De Bamako à Hong-Kong de Denis Sieffert

Politis jeudi 8 décembre 2005
lundi 12 décembre 2005

Politis
Les sommets franco-africains apparaissent de plus en plus comme des survivances d’un monde révolu. Héritage du pompidolisme post-colonial des années 1970, ils portent le deuil de Jacques Foccard, l’homme des sulfureux réseaux gaullistes en Afrique. La France y est condamnée aujourd’hui à jouer les avocats de ses partenaires dans les instances internationales. Ou à promettre de plaider leur cause. Mais son impuissance, sans même parler du double langage de ses plus hauts responsables, ne fait que souligner l’anachronisme de la situation. Inviter la communauté internationale à modérer son libéralisme quand on pratique soi-même cette doctrine dans les frontières hexagonales, et quand on n’en peut mais au niveau européen, revient à tromper son monde. De même, les discours africains de Jacques Chirac, prononcés le week-end dernier à Bamako dans une ambiance festive savamment mise en scène, prennent une tout autre tournure une fois de retour à Paris. Lorsque le Président français, au milieu des boubous et des masques dogons, annonce que la France facilitera la délivrance des visas de longue durée pour les entrepreneurs, cadres, chercheurs, professeurs et artistes africains, on a envie d’applaudir. Mais quand Nicolas Sarkozy évoque depuis Paris « l’immigration choisie », on a au contraire le sentiment d’une entreprise cyniquement coloniale. C’est pourtant la même chose. Le même projet d’exploiter à bon compte les compétences des jeunes élites africaines, quitte à en dépouiller les pays d’origine. Lorsqu’il est question de retenir chez eux les candidats à l’émigration par de meilleures conditions économiques, on ne peut qu’approuver. Mais on pressent en même temps que l’irréalité de ce discours se traduira en France par davantage de répression et d’expulsions. Entre les deux, les « jeunes » ambitieux, pleins de rêves et de révolte contre leur condition, seront devenus des ombres niées dans leur identité même

Les sommets franco-africains apparaissent de plus en plus comme des survivances d’un monde révolu. Héritage du pompidolisme post-colonial des années 1970, ils portent le deuil de Jacques Foccard, l’homme des sulfureux réseaux gaullistes en Afrique. La France y est condamnée aujourd’hui à jouer les avocats de ses partenaires dans les instances internationales. Ou à promettre de plaider leur cause. Mais son impuissance, sans même parler du double langage de ses plus hauts responsables, ne fait que souligner l’anachronisme de la situation. Inviter la communauté internationale à modérer son libéralisme quand on pratique soi-même cette doctrine dans les frontières hexagonales, et quand on n’en peut mais au niveau européen, revient à tromper son monde. De même, les discours africains de Jacques Chirac, prononcés le week-end dernier à Bamako dans une ambiance festive savamment mise en scène, prennent une tout autre tournure une fois de retour à Paris. Lorsque le Président français, au milieu des boubous et des masques dogons, annonce que la France facilitera la délivrance des visas de longue durée pour les entrepreneurs, cadres, chercheurs, professeurs et artistes africains, on a envie d’applaudir. Mais quand Nicolas Sarkozy évoque depuis Paris « l’immigration choisie », on a au contraire le sentiment d’une entreprise cyniquement coloniale. C’est pourtant la même chose. Le même projet d’exploiter à bon compte les compétences des jeunes élites africaines, quitte à en dépouiller les pays d’origine. Lorsqu’il est question de retenir chez eux les candidats à l’émigration par de meilleures conditions économiques, on ne peut qu’approuver. Mais on pressent en même temps que l’irréalité de ce discours se traduira en France par davantage de répression et d’expulsions. Entre les deux, les « jeunes » ambitieux, pleins de rêves et de révolte contre leur condition, seront devenus des ombres niées dans leur identité même.

Il est vrai que c’est en Afrique que devrait se résoudre le problème de l’immigration. Mais il faudrait pour cela poser les jalons d’un rééquilibrage Nord-Sud. Qui peut y croire quand on sait que quelque 320 millions d’Africains survivent ­ selon l’ONU ­ avec moins d’un dollar par jour ? C’est tout le contraire qui se produit. Même le Président malien n’est pas dupe quand il vante les bienfaits de cette manne annuelle de 180 millions d’euros envoyés au pays par les quatre millions de membres de la diaspora malienne. On ne veut pas d’émigration, mais on compte dessus...

La vérité, c’est pour dans quelques jours. Quand l’actualité se sera déplacée de Bamako à Hong-Kong, où doit se tenir, à partir du 18 décembre, la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce. Que vaudra alors l’appel lancé par Jacques Chirac aux « pays riches » pour qu’ils doublent l’aide au développement ? Et que dire de la mise en garde « contre certaines évolutions trop libérales » en matière de commerce international ? Peut-on un seul instant espérer que cet appel sera entendu quand on sait que l’Afrique représente moins de 2 % des échanges internationaux ? Et que ce discours s’adresse à une institution dont la raison d’être est la libéralisation des échanges. Une institution qui ne connaît que le rapport de forces économiques. On sait déjà par exemple que le « dossier coton », tellement important pour plusieurs pays africains, a été purement et simplement ignoré au cours des réunions préparatoires, tant par les représentants des États-Unis que par les Européens. Le bilan tiré lundi par plusieurs associations est alarmant pour toutes les agricultures vivrières du Sud, affaiblies par le libéralisme. La tendance est à la baisse des prix des matières premières, pour le plus grand profit des pays du Nord. Quant à la question du développement, elle demeure marginale, parce que tout simplement antagonique au système. Elle est même en recul depuis onze ans. En 1994, les accords de Marrakech exemptaient les pays les moins avancés (PMA) (c’est-à-dire les plus pauvres, dans le langage technocratico-financier) d’un certain nombre d’obligations de réciprocité. Une sorte de « privilège » dérisoire des plus déshérités, qui n’existe même plus aujourd’hui.

Les voeux pieux de Bamako n’ont donc aucune chance de se réaliser à Hong-Kong. C’est la nature même de l’OMC qui entre en contradiction avec les objectifs de rééquilibrage Nord-Sud. On connaît l’histoire : ce n’est évidemment pas le principe d’un organisme de réglementation qui est en cause, mais le fait que celui-ci ne répond aujourd’hui qu’à un impératif commercial. Comme si le commerce devait transcender toute autre considération sociale, sanitaire, culturelle, ou environnementale. Et comme si tout autre impératif devait lui être soumis. Si une institution multilatérale poursuivait d’autres objectifs, on pourrait allégrement se passer des ambiguïtés des sommets franco-africains.


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