Forum social mondial de Porto Alegre : l’âge de raison par Patrick Piro

Politis n°837
samedi 5 février 2005

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Le Forum social mondial s’est achevé lundi à Porto Alegre. Une participation record, avec 130 000 personnes inscrites, provenant de 114 pays. Ce cinquième Forum était celui de la maturité, avec une organisation efficace et des débats de grande qualité, rassemblant un public très divers. Il a été notamment marqué par le lancement de la Campagne mondiale contre la pauvreté, et donc, bien entendu, par la question de la dette des pays du Sud.

Marjorie et ses trois amis sont venus participer au Forum social mondial pour la première fois cette année. La soixantaine alerte, malgré le soleil qui écrase Porto Alegre depuis trois jours. « La réélection de Bush nous a mis KO. Ici, nous venons trouver de l’espoir pour nos luttes et des appuis. Mais, dites-moi, pourquoi la France s’est-elle rangée du côté des États-Unis lors du coup d’État en Haïti ? »

Bons connaisseurs du sérail et physionomistes amateurs l’affirment : il y a « beaucoup » de nouvelles têtes, pour cette cinquième édition du FSM, qui s’est tenue du 26 au 31 janvier, de nouveau en pays gaucho après une excursion à Mumbai en Inde l’an dernier. 130 000 inscrits, record battu. Mais ils sont plus encore : par accord tacite des organisateurs, nul besoin d’exhiber son laissez-passer pour participer à l’une des 2 000 activités programmées. Leçon de Mumbai : « Nous avons voulu ce forum comme un espace pluriel et populaire », rappelle en ouverture Salete Valesan, membre du comité brésilien d’organisation. Travaux pratiques : ce dernier est passé de 8 à 23 organisations, l’intégralité du spectre militant national, ou peu s’en faut.

Diversité, c’est aussi le thème de la traditionnelle marche d’ouverture. Les organisateurs ne risquent pas le bouillon. Quatre heures durant, c’est une cohorte hétérogène de près de 200 000 personnes qui défile de la place du marché à l’amphithéâtre Pôr-do-Sol. On renonce rapidement à y découvrir un message caché, une certaine densité dans le slogan qui dénoncerait une couleur militante particulière. Des universitaires, puis les rangs bleu-blanc des piqueteros argentins aux gueules burinées. Des églises anglicanes, de notoires bouffeurs de curés, et la litanie désormais familière des « Hare Krishna ». Montée en force des alertes à la planète en danger, et un classique répété de place en place : « Bush is a terrorist ! » Gai défilé, les « arc-en-ciel » de « toutes les sexualités » confirment leur présence à chaque forum.

Une solide troupe palestinienne fait bloc. À distance prudente, des dizaines d’étoiles de David sont hissées. « Deux peuples, deux territoires », revendique une banderole. « C’est la famille du judaïsme locale qui se manifeste », précise, tendu, l’un des porteurs. Une jeune femme asiatique a récupéré un drapeau de chaque communauté, et remonte à pas rapides vers la tête du cortège. Igor est déjà sur l’esplanade Pôr-do-Sol, et aborde sans relâche autour de lui. Il est russe, et fait le tour du monde « pour étudier l’histoire et les cultures du monde ». Porto Alegre, étape incontournable... La foule respectera une minute de silence en hommage aux victimes du tsunami, en grande majorité des pêcheurs ou des paysans pauvres.

Les Japonais et les Coréens étaient arrivés en avance au départ de la marche, tout comme les vieux routiers de la gauche brésilienne ­ communistes, trotskistes, syndicats ­, rivalisant de drapeaux rouges, qui excellent à accrocher les rayons du soleil couchant. Mécanique huilée, batucadas de tambours, camions sonorisés assourdissants, slogans familiers. Ils occupaient le terrain depuis le début de l’après-midi. Des « 100 % Lula », et des déjà déçus, que drague un nouveau venu très remuant : le Parti socialisme et liberté (PSOL), lancé il y a six mois par trois élus du Parti des travailleurs (PT, gauche) du Président Lula, expulsés en décembre 2004 pour dissidence.

Ce dernier aura été de tous les « Porto Alegre ». Vêtu de la chemisette du présidentiable potentiel en 2001, il s’est fait cette année tailler un costard par un groupe d’anciens compagnons de lutte pendant, son discours de « simple participant » lors de l’un des événements phares du FSM 2005, le lancement officiel de la « Campagne mondiale d’action contre la pauvreté » (voir p. 27) dans le stade du Gigantinho (8 000 places). « J’ai connu les sifflets pendant toute ma carrière politique, sourit-il. Nous ne manquerons pas de vous accueillir quand vous souhaiterez rentrer à la maison. » Il joue sur du velours : sa côte de popularité, dans les sondages, dépasse régulièrement 60 %.

Bastions historiques du PT, la ville, tout comme l’État du Rio Grande do Sul, dont elle est la capitale, sont pourtant tombés aux mains de l’opposition ces deux dernières années. Le FSM, lui, n’en a cure, ou presque. Car c’est aujourd’hui Porto Alegre qui a besoin de l’événement pour exister, formidable image de marque internationale, et source de dynamisme économique. Les chauffeurs de taxi, une pointe d’angoisse dans la voix, se préparent au deuil dès l’ouverture du forum : « Il paraît que c’est la dernière année chez nous ! » On remarque une baisse du trafic de leurs véhicules rouges. Face à la menace d’engorgement, les organisateurs du forum ont fait cette année le choix de délimiter un territoire, piéton, le long de la rivière Guaíba, qui longe la ville. Près de 500 tentes parsemées sur un gazon rapidement jauni, sur une promenade de quatre kilomètres, forment un village étiré de l’ancienne usine « du Gazomètre » jusqu’au parc de la Marinhe, équipé de sanisettes, et de quatre places d’alimentation ­ produits éthiques et bios à l’honneur


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