" CES ALTERMONDIALISTES EN PERTE DE REPÈRES "par Bernard Cassen

Article publié par Bernard Cassen dans Politis du 20 janvier 2004
mercredi 26 janvier 2005

Chapeau de l’article de Politis : " Le président d’honneur d’Attac, qui s’exprime ici à titre personnel, met en garde les " naïfs " qui déroulent le tapis rouge devant un homme dont l’ambition est " d’islamiser l’Occident dans une perspective fondamentaliste ".

"Tariq Ramadan leur a fait perdre tous leurs repères et les " balade ". Qui ? Quelques journalistes et une frange, très minoritaire, de la mouvance altermondialiste dans laquelle on retrouve notamment quelques féministes et une poignée de porte-parole en vue de composantes du " mouvement social ".

Le prédicateur genevois a réussi le tour de force de transformer une partie d’entre eux en chargés de relations publiques de sa personne et de ses thèses. Non pas qu’il les ait sollicités, car le personnage est trop grand seigneur pour demander quoi que ce soit. Mais il sait pouvoir compter sur une montée au créneau spontanée de leur part : seront immédiatement dénoncés comme " procès en sorcellerie " ou manifestation d’" islamophobie " non seulement toute critique, mais aussi tout questionnement, voire tout rappel un peu embarrassant de positions de l’intéressé.

Le phénomène a de quoi intriguer. Il tient au moins à trois facteurs : l’ascendant et le talent de Ramadan ; la naïveté de certains de ses " compagnons de route " ; et, pour un tout petit nombre d’entre eux, la tentation d’un projet politique sur le modèle britannique.

Que Ramadan soit un " animal médiatique ", à la manière des téléprédicateurs américains capables de galvaniser les bataillons de la " droite chrétienne ", ne fait pas de doute : des " Unes " de quotidiens et d’hebdomadaires, des livres qui lui sont consacrés (comme celui recensé dans ce dossier), un face à face télévisé avec Nicolas Sarkozy, etc., entretiennent sa notoriété. Vieille loi de la publicité, peu importe qu’il soit présenté sous un jour favorable ou non, l’important étant que l’on parle de lui. Cela élargit sa surface personnelle auprès d’une partie de la jeunesse musulmane - son public premier - qui peut enfin s’identifier positivement à un leader dont tout le monde parle.

Par voie de conséquence, cette surface constitue la meilleure de ses lettres de créance auprès d’une fraction de la mouvance altermondialiste qui croit ainsi avoir trouvé la porte d’entrée vers des catégories populaires qu’elle a par ailleurs peine à attirer, vers une sorte de peuple opprimé de substitution. Rhéteur maîtrisant toutes les ficelles, notre homme sait parfaitement jouer de cette mécanique. Par glissements successifs, il a réussi à crédibiliser, auprès de ceux qui ne demandaient que cela, une quadruple équation, pourtant totalement fausse : " banlieues " = populations d’origine immigrée = musulmans = musulmans pratiquants = Présence musulmane (le mouvement dont il est le principal représentant). Le tour est joué : Tariq Ramadan se retrouve porte-parole autoproclamé des " banlieues " et des " musulmans ".

Celles et ceux qui lui déroulent ainsi le tapis rouge en lui accordant une représentativité qu’il n’a que très partiellement tiennent enfin " le " musulman qui leur manquait, que ce soit - avec des dignitaires d’autres confessions - pour la photo de famille d’une laïcité " plurielle " ou " ouverte " (adjectifs qui vident le mot de sa substance) ou pour celle des " exclus " et " sans voix ", pour ne pas dire du " mouvement social ". Tout cela dégouline d’excellentes intentions. C’est cependant supposer que Ramadan est un partenaire qui joue sur le même terrain qu’eux et qui n’aspire qu’à enraciner la laïcité en France et à jeter toutes ses forces dans la lutte contre le néolibéralisme.

Il n’est pas besoin d’être grand observateur pour se rendre compte que telles ne sont pas ses préoccupations prioritaires. Son ambition est d’une tout autre envergure : islamiser l’Occident, dans une perspective fondamentaliste. Derrière tous ses discours alambiqués, ses dénégations suivies de réaffirmations, ses références théologiques que seuls peuvent apprécier les spécialistes, cette ambition est manifeste. Quand, devant Nicolas Sarkozy, Ramadan préconise seulement un " moratoire " (expression qui sonne bien aux oreilles de certains altermondialistes) sur les lapidations de femmes adultères, et non la suppression de cette pratique barbare, on voit bien qu’il ne s’adresse pas aux téléspectateurs français, et il sait qu’il aura provisoirement pour cela un prix à payer. Sa visée dépasse l’Hexagone : il s’agit pour lui de se " border " vis-à-vis des théologiens proches des Frères musulmans, cautions de sa légitimité en tant que " missionnaire " dûment estampillé de l’islam en Europe et au-delà. On est aux antipodes d’un islam " gallican " adapté aux réalités françaises et européennes.

Que certains altermondialistes féministes, laïques et même athées bon teint acceptent de servir de marchepied à cette entreprise de prosélytisme religieux, réactionnaire au sein même de l’islam, peut paraître ahurissant. Mais ils ont une réponse toute prête, et sans aucun doute sincère : puisque Ramadan dispose d’un public de jeunes - d’ailleurs plutôt dans le créneau bac + 2 - qui l’écoutent et le révèrent, discutons avec eux. A notre contact, ils modifieront leur vision des choses, et nous les gagnerons peut-être à nos idées. Si nous ne dialoguons pas avec eux, en les prenant tels qu’ils se présentent, en tant que musulmans donc et pas en tant que citoyens, ils tomberont dans les bras des intégristes.

Ce calcul, qui flaire la récupération, est d’une désarmante candeur. Tout comme le PC des grandes années, qui se proposait de " plumer la volaille socialiste ", ces naïfs croient pouvoir " plumer la volaille musulmane ". C’est là faire bon marché des capacités de Ramadan de garder le contrôle de ses ouailles, aussi bien vis-à-vis des altermondialistes que vis-à-vis de ses rivaux en islam, notamment intégristes. La partie n’est de toute façon pas égale entre les tenants du " Je " religieux et ceux du " Je " altermondialiste ou tout simplement citoyen, pour reprendre une catégorisation d’Alain Lecourieux, membre du Conseil scientifique d’Attac : " Le "Je religieux" n’est pas un "Je" quelconque. En effet, l’appartenance religieuse a une vocation au surplomb. Elle a une tendance à subordonner les autres appartenances à sa logique et à ses normes, voire au dogme religieux lui-même. Le "Je " religieux inspire puissamment le "Je " politique. Seul un travail sur soi du croyant permet de rendre au "Je " politique son autonomie par rapport au "Je " religieux ". Qui pourrait croire une seconde que Ramadan a la moindre intention d’encourager cette dissociation, alors qu’il a plusieurs fois dit que, pour lui, le respect des lois se limite " à tout ce qui ne s’oppose pas au principe islamique " ?

En attendant, nos compagnons de route du prédicateur se croient obligés de donner des gages à ceux qu’ils croient ensuite pouvoir " convertir ", quitte, comme tous les compagnons de route, à en rajouter sur les desiderata de leurs interlocuteurs. C’est le sens de la dérisoire équipée du collectif " Une école pour toutes-tous " qui s’est mobilisé contre la loi sur les signes religieux ostensibles à l’école. Quelles que soient les motivations politiciennes conjoncturelles de ce texte, il est approuvé, quant à son fond, par l’immense majorité des citoyens, notamment des enseignants, et aussi des musulmans qui se méfient des dérives des réseaux communautaristes. Le qualifier de " raciste " montre bien le dérèglement de certains esprits qui ont perdu le contact avec la réalité française.
Avant la rentrée scolaire de septembre 2004, le collectif avait annoncé, non sans grandiloquence, que l’application de la loi se traduirait par des centaines, voire des milliers d’exclusions de jeunes filles voilées. Et il se voyait bien dans le rôle du " chevalier blanc " venant au secours de populations " stigmatisées ", pour reprendre un mot qu’il affectionne. En fait, aucune organisation musulmane n’a préconisé le refus d’appliquer le texte, et il y a eu moins d’une centaine de cas individuels à régler. La loi est la loi dans un pays démocratique. Le jusqu’au-boutisme du collectif s’est terminé en fiasco total, et n’a pas rehaussé le crédit de ses membres, y compris chez les organisations musulmanes qui savent mesurer le véritable poids et le sens stratégique de leurs " alliés ".

Sans qu’ils en aient apparemment conscience, les altermondialistes qui veulent à toute force dialoguer avec les musulmans en tant que musulmans, et pas seulement en musulmans, se retrouvent sur les positions communautaristes de Nicolas Sarkozy. Il faut ici écouter les propos de Dounia Bouzar, anthropologue récemment démissionnaire du Conseil français du culte musulman, lorsqu’elle renvoie dos à dos la gauche, " qui exigeait qu’on ne revendique surtout pas sa foi en l’islam pour être français ", et la droite qui " ne définit et ne conçoit les musulmans que dans leur dimension religieuse, leur facette musulmane " . C’est-à-dire exactement la démarche de Tariq Ramadan, cautionnée par ses amis altermondialistes de circonstance.

Nous devons affronter une honte nationale : celle de décennies de scandaleuse indifférence des gouvernement successifs à l’égard des zones urbaines où se concentrent tous les problèmes sociaux, le chômage de masse des jeunes, les discriminations et parfois le racisme ordinaire dont beaucoup d’entre eux sont victimes. Ce sont des zones de non-droits (au pluriel), de négation de l’aspiration à une citoyenneté pleine et entière, et donc de disparition de projets collectifs. De quoi expliquer tous les replis communautaires qui, après tout, constituent autant de " niches " d’une solidarité introuvable ailleurs.

Cette situation concrète met au défi toutes les structures du mouvement social, et notamment celles qui se reconnaissent dans la mouvance altermondialiste, de rassembler, en tant que citoyens, les jeunes issus de l’immigration ou pas, musulmans ou pas, autour d’objectifs de transformation sociale directement tangibles, donc de rupture avec les politiques néolibérales dont ils ont été les premières victimes. Et cela même si ce vocabulaire n’a pas cours chez eux. Jusqu’ici, reconnaissons-le, les résultats ont été minimaux, mais ce n’est pas par une vaine tentative d’ " infiltration " de mouvements ayant d’autres priorités - et désireux de s’y tenir - que l’on fera mieux.

Quelles que soient les organisations avec lesquelles nous devons travailler - et il y en a de nombreuses -, il serait indigne de sacrifier des principes républicains fondamentaux, comme ceux de l’égalité hommes-femmes, de la laïcité, donc de la distinction entre le " je " religieux et le " je " politique, au profit de considérations à court terme. De ce point de vue, Tariq Ramadan a encore beaucoup de chemin à parcourir, à supposer qu’il le veuille, pour être altermondialiste autrement que dans certains de ses discours.

L’extrême-gauche britannique n’a pas de ces états d’âme, comme elle l’a montré lors du Forum social européen de Londres en octobre 2004. Dans le cadre de la coalition baptisée Respect, le parti trotskiste Socialist Workers Party (SWP), qui en est la principale composante - et qui n’est pas affilié à la Quatrième Internationale - se retrouve avec des militants de la gauche travailliste en délicatesse avec le blairisme, et des organisations musulmanes en tant que telles.

Dans une de ses contributions , Alex Callinicos, " patron " du SWP, théorise cette alliance en comparant les musulmans aux travailleurs irlandais catholiques d’il y a un siècle et demi, au motif qu’ils avaient, à des périodes différentes, eu les uns et les autres à subir l’oppression impériale britannique. Et cela en oubliant volontairement que les Irlandais se vivaient comme des travailleurs engagés dans des luttes sociales, tout en étant par ailleurs catholiques, alors que la plupart des organisations musulmanes se définissent comme musulmanes tout court, et donc interclassistes.

Ce genre de confusion est peut-être porteur électoralement au Royaume-Uni, et on comprend qu’il donne des idées à certains , mais il ne peut s’imaginer que dans un pays ouvertement communautariste. Ce n’est pas encore le cas de la France, et il nous appartient de tout faire pour préserver une " exception " laïque qui, malgré les dévoiements qu’elle a connus et connaît toujours, conserve son potentiel émancipateur.

Entretien avec Libération, 6 janvier 2005.
" La gauche radicale européenne à l’épreuve des élections ", Inprecor,
Paris, octobre-novembre 2004.
Pas à LO ou à la LCR apparemment, partis qu’Alex Callinicos fustige avec un admirable sens de la nuance dans l’article ci-dessus, " pour avoir déshonoré leurs propres organisations, et la tradition marxiste en général, en se portant au secours de la droite au pouvoir et du PS pour exiger l’exclusion des écoles publiques des jeunes femmes portant le foulard ".

Bernard Cassen


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 1363 / 528904

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Dossiers  Suivre la vie du site Altermondialisme   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.6 + AHUNTSIC

Creative Commons License