Du « workfare » américain aux politiques européennes de retour au travail. Emplois forcés pour les bénéficiaires de l’aide sociale par Anne Daguerre

Anne Daguerre est spécialiste des politiques publiques, chercheuse à l’université du Middlesex, Londres.
lundi 12 septembre 2005

Source : Monde Diplo - juin 2005
En France, deux millions et demi de personnes, notamment des femmes, travaillent et vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Pourtant, le gouvernement veut contraindre les bénéficiaires d’aide sociale - un RMiste sur trois dispose d’un diplôme équivalent ou supérieur au bac - à accepter l’emploi qu’on leur propose pour faire baisser le chômage. Cette politique a déjà été appliquée aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Suède. Nulle part elle n’a rempli ses objectifs.

Rmistes français, mères célibataires américaines, adultes handicapés britanniques, ont, au moins, trois points communs : ne pas avoir d’emploi, bénéficier - souvent parcimonieusement - de la charité de l’Etat, être dans la ligne de mire des gouvernements européens et américain depuis la seconde moitié des années 1990.

Les politiques dites « d’activation » visent à remettre les « exclus » au travail. Les mesures de workfare reposent sur le principe de la carotte et du bâton. Côté carotte, les bénéficiaires de l’aide sociale se voient octroyer des incitations financières sous forme de crédit d’impôt en cas de retour sur le marché de l’emploi. Côté bâton, un système progressif de diminution puis de suppression des prestations sanctionne les récalcitrants refusant les emplois proposés.

Ce système est dominant dans les pays anglo-saxons, notamment aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Dans le reste de l’Europe, les politiques d’activation seraient plutôt fondées sur une logique d’incitation et d’accompagnement des personnes permettant un retour en douceur sur le marché de l’emploi. Les experts français opposent volontiers un modèle de workfare anglo-saxon sans pitié à une politique européenne d’activation à visage humain, dominante dans les pays scandinaves (1).

Pourtant, à y regarder de plus près, les frontières entre les deux sont beaucoup plus floues qu’il n’y paraît. A l’image des pays anglo-saxons, les pays scandinaves durcissent les dispositifs de retour à l’emploi en ciblant les populations les plus vulnérables, celles qui ont le moins de chances de se défendre faute de bénéficier de l’appui des syndicats ou de groupes de pression ou tout simplement parce qu’elles ne votent pas ou très peu.

Acte de naissance aux Etats-Unis

Dominant aux Etats-Unis, le workfare a d’abord touché l’aide aux familles nécessiteuses, femmes seules avec enfants pour la plupart, après la réforme adoptée en août 1996 par le Congrès. Un principe : l’aide n’est pas un droit, mais une faveur qui se mérite. Ce dispositif concocté par l’ancien président des Etats-Unis M. William Clinton impose aux bénéficiaires un mode de comportement guidé par « l’éthique du travail et de la responsabilité ». Désormais, l’aide est limitée à cinq ans sur la vie entière pour tout adulte en âge de travailler, ce qu’on appelle le Temporary Assistance for Needy Families (TANF - assistance temporaire pour les familles dans le besoin).

Pour en bénéficier, il faut accepter une « activité d’adaptation au travail ». Dès 1997, tous les adultes ont dû justifier d’une activité de trente heures par semaine. Après avoir fait un bilan de compétences, les bureaux d’aide sociale établissent un « plan de responsabilité individuelle », qui définit les étapes de la réinsertion professionnelle en détaillant les devoirs du bénéficiaire : assister aux « cours de recherche d’emploi », participer aux séminaires de formation, respecter les rendez-vous fixés, faire vacciner les enfants, s’assurer qu’ils vont à l’école, et trouver un travail. Le refus d’honorer le contrat conduit à la mise en œuvre de sanctions dont la portée et la sévérité varient selon les Etats.

En 1996, M. Clinton cherche avant tout à diminuer le nombre des bénéficiaires de l’aide sociale. L’objectif est largement atteint : de 14,4 millions en 1994, soit près d’une famille américaine sur sept, ils ne sont plus que 5,4 millions en 2001, ce qui représente une réduction de 64 %. Et pour cause. Craignant la diminution inéluctable de leur compte épargne temps, limité à cinq ans, les femmes ont accepté le travail qu’on leur proposait. Résultat : le pourcentage des allocataires adultes ayant une activité est passé de 11 % en 1996 à 38,3 % en 1999. On observe un clair renversement de tendance lors du ralentissement du rythme de croissance économique en 2001. La part d’allocataires adultes au travail est descendue à 33,4 % en 2002, selon le dernier rapport annuel du Congrès sur le TANF (2).

Phénomène encore plus inquiétant, le taux de pauvreté des enfants, qui avait diminué d’un cinquième entre 1996 et 2000, augmente désormais, passant de 16 % en 2000 à 17,6 % en 2003. Celui des adultes s’est aussi accru : 12,5 % en 2003 vivaient au-dessous du seuil officiel de pauvreté
(3) contre 11,3 % en 2000. Encore ces chiffres sont-ils largement sous-estimés, car, si l’on prend la norme européenne (60 % du revenu médian), le taux de pauvreté a atteint 23,8 % en 2000, selon le Luxembourg Income Studies (4). Enfin, le nombre de personnes sans couverture médicale a flambé, montant de 43,574 millions en 2002 à 44,961 millions en 2003, soit 15,6 % de la population (5).

En dépit de ces données alarmantes, l’administration américaine prétend que le fait d’occuper un emploi, aussi peu qualifié et mal payé soit-il, réduit la pauvreté et améliore automatiquement les perspectives de carrière, ce que les spécialistes nomment Work First (d’abord un travail). En fait, les allocataires ayant un emploi touchent entre 472 et 738 dollars par mois, soit un revenu annuel compris entre 5 664 dollars et 8 856 dollars, au-dessous du seuil officiel de pauvreté (9 827 dollars par an).

Les allocataires, très peu qualifiés, n’ont que des « petits boulots », essentiellement dans les secteurs comme la restauration, l’hôtellerie et l’aide aux personnes. Mais ces emplois sont aussi les premiers à être supprimés en période de ralentissement économique. Selon le centre de recherche indépendant Center on Budget and Policy Priorities (6), le pourcentage de mères seules sans emploi est passé de 9,8 % en 2000 à 12,3 % en 2002. Et, au cours des trois dernières années, 60 % des allocataires sont restés sans emploi.

C’est sur la base de ce constat alarmant que l’administration Bush a décidé de proposer une version musclée de la loi de 1996, obligatoirement réexaminée par le Congrès tous les cinq ans. Ce projet de loi, intitulé « Progresser vers l’indépendance » (Working Toward Independence), comporte plusieurs innovations, parmi lesquelles le relèvement de 30 à 40 heures par semaine du nombre d’heures d’activité obligatoire pour toucher l’aide sociale à taux plein, ou le soutien aux « mariages sains » (Healthy Marriage Initiative) (7).

L’idée est simple : le mariage étant l’un des meilleurs moyens de prévenir la pauvreté, les conseillers conjugaux doivent aider les couples à poursuivre une vie commune pour économiser l’argent du contribuable. Cette offensive d’ordre moral s’est renforcée avec la réélection de M. Bush, en novembre 2004 puis la nomination, en janvier 2005, au poste de secrétaire d’Etat aux affaires sociales de M. Michael Leavitt, ancien gouverneur de l’Utah - un Etat qui a dépensé 600 000 dollars en 2002 pour financer un programme de célébration du mariage.

Toutefois, pour l’instant, le projet de la Maison Blanche n’a pas été voté, en raison de l’opposition des démocrates au sein du Sénat, et tous les trois ou six mois, le Congrès renouvelle l’autorisation budgétaire de faire fonctionner le dispositif. Ce statu quo, qui permet d’éviter le pire au niveau fédéral, n’empêche pas les gouverneurs républicains de modifier le programme dans un sens ouvertement réactionnaire au niveau des Etats. Ainsi, la Virginie-Occidentale ajoute désormais 100 dollars mensuels pour toute famille allocataire dont les deux parents sont mariés, vivent sous le même toit et reçoivent de manière conjointe l’assistance sociale.

Modèle appliqué au Royaume-Uni

Rien d’aussi extrême au Royaume-Uni, où le gouvernement travailliste de M. Anthony Blair a adopté une version édulcorée du workfare américain sous la forme des programmes Nouvelle Donne (New Deal), en direction des jeunes de 18-24 ans, des handicapés, des mères célibataires, des chômeurs de plus de 55 ans. Le New Deal for Young People (NDYP, Nouvelle Donne pour les
jeunes) en représente le programme phare.

Mis en œuvre dès 1997, il oblige les 18-24 ans bénéficiaires de l’allocation chômage depuis plus de six mois à occuper un emploi. Là encore, on retrouve contrainte et incitation.

Côté contrainte, tout allocataire de 18-24 ans doit s’enrôler dans le nouveau dispositif sous peine de se voir supprimer tout ou partie de ses indemnités. A cette fin, les Services pour l’emploi, équivalents de l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) en France, convoquent les jeunes chômeurs pour un premier entretien. S’ils ne répondent pas, il s’ensuit une série de lettres d’avertissement pouvant conduire à la suppression de tout ou partie de l’allocation au bout de quatre semaines.

Côté incitation, le conseiller pour l’emploi offre, pendant quatre mois, une « aide intensive à la recherche » d’une « occupation » salariée, tels qu’un bilan de compétences personnalisé ou de la rédaction d’un projet professionnel. Si, au terme de cette période, le jeune n’a toujours rien, cinq possibilités s’offrent à lui. Première option : il bénéficie d’un emploi aidé, sous forme de subventions versées à l’employeur pendant six mois maximum. Deuxième option : il se voit proposer un travail de bureau bénévole (secrétariat, vente...) ou - troisième possibilité - un emploi bénévole dans l’entretien des bâtiments publics, des chemins de fer ou des jardins publics. La quatrième option consiste à proposer une formation d’un an maximum. Cinquième et dernière possibilité : une aide à la création d’entreprise.

Le chômeur est tenu d’accepter au moins l’une de ces options sous peine de perdre tout ou partie de son allocation. Selon un organisme de recherche indépendant, le National Audit Office (8), sur un total de 719 000 participants à la fin octobre 2001 (dernier chiffre connu), 40 % ont accédé à un emploi non subventionné pendant au mois treize semaines ; 11 % ont été transférés vers d’autres types de prestations, notamment l’allocation pour adulte handicapé ; 20 % ont recommencé à percevoir l’allocation-chômage. Enfin, 29 % ont quitté le dispositif pour des motifs inconnus.

Pour les parents isolés, des mères célibataires dans la quasi-totalité des cas, la contrainte est beaucoup moins forte et la participation au programme d’activation, la Nouvelle Donne pour les parents isolés (New Deal for Lone Parents), s’effectue sur la base du volontariat. Seule condition pour bénéficier des prestations : participer à un entretien annuel d’évaluation. Au cours de cet entretien, le conseiller pour l’emploi incite les ayants droit à participer au programme de retour sur le marché du travail.

Les mères célibataires travaillant au moins 16 heures par semaine peuvent toucher le Working Tax Credit, qui prend en charge les coûts de la garde d’enfants pour un maximum de 175 livres (257euros) par semaine et par enfant, soit 70 % des frais de garde. Et les femmes ayant une activité bénéficient d’une prime de retour à l’emploi d’un montant de 40 livres (59
euros) par semaine.

Selon le gouvernement, ces programmes auraient touché un million de personnes depuis 1998 (9), dont 276 000 grâce à la Nouvelle Donne pour les parents isolés et 520 000 personnes, grâce au NDYP. En fait, selon le National Audit Office, seuls 30 000 à 40 000 jeunes auraient trouvé un emploi grâce à ce dispositif (10). De plus, la plupart d’entre eux ne conservent pas leur emploi plus de treize semaines en moyenne. Enfin, un travail n’entraîne pas automatiquement une augmentation du niveau de vie. Un smic-jeunes a été mis en place : 4,10 livres l’heure (6euros) contre 4,85 pour les plus de 21 ans... Ce qui pousse les employeurs à licencier sans remords les « vieux » de 22 ans, dès qu’ils passent au tarif adulte. Ces jeunes peu qualifiés enchaînent les petits boulots sans avenir et n’ont aucune chance d’accéder à un logement décent.

Les salaires sont si maigres que le gouvernement a distribué à quelque 250 000 ménages pauvres un crédit d’impôt complétant les revenus, le Working Tax Credit. En clair, il subventionne les bas salaires en se gardant de faire pression sur les employeurs et entretient ainsi une réserve de main-d’œuvre mal payée, qui a le plus grand mal à boucler les fins de mois en dépit des transferts sociaux. Ainsi, 29 % des femmes travaillent à temps partiel, pour une durée moyenne de seize à trente heures par semaine. En 2002, 17 % (contre 21 % en 2000) de la population se situe au-dessous du seuil de pauvreté (11). Les parents isolés représentent 37 % des adultes vivant au-dessous du seuil de pauvreté (12).

Avec un tel sous-emploi, il est possible d’afficher un taux de chômage officiel à son plus bas niveau depuis vingt ans, oscillant entre 4,5 et 4,8 % en 2004. Mais le problème majeur du Royaume-Uni est devenu la part de personnes bénéficiaires des pensions d’invalidité. Au cours des années 1980-1990, les travailleurs sociaux ont encouragé le transfert des candidats à l’allocation-chômage vers les prestations pour adultes handicapés, notamment dans les régions désindustrialisées du pays (13). 2,7 millions de personnes en 2004, soit 7,5 % de la population active en âge de travailler, en sont bénéficiaires. Elles sont devenues la cible privilégiée des politiques d’activation.

Le gouvernement a lancé en octobre 2003 un programme expérimental, les Sentiers vers l’emploi (Pathways to Work). Ce dispositif, testé dans sept localités britanniques, combine incitation financière - une prime de retour à l’emploi de 40 livres par semaine - et contrainte - une série d’entretiens individualisés avec un conseiller pour l’emploi qui établit un plan de retour à l’emploi. Le conseiller est également présent à chaque visite médicale, afin d’explorer les possibilités de retour sur le marché du travail.

Jusqu’à présent, le gouvernement a pris quelques précautions, car les personnes handicapées et les parents isolés disposent de l’appui de groupes d’intérêts relativement influents, tels que le National Council for One Parent Families (Conseil national pour les familles monoparentales). Mais, après les élections, la nomination au poste de ministre des affaires sociales de M. David Blunkett, ancien ministre de l’intérieur réputé pour son intransigeance, indique sa volonté de durcir ces dispositifs.

Les pays scandinaves séduits

Présentés comme les derniers bastions de l’Etat-providence, la Suède, la Finlande et le Danemark ont, eux aussi, adopté des politiques d’activation, au cours des années 1990 (14). L’octroi de l’assurance et/ou de l’aide sociale est lié au respect des plans de retour à l’emploi, qui dressent un bilan de compétences du bénéficiaire et détaillent les mesures à suivre pour chacun. Les demandeurs d’emploi doivent accepter les offres de travail qui leur sont présentées, les récalcitrants pouvant se voir supprimer tout ou partie des prestations d’assurance-chômage ou d’aide sociale. D’abord testée sur les populations les plus fragiles comme les jeunes, les immigrés (15) et les chômeurs de longue durée, cette pratique s’est peu à peu étendue jusqu’à inclure l’ensemble des chômeurs.

Au Danemark, les conditions d’accès à l’assurance-chômage ont été durcies dès 1994. A cette époque, la période d’indemnisation est passée de neuf à sept, avant de tomber à cinq ans en 1996 puis à quatre ans, en 2003. De plus, les bénéficiaires doivent obligatoirement participer aux programmes d’activation, dès le début de la période de chômage. Les propositions sont classiques : aide à la recherche d’un travail, formation professionnelle, ou obligation d’occuper un emploi subventionné dans le secteur public ou privé, ou un emploi public municipal, un pool job, sorte de contrat emploi solidarité (CES) à la suédoise, créé pour les chômeurs de longue durée. Résultat : le nombre de demandeurs d’emploi indemnisés a chuté, passant de 343 000 en 1994 à 123 251 en 2002, avant de repartir à la hausse en 2003.

Le niveau des prestations, lui, s’est maintenu. Le chômeur de plus de 25 ans peut recevoir jusqu’à 90 % de son salaire net, à condition de ne pas dépasser 406 euros par semaine (1 626 euros par mois). Tous les trois mois, le conseiller convoque le bénéficiaire, qui peut voir cette prestation réduite et même suspendue s’il ne suit pas les étapes du plan de retour à l’emploi.

Si elles ne touchent pas l’assurancechômage, les personnes les plus démunies peuvent bénéficier de l’aide sociale, dont les critères d’attribution se sont durcis, eux aussi, et sont devenus carrément discriminatoires. D’un montant compris entre 1 100 euros et 1 462 euros selon la charge de famille, l’aide sociale n’est accessible qu’aux Danois et aux étrangers résidant au Danemark depuis plus de sept ans, à condition d’accepter une offre « raisonnable » d’activation ; en cas de refus, l’aide est supprimée. Les autres immigrés n’ont qu’une prestation de 709 euros (au lieu des 1 100 aux nationaux) pour une période de six mois. Ces restrictions ont entraîné une chute du nombre de bénéficiaires, de 117 000 en 1994 à 86 000 en 2000.

De prime abord, les résultats de cette politique volontariste semblent probants. Seuls 11 % de la population vivent au-dessous du seuil de pauvreté, l’un des plus bas de l’Union européenne. Le taux de chômage de la population active est passé de 7,7 % en 1994 à 5,6 % en 2003. Du coup, la presse et le gouvernement français ont pour la coalition conservatrice et néolibérale au pouvoir depuis 2001 les yeux de Chimène. A tel point que M. Gérard Larcher, le ministre délégué français aux relations du travail, salue le miracle danois qui, à l’entendre « n’est pas le fruit du hasard. Il marque un triangle d’or entre une grande flexibilité du marché de l’emploi, un niveau élevé de protection sociale en cas de chômage et une politique efficace d’activation des sans-emploi (16). »

Il est pour le moins curieux de voir un ministre défendre un dispositif s’appuyant sur les emplois publics de type CES, que le gouvernement de M. Jean-Pierre Raffarin s’est empressé de supprimer à son arrivée au pouvoir. Et les uns et les autres oublient que les dépenses de formation au Danemark demeurent très élevées, représentant plus de la moitié des dépenses dites d’activation (56,6 % en 2002, contre 34,6 % en 1995).

Quant aux résultats, ils n’ont rien de miraculeux. Comme le montre le chercheur Peter Abrahamson (17), un tiers des chômeurs ont été transférés de l’assurance-chômage et de l’aide sociale vers les pensions de pré-retraite et d’invalidité. Seules entre la moitié et 60 % des personnes inscrites dans ces programmes ont un travail (à temps plein et à temps partiel). Et encore, dans la plupart des cas, les bénéficiaires de l’aide sociale se retrouvent au chômage. Et les emplois publics municipaux n’améliorent aucunement les chances de trouver un travail stable, leurs bénéficiaires retournant vers l’aide sociale une fois leur contrat terminé.

Du reste, de l’aveu même du gouvernement, les politiques d’activation n’enrayent en rien la hausse du chômage. Le nombre des personnes au chômage et en période d’activation a augmenté de 29 000 entre 2001 et 2003, soit près de 7,5 % de la population en âge de travailler en 2003. Et le nombre d’emplois subventionnés, au nom du programme d’activation, est passé de 10 954 en 1999 à 12 750 en 2002 (sur une population active de 2,8 millions).

Enfin, comme dans les autres pays où il se développe, le système a contribué à tirer l’ensemble des salaires vers le bas. Au Danemark, la part des salaires dans la valeur ajoutée (richesses créées) est passé de 79,1 % en 1980 à 70,9 % en 1990 et 68,3 % en 2000.

En France, tout est prêt

Les politiques françaises d’activation ont d’abord concerné les chômeurs de longue durée et les jeunes (avec la création des CES et des
emplois-jeunes) et se sont étendues à l’ensemble des demandeurs d’emploi, avec la réforme du plan d’aide et de retour à l’emploi (Pare) adopté en 2001 (18). Contrairement aux dispositifs nordiques et anglo-saxons, le Pare ne revêt pas en théorie un caractère obligatoire.

Toutefois, en décembre 2003, le gouvernement de M. Raffarin a instauré un revenu minimum d’activité (RMA) pour les bénéficiaires du revenu minimum d’insertion (RMI). Ce RMA, dont la gestion est transférée de l’Etat aux départements comme celle du RMI, est versé aux RMistes occupant un emploi à temps partiel d’au moins vingt heures et pour une durée de dix-huit mois maximum (19). Pour l’heure, la loi demeure floue sur son côté obligatoire. Interrogés, les rédacteurs du projet affirment que c’est « aux départements de prendre leurs responsabilités ». Autrement dit, les départements héritent d’un dispositif coûteux dont l’Etat cherche à se désengager, y compris politiquement. Pour justifier ce dispositif, le gouvernement explique qu’il s’agit de « sortir d’une situation d’assistance » et de « rendre incitatifs les revenus du travail ».

Tout est prêt pour glisser vers un système à la danoise ou à l’anglo-saxonne : réforme des agences pour l’emploi, ouverture du placement aux agences d’intérim, projet de contrôle des chômeurs laissé dans les cartons jusqu’au lendemain du référendum sur le traité constitutionnel européen, RMA... Déjà, malgré un durcissement des conditions d’accès à l’aide sociale, tous les clignotants sociaux sont au rouge : le chômage dépasse 10 % de la population active, le nombre d’allocataires du RMI atteint 1,19 million. Enfin, le taux de pauvreté est remonté à 15 % en 2003 (20).

Compte tenu des maigres résultats de ces programmes, on se demande ce qui peut justifier l’engouement des gouvernements pour les politiques d’activation. En fait, ayant renoncé à modifier le comportement d’embauche des entreprises, l’Etat cherche à transformer la psychologie des bénéficiaires de l’aide sociale en leur imposant d’être sans cesse plus adaptables aux demandes du marché du travail. L’idéologie de l’« employabilité » au cœur de ces programmes rend ainsi les chômeurs responsables de leur propre sort. Désormais, ce ne sont plus les gouvernants ou les entreprises qui sont à blâmer, mais bien les exclus eux-mêmes.

(1) Lire Jean-Claude Barbier, « Peut-on parler d’activation de la protection sociale en Europe ? », Revue française de sociologie, Paris, 43-2, avril-juin 2002, p. 307-332.

(2) Lire le dernier rapport annuel du Congrès, Temporary Assistance for Needy Families, Office of Research, Planning and Evaluation, Administration for Children and Families, US Department of Health and Human Services, Washington, novembre 2004.

(3) Il est égal à 9 827 dollars par an pour une personne seule.

(4) Base de données qui permet les comparaisons internationales des taux de pauvreté relatifs.

(5) Census Bureau, Income, Poverty and Health Coverage in the United States in 2003, Washington, 2004. Lire Olivier Appaix, « Les patrons américains en rêvent », Le Monde diplomatique, juillet 2004.

(6) Center on Budget and Policy Priorities, Recent Welfare Reforms Research Findings, Washington, janvier 2004.

(7) Congressional Research Service, TANF Reauthorization : Side by Side Comparison of Current Law and Two Versions of H.R. 4, Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis, Washington, février 2004.

(8) The New Deal for Young People, National Audit Office, Londres, février 2002.

(9) Office du Trésor, Pre-Budget Report, Opportunity for All, chapter IV, Londres, 2004.

(10) The New Deal..., op. cit.

(11) Eurostat, « Poverty and Social Exclusion in the EU », in Statistics in Focus, Bruxelles, septembre 2004.

(12) Department for Work and Pensions, Households Below Average Income, chap. V, Londres, 2003.

(13) Lire aussi Dominique Vidal, « Miracle ou mirage aux Pays-Bas », Le Monde diplomatique, juillet 1997.

(14) Ake Bermark, « Prêts à travailler ? Les politiques d’activation en Suède au cours des années 1990 », in Revue française des affaires sociales, n° 4, La Documentation française, Paris, octobre-décembre 2003.

(15) Jon Kvist, « Les stratégies scandinaves d’activation dans les années 1990 : vers un remaniement du concept de citoyenneté sociale et du modèle social scandinave », Revue française des affaires sociales, n° 4, La Documentation française, Paris, octobre-décembre 2003.

(16) Table ronde sur la « flexiurité », Maison du Danemark, Paris, 23 février 205.

(17) Lire Wim Van Oorschot et Peter Abrahamson, « The Dutch and Danish Miracles Revisited », Social Policy and Administration, vol. 37, n° 3.

(18) Lire Bruno Palier, Gouverner la sécurité sociale, PUF, Paris, 2002.

(19) Lire Martine Bulard, « Etat d’urgence sociale », Le Monde diplomatique, mars 2004.

(20) Eurostat, « Poverty and social... », op. cit.

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Monde Diplomatique http://www.monde-diplomatique.fr/2005/06/DAGUERRE/12554 - juin 2005


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