¿Elecciones legislativas en Venezuela : que pasó ? par Jean-Marie Hétier*, Lucy Alvarez*, Gustavo Gonzalez*

lundi 20 mars 2006

Jean-Marie Hétier (Investigador jubilado ex coopérant au Vénézuela) Lucy Alvarez (Socióloga,Profesora jubilada de la Universidad del Zulia) Gustavo Gonzalez (Profesor de economia en la Universidad de los Andes) Luz Parga (Socióloga Profesora jubilada de La Universidad de los Andes’
Jean-Marie Hétier et Lucy Alvarez ont animé un diaporama au Jas de Bouffan

« Je n’accepte pas ce qu’on me dit, que quand nous allons choisir nos députés il y a moins de motivation, non, je n’accepte pas cela », a expliqué Chávez . « Presque 6 millions ont voté pour le Non au référendum, et maintenant pour les élections législatives nous n’arrivons même pas à 3 millions, où est le reste ? Gouverneurs, maires, responsables des Communautés, qu’est qui se passe, ? Je n’ accepte aucune excuse de personne, maintenant je reprends la main ».
Cette déclaration présidentielle du 19 décembre, quinze jours après des élections législatives problématiques, signifie que l’interprétation de cet événement, apparemment électoral, n’est pas si simple

. Cette situation, sans aucun doute, mérite des explications. Rappelons tout d’abord qu’au referendum révocatoire d’août 2004 il y a eu seulement quatre millions d’abstentions, quatre millions d’électeurs ont désapprouvé le mandat du président et six millions l’ont consolidé. La dernière élection législative de décembre 2005 se caractérise par une abstention massive de 11 millions d’électeurs dans un univers électoral de 14 millions et il en est sorti une assemblée nationale unicolore.
Pour autant, aucun observateur sérieux n’a considéré que ce dernier résultat puisse être considéré comme un véritable succès de l’opposition. En effet, cette opposition a incité à l’abstention au dernier moment après l’acceptation par le Conseil électoral de toutes ses exigences et quand tous les sondages considéraient sa déroute comme certaine. Toutefois, le résultat obtenu ne satisfait pas non plus les partisans du gouvernement qui ne savent pas si cet épisode électoral consolide ou affaiblit le processus de changement en cours dans le pays. Ce n’est pas par hasard que nous parlons ici d’un "processus de changement" et non précisément d’une révolution, terme pourtant utilisé tous les jours par le gouvernement et ses partisans pour définir le nouveau processus. En effet, ce processus n’a pas pris le chemin historique traditionnel des révolutions et a pris, plutôt la voie électorale- institutionnelle : 8 élections durant les dernières 7 années, toutes gagnées par Chávez et son Gouvernement. Pour toutes ces raisons, il nous paraît intéressant, pour le lecteur européen, d’indiquer certaines pistes d’interprétation de ce qui est, de toute évidence, non un simple incident électoral, mais bien une étape importante du processus de changement en cours au Vénézuéla.
Au niveau socio-politique, ce processus a en fait commencé depuis dix sept ans mais son expression électorale survient il y a seulement sept ans à l’occasion des élections présidentielles de 98 gagnées par Hugo Chávez. En effet, le début réel de ce processus se situe en février 1989 avec une série manifestations violentes et de pillages des commerces de détail et surtout de supermarchés (dans plusieurs des principales villes du pays) réalisées par des masses inorganisées. Ces manifestations spontanées et inattendues appelées "le Caracazo", ont été durement réprimées (entre 3000 à 5000 morts) par le gouvernement social-démocrate corrompu de l’époque. Ces manifestations ont tellement déstabilisé le système politique vénézuelien qu’il n’a pas pu se récupérer jusqu’à l’avènement du processus de changement politique et social que le Vénézuéla vit actuellement. Pour rendre compte de cette complexité, sans prétendre être exhaustifs ni définitifs dans les interprétations proposées, il nous paraît important d’insister sur trois aspects de l’étape électorale de décembre 2005 : l’aspect historique et international, l’aspect idéologique et l’aspect psycho-social

L’aspect historique et international.

En tant que pays voisin de la Colombie avec tout le contexte conflictuel que cela représente (commerce, trafic de drogues, paramilitaires, guérilla), mais aussi en tant que voisin de la puissance impérialiste hégémonique la plus puissante dans toute l’histoire de l’humanité avec tout l’impact que cela implique, ce pays pétrolier, un des principaux fournisseurs des Etats-Unis (15%), et membre fondateur de l’OPEP, avait une classe dominante (mais minoritaire) habituée à percevoir le rôle que le Vénézuéla peut jouer dans le contexte mondial et à le prendre en compte dans son comportement politique. Le "chavismo" a hérité un pays structuré par des chefs d’entreprises, des commerçants et de puissantes entreprises non-productrices, habitués à manier de grandes ressources économiques à partir du revenu pétrolier. Les grandes accumulations de la richesse du pays par une petite minorité accentuent le contraste avec la pauvreté et la marginalité de la majorité de la population dont l’abstention électorale traditionnelle était induite par un système électoral clientéliste (Social-démocrates et démocratie chrétienne) qui la prenait en considération seulement quand il pouvaient acheter son vote. Actuellement, le changement se manifeste au niveau électoral par le fait que les abstentionnistes d’hier peuvent aller voter librement et les électeurs d’hier se regroupent surtout dans l’opposition ou dans l’abstention.
Mais les partisans de l’actuel gouvernement ne donnent pas autant de poids à l’impact international de leur activité électorale et leurs motivations individuelles ou locales sont encore déterminantes dans l’appui à un processus de changement dont les dimensions écologiques (la fin de la civilisation du pétrole), commerciales (la fin de la domination du commercial sur le social, le politique et l’écologique) et internationales (le début de la fin de la domination hégémonique d’un seul pays) n’ont pas nécessairement un poids décisif au moment d’aller voter. De la même manière, il est très probable que les acteurs de la geste bolivarienne au temps des guerres d’indépendance du XIX siècle n’avaient pas non plus une conscience très claire de la portée internationale des événements qui leur a été donné de vivre.

L’aspect idéologique.

En insistant sur l’irréversibilité du processus en cours, l’actuel gouvernement a pris la responsabilité de convaincre une frange importante de ses partisans que la démocratie représentative traditionnelle, en vigueur dans la majorité des pays de la planète, est un conservatisme déguisé au service d’une minorité privilégiée. Par conséquent, pour beaucoup des partisans du gouvernement, l’effet international de l’abstention n’a pas une importance décisive. Le thème de l’irréversibilité a eu aussi un autre effet secondaire qui a été celui de « paralyser » une grande majorité de la classe moyenne (trois à quatre millions de citoyens salariés dans sa majorité) qui n’est pas prête à abandonner définitivement un système électoral qu’elle considèrent comme l’essence même d’une démocratie laïque. Pour cette catégorie de citoyens, il est essentiel de conserver le principe de l’alternance en disposant d’équipes politiques de gouvernement capables de proposer des alternatives par rapport à la politique du gouvernement du moment. Dans ce type de démocratie représentative, aucun parti ne peut se considérer propriétaire de l’Etat qui est à tout le monde, tant aux partisans du gouvernement qu’à ceux de l’opposition. Pour beaucoup de membres de la classe moyenne, il paraît inconcevable de sortir de ces règles du jeu et par conséquent "ils ne peuvent" aller voter parce qu’ils sont comme paralysés. Ce "traumatisme" de l’irréversibilité ne va pas s’effacer facilement.
L’alternative où se situe une grand partie de la société vénézuélienne consiste à choisir entre faire un pas décisif vers un changement irréversible pour arriver à un avenir inconnu dans un nouveau système socio-économique ou continuer un processus réversible de réforme semblable à l’expérience des sandinistes nicaraguayens qui ont dû abandonner le pouvoir après avoir perdu les élections.
En d’autres termes, la lutte principale se situe maintenant entre réforme ou révolution. Les contradictions de classe du mouvement bolivarien s’intensifient. Le secteur réformiste exprime maintenant la pression et les intérêts de classe de la bourgeoisie et de l’impérialisme mis en échec par un mouvement populaire inattendu qu’ils n’ont pas pu arrêter à temps. Ce secteur réformiste a encore le contrôle de la grande majorité des ministères, gouvernements locaux et mairies ainsi que de la grande majorité des députés de l’Assemblée Nationale et de la direction des partis du Bloc du Changement. Ce secteur s’appuie, en outre, sur une partie du secteur bureaucratique de l’Etat encore protégé par les lois sociales et la protection syndicale du secteur public. L’abstention massive convient aussi à ce secteur parce qu’elle préserve ses possibilités de reprendre le contrôle du pouvoir dans un avenir proche au nom d’une majorité de réconciliation nationale.

L’aspect psycho-social.

Cette population vénézuélienne, invitée à prendre part un processus de changement d’une telle ampleur à l’échelle nationale, continentale et mondiale, a été soumise pendant quarante années à un bombardement télévisuel tellement intense depuis l’âge le plus tendre, qu’elle est en grande partie engagée dans un processus mental d’individualisation irréversible pour une grande partie des générations en âge de voter. Ce processus d’individualisation, dénoncé depuis longtemps par quelques penseurs et théoriciens du changement social, consiste à détruire tous les groupes sociaux organisés (syndicats, associations etc..) pour laisser le citoyen seul face à l’Etat apparamment omnipotent mais en réalité soumis à la logique du capital multinational. La prise en compte du processus d’individualisation aide à mieux comprendre le comportement électoral vénézuelien.
Une première partie du déficit électoral du secteur « chavista » est l’expression de la méfiance de beaucoup de citoyens qui se considèrent bien comme partie de la base électorale de Chávez mais qui ont voulu sanctionner la mauvaise conduite de beaucoup de gouverneurs, de maires et de députés corrompus ou simplement plus préoccupés de leur carrière politique que de la situation quotidienne de leurs électeurs.
D’autres citoyens prennent part activement comme volontaires à certaines activités éducatives ou sociales et se contentent du fait que leur organisation de base est en contact direct avec Chávez. En conséquence, ils considèrent que l’acte de voter est quelque chose d’artificiel par rapport aux réalités de la vie quotidienne. L’importance du vote pour ce type de militants actifs est très relative parce qu’ils pensent que l’essentiel du processus de changement ne passe pas par la voie électorale
.
Pour en finir avec les motivations individuelles d’abstention, il ne faut pas sous-estimer le fait que beaucoup de citoyens, surchargés de responsabilités pour assurer leur survie individuelle et familiale, ne peuvent pas faire face à la complexité de leur situation précaire et se réfugient dans l’abstention pour préserver leur sécurité personnelle dans un avenir que, pour beaucoup de raisons, ils considèrent incertain.

Conclusions

Comme nous l’avons vu, les élections législatives ont été beaucoup plus qu’un événement banal dans un système stable. En réalité il s’agit d’une étape dans un enchaînement d’épisodes d’une lutte socio-politique en cours. Cette nouvelle campagne contre le processus de changement en cours au Vénézuéla a commencé avec le retrait de l’opposition dans les élections législatives du 4 décembre, dans le but de retirer sa légitimité à la majorité chaviste et révolutionnaire et ainsi mettre en doute la légitimité du gouvernement du Président Chávez, en préparant une nouvelle offensive contre-révolutionnaire. Il ne faudrait pas s’étonner que la prochaine action de lutte contre-révolutionnaire se produira au niveau de l’approvisionnement des biens de première nécessité et de la spéculation des fournisseurs. De fait, déjà l’agro-industrie se rebelle contre les prix fixés pour les matières premières de base par le gouvernement. L’agro-industrie baisse la production et n’achète pas la matière première aux producteurs pour faire pression sur le gouvernement et obtenir ainsi qu’il monte les prix. De cette manière, l’agro-industrie augmente ses bénéfices en obligeant le gouvernement à monter les prix de produits de base que consomme la majorité de la population. Ceci donnera lieu, dans les jours qui viennent, à toute une série de confrontations.
Pour terminer il paraît opportun de rappeler ce qui s’est passé au Nicaragua il y a plus de vingt ans.
Lors des élections de du 4 novembre 1984, la Coordination démocratique nicaraguayenne, formée par les trois principaux partis d’opposition et par le Conseil supérieur de l’entreprise privée (Cosep) a, de la même manière, boycotté les élections après avoir annoncé sa participation. Cela s’est produit après un voyage aux Etats-Unis de son dirigeant, Arturo Cruz, qui a décidé soudainement de ne plus se présenter. Washington a alors offert jusqu’à 300.000 dollars aux dirigeants de partis qui étaient retirés des listes, afin de priver les élections de leur crédibilité. Finalement seuls les candidats du Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN) se sont présentés. 75.4% des inscrits ont voté, les sandinistes ont obtenu 63%, et M. Daniel Ortega a été élu comme Président et le FSLN obtint 61 des 96 sièges du parlement. Plus de 500 observateurs étrangers ont certifié la régularité de l’élection. Cela n’empêche pas à Ronald Reagan de déclarer immédiatement que "les élections nicaraguayennes compliquent les relations entre les Etats-Unis et le Nicaragua..." Cette victoire sans adversaire a permis de mettre en doute la légitimité du scrutin démocratique organisé dans ce pays depuis 50 années, et d’introduire, même en Europe, l’idée d’un Nicaragua sous la coupe d’un régime totalitaire justifiant ainsi d’avance les actes de déstabilisation de la Maison Blanche. De la même manière, Washington et l’opposition vénézuélienne ont agi pour discréditer la nouvelle Assemblée nationale vénézuélienne, comme "monochrome" et "illégitime" puisqu’elle provient d’élections sans opposition. Les institutions démocratiques sont mises en doute sur la scène internationale, afin d’affaiblir le Président Chávez en affirmant que son Gouvernement glissait, lentement mais sûrement, vers la "dictature". De cette manière, les dernières élections constituent un banc d’essais en vue de l’élection présidentielle qui aura lieu en 2006, et pour lesquelles Chávez reste indéniablement le candidat favori.
Les interprétations des dernières élections vénézuéliennes changent beaucoup selon le point de vue local, national et international. Dans le contexte latino-americain actuel, une majorité des pays auront d’ici peu à se définir vers une démocratie sociale consolidée dans un processus de mondalisation humanisé (courant gauche réformiste bien représenté par Lula au Brésil ou la nouvelle présidente chilienne Michelle Bachelet) ou vers un socialisme du XXIème siècle (Chávez et Evo Morales) qui reste à inventer. Les latino-américains néo-socialistes pourraient alors être considérés comme une avant-garde pour le reste de la planète.


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