précédemment citées (confrontations, élaboration d’alternatives, décisions d’action) doivent se décliner en moments distincts, mais articulés, tout en ménageant la possibilité de temps de mutualisation. A ces trois fonctions s’en ajoutent cinq autres, également nécessaires :
- la fonction d’information et d’accueil permanent de l’ensemble des participants, dont beaucoup se trouvent déboussolés dans un maëlstrom de stands, drapeaux, etc. ;
- la fonction culture et éducation populaire ;
- la fonction présentation des organisations participantes à un public qui ne les connaît pas ;
- la fonction « politique » au sens strict du terme. Pour éviter l’hypocrisie actuelle, où certains partis hégémoniques dans le comité d’organisation (comme on l’a vu à Florence et à Londres) ont pignon sur rue, sont omniprésents, soit directement soit par le biais d’organisations-vitrines, il faut assumer la légitimité de leur présence, mais dans un espace circonscrit ;
- enfin la fonction « Tous ensemble », dans un grand rassemblement populaire du type Millau 2000 ou Larzac 2003, avec des moments de rassemblement collectif (manifestation, meetings, musique, de la culture sous toutes ses formes...).

Ces idées impliquent une réforme du processus de préparation du FSE avec un triple objectif : d’une part, il s’agit de faire de l’AEP un lieu réel de décisions ; d’autre part, le débat politique doit avoir lieu sur les choix à mettre en œuvre lors du Forum ; enfin, le fonctionnement de l’AEP doit s’améliorer dans une logique de démocratisation, de représentatitivité et d’élargissement. La mise en place de collectifs nationaux, eux-mêmes démocratiques et représentatifs, peut être le moyen de favoriser la réalisation de ces objectifs. Dans cette optique, la question peut alors se poser de l’intérêt d’une « AG des mouvements sociaux » puisque l’AEP aurait déjà vocation à les englober, et même largement au-delà.
L’AEP devrait approfondir le débat, d’une part, sur la construction de moyens logistiques permanents (financements, informatique...) ; d’autre part sur l’articulation avec le comité national de préparation du pays d’accueil du FSE. En ce qui concerne la périodicité des FSE, le rythme bisannuel, en alternance avec le FSM, s’impose afin de ne pas user jusqu’à la corde les énergies militantes et épuiser les ressources financières des organisations. Entre deux FSE, une réunion européenne des différentes campagnes en cours pourrait se tenir. Elle aurait aussi pour objectif de discuter des mobilisations centrales du mouvement pour l’année suivante.

Pour Attac-France, c’est de la prise en compte de ces différents impératifs et de leur prise en charge par des structures de préparation adéquates que dépendra l’avenir des FSE.

Le Conseil d’administration d’Attac-France, le 20 novembre 2004.


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