Après le NON

"Le Printemps de France" par Geneviève Azam, Jacques Cossart, Thomas Coutrot , Jean-Marie Harribey, Dominique Plihon

lundi 30 mai 2005

Le peuple français vient d’écrire une page d’histoire. Pour la première fois depuis cinquante ans, il a exprimé son refus de voir l’Europe se construire sur la seule base des critères et objectifs marchands. Pour la première fois depuis trente ans, il a affirmé sa volonté de mettre un terme aux désastreuses politiques néo-libérales menées, à des variantes près, par tous les gouvernements d’Europe de plus en plus inféodés aux exigences des marchés financiers.

Cette victoire authentiquement populaire - car elle est essentiellement le fait des couches sociales parmi les plus exploitées du salariat et de la population - n’est pas le fruit du hasard ni d’une humeur passagère. Elle fait suite à une longue série de luttes sociales qui se sont développées au cours des dernières années : contre le chômage et la misère, contre les réformes calamiteuses et agressives des retraites et de l’assurance maladie, contre le démantèlement des services publics organisé dans chaque pays et planifié par les institutions européennes, par la Banque mondiale et par l’Organisation mondiale du commerce dans le cadre de l’AGCS.

Cette victoire a été permise par une formidable mobilisation citoyenne qui a réussi à remettre au centre du débat public la question politique essentielle de l’heure : Europe libérale ou Europe sociale, et à éviter le piège dans lequel libéraux et sociaux-libéraux voulaient nous entraîner : pour ou contre l’Europe. Le non de gauche a été sans ambiguïté un non pour une Europe sociale, solidaire et écologique.

Dans cette bataille d’une intensité inédite depuis des décennies, la construction de l’unité des forces en mouvement pour atteindre un tel objectif fut un élément décisif. Plus d’un millier de collectifs unitaires pour le non de gauche furent créés en l’espace de quelques semaines à travers tout le pays. Rassemblant des militants associatifs, syndicaux, politiques, altermondialistes et des citoyens venus individuellement, ils ont réussi à susciter un débat d’une richesse inouïe et à faire se réapproprier par la population des questions volontairement rendues obscures par les pouvoirs politiques et médiatiques. Le rôle joué par les associations, notamment la Fondation Copernic, l’URFIG et Attac, grâce à l’Appel des 200 puis grâce à l’élaboration et à la diffusion d’argumentaires précis, fut essentiel. La dynamique créée fut la clé du succès du 29 mai. Elle sera la condition des avancées futures.

Dès le printemps 2004, Attac avait posé « 21 exigences » pour donner un contenu social au projet européen. Au mois de décembre 2004, Attac avait organisé une consultation interne auprès de ses adhérents pour décider démocratiquement 1) s’il fallait accepter ou refuser le projet de traité constitutionnel, 2) si Attac devait s‘impliquer dans la campagne référendaire pour appeler à voter dans un sens ou dans l’autre.

Au moment où les adhérents menaient entre eux un débat qui révélait déjà la qualité de leur réflexion, les signataires ci-dessous, membres du Conseil scientifique, avaient appelé dès octobre 2004 à répondre négativement au traité constitutionnel et positivement à l’engagement d’Attac pour un non clair et résolu.

Le résultat de la consultation interne fut enthousiasmant : par le nombre de votants et par la netteté des réponses en faveur d’un engagement total d’Attac contre le projet de constitution. Il montra ainsi la maturité politique des adhérents d’Attac, capables de relier leurs luttes altermondialistes à un choix de société pour l’Europe. Les comités locaux d’Attac accomplirent ensuite un travail d’éducation populaire déterminant sur le projet de constitution et sur ses conséquences catastrophiques pour la construction d’une Europe sociale.

Aujourd’hui, nous avons une responsabilité majeure pour bâtir un autre projet et donner ainsi son véritable sens à la victoire du 29 mai. C’est la raison pour laquelle nous appelons à continuer le travail unitaire commencé lors des batailles des retraites et de l’assurance maladie et amplifié lors de la campagne référendaire. Parce que c’est la seule manière de remporter de nouvelles victoires, la seule manière de rendre au peuple ce qui n’aurait jamais dû lui être ôté, cette parole qu’il a si magnifiquement récupérée au cours de ce printemps. Parce que c’est aussi la meilleure manière d’apporter notre soutien aux autres peuples d’Europe qui se saisiront à leur tour de la question de leur avenir. Parce que nous avons apporté la preuve que les craintes exprimées par certains militants ou responsables de voir notre association se diluer et perdre son identité dans de tels collectifs se sont avérées infondées. Au contraire, d’un bout à l’autre du pays, les militants des comités locaux d’Attac ont servi très souvent de « liant », rendant possible le dépassement momentané des clivages et méfiances traditionnels. C’est ce « momentané » qu’il s’agit maintenant de rendre durable. Le recul réel du libéralisme économique est à ce prix.

Nous pensons nécessaire que les comités locaux d’Attac se saisissent dans les prochains jours de la question de l’évolution des collectifs pour un non de gauche vers des collectifs de transformation sociale, que le CA d’Attac s’inscrive dans cette démarche et la relaye pour lui donner l’ampleur indispensable, notamment en renforçant la coordination de toutes les Attac et de tous les mouvements européens. Il est vital de poursuivre la dynamique sociale collective enclenchée au cours de la campagne française pour le non. Afin que s’élaborent « cahiers de doléance », « édits de vraies valeurs », « propositions de rupture avec les politiques libérales », en bref, d’abord, un processus « constituant » authentique et progressiste, et, ensuite, un projet concret véritablement social et démocratique. Ces initiatives pourraient être lancées dans toute l’Europe et connaître une étape importante lors du forum social européen au printemps 2006 : il appartient avant tout au mouvement social de reconstruire un projet de société, c’est-à-dire un projet éminemment politique.

Nous possédons déjà un matériau de propositions immense. Il s’agit de le mettre en discussion, de lui assurer une cohérence et surtout d’en confier la responsabilité aux citoyens qui viennent de prouver qu’ils n’étaient pas aussi indifférents à la politique que les media et autres spécialistes en opinion le laissaient entendre avec délectation. Il est essentiel qu’Attac, ainsi que les autres organisations qui y ont participé, continuent de relier, de rassembler, en travaillant au sein de ce mouvement social sans chercher à le dominer ou à le détourner de son sens premier.

Le 29 mai sera désormais la date symbolique de renaissance du « Printemps de France ». Il nous faut l’ancrer durablement dans la longue histoire de l’émancipation humaine.

29 mai 2005


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