Quand l’ascenseur social descend : la situation des surdiplômé-e-s par Annick Riani

mardi 2 mai 2006 par Claudine Blasco

Dans un contexte général de mondialisation des échanges, la précarité salariale augmente pour les femmes et pour les hommes. Si les diplômé-e-s continuent de résister au chômage, c’est souvent au prix d’un déclassement social qui engendre de grandes souffrances humaines et des conséquences politiques gravissimes. L’on observe à cet égard aussi de plus grandes difficultés pour les femmes que pour les hommes.

Introduction

-  Alors que les filles font des études plus longues que les garçons et obtiennent davantage de diplômes qu’elles valorisent plutôt mieux, elles continuent très souvent d’occuper un emploi pour lequel elles sont surdiplômées et ce, malgré une diversification des formations, qualifiée de limitée mais de réelle, vers l’économie et la gestion. Cette situation s’explique aussi par le phénomène du « plafond de verre » qui subsiste bien que leurs carrières soient de plus en plus continues et que s’accroisse leur capital d’expérience. C’est que les femmes restent moins disponibles et sont géographiquement moins mobiles que les hommes en raison des charges domestiques qui pèsent sur elles.
-  Dans les années 1950 à 1975, la multiplication du nombre des diplômé-e-s a été parallèle à celle des emplois qualifiés et l’ascenseur social a bien fonctionné pour celles et ceux qui obtenaient des diplômes. Mais si aujourd’hui encore, les jeunes diplômé-e-s s’insèrent mieux dans l’emploi que celles et ceux qui n’ont pas de qualification scolaire, de plus en plus de jeunes scolairement qualifiés n’accèdent pas aux emplois auxquels ils / elles pensaient pouvoir prétendre : en effet, depuis 30 ans, les emplois qualifiés ont cru beaucoup moins rapidement que les diplômes. De ce constat, résulte une interrogation : y-a -t-il déqualification en cascade ou inadéquation des formations ?
-  C’est dans l’administration que le phénomène du « sur diplôme » est le plus marqué mais l’on observe la même tendance dans le privé. Or, ces surdiplômé-e-s apportent de réelles compétences à l’entreprise publique ou privée qui les emploie. La requalification et la revalorisation de ces emplois, qui pourrait apparaître comme un remède possible à ces situations de déclassement social est-elle envisageable en période de crise économique ? La lutte syndicale apparaît-elle comme un recours possible aux intéressées ?
-  Il n’existe pas d’étude « genrée » de ce phénomène et nous soulignerons nous-mêmes ce qui concerne le plus particulièrement les femmes chaque fois que possible.

Une situation généralisée quand l’ascenseur social descend
-  Phénomène conjoncturel ou structurel de l’administration publique ?
Autrefois conjoncturel et en résorption dès la reprise économique, le phénomène du sur diplôme dans la fonction publique d’Etat est devenu structurel. Or, la dégradation de la conjoncture économique ne peut suffire à rendre compte de cette situation. En effet, le système éducatif produit aujourd’hui un nombre de diplômés incompatible avec le marché des emplois administratifs : entre 1990 et 1997, le nombre de titulaires d’un baccalauréat et d’une licence a augmenté respectivement de 60 % et 80 %. Dans certaines filières notamment, les débouchés dans le secteur commercial sont notoirement insuffisants et cette situation entretient un vivier de surdiplômés structurels qui se tournent vers les emplois publics dont l’académisme des concours favorise l’accès.
Quelles sont donc ces filières trop nombreuses ? Sans surprise, il s’agit des lettres et sciences humaines, du droit, des sciences et de l’économie et sociale. Entre 1990 et 1997, le nombre d’étudiant-e-s à l’université a augmenté de 92 000 et les filières précédemment citées ont augmenté respectivement leurs effectifs de 22%, 14 %, 18 % et 20 %. Cette constatation permet de réintroduire une considération de genre dans une étude qui semble en manquer cruellement. L’on sait en effet qu’il s’agit des filières de prédilection des filles.
La fonction publique recrute au niveau du BEPC pour les agents de catégorie C, du baccalauréat pour la catégorie B et de la licence pour la catégorie A. Le surdiplômé simple est celui qui dispose du diplôme qui lui aurait permis de présenter le concours correspondant au grade immédiatement supérieur. Le double surdiplômé est celui qui détient un diplôme supérieur à celui qu’exige l’administration pour occuper le grade immédiatement supérieur. Celui qui possède juste le diplôme requis est « un diplômé statutaire. »
Evidemment, l’ampleur du phénomène est variable selon le prestige du ministère. Moins l’administration est prestigieuse et moins nombreux sont les surdiplômé-e-s. En 1996, le corps des adjoints administratifs de chancellerie (Affaires extérieures) a recruté 94 % de sur diplômé-e-s. Mais le Centre Interdépartemental de Gestion de la grande Couronne d’Ile de France, - institution moins prestigieuse relevant de la Fonction publique territoriale - qui publie les résultats des deux derniers concours externes de recrutement de fonctionnaire de catégorie B (rédacteurs) en 1998 et 2001 note que l’âge moyen des candidats est élevé (entre 26 et 30 ans) en raison des diplômes dont ils sont titulaires : sur 1 117 inscrits au concours de 2000 organisé par le CIG de la grande couronne, 485 (soit 43 %) ont déclaré être titulaires d’un troisième cycle universitaire alors que 22 % seulement des candidats étaient titulaires d’un baccalauréat. Si l’on considère cette fois les lauréat-e-s, la domination des surdiplômé-e-s devient écrasante : 73 %. Combien compte-t-on de femmes parmi les candidats ? Béatrice Majnoni d’Intignano cite le chiffre de 54 % de lauréates aux « concours supérieurs de la fonction publique. » Ce que confirmaient les sociologues François Dubet et Marie Duru-Bellat, dans un article paru récemment dans Le Monde : « Le déclassement est particulièrement net dans la fonction publique, où 64 % des jeunes recrutés possèdent des diplômes très supérieurs à ceux que le concours requiert normalement. »

-  Le simple surdiplômé du public n’a rien à envier à son collègue du privé
Si l’on compare des métiers analogues des secteurs privé et public, l’on observe que le niveau de formation est le même quel que soit le type d’emploi considéré : le simple surdiplômé du public n’a rien à envier à son collègue du privé. Ce que confirment à la fois l’INSEE, le rapport Vallemont relatif à « la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences dans la Fonction Publique » ou une enquête récente de l’Agence pour l’emploi des cadres (APEC) pour laquelle, parmi les jeunes titulaires d’un bac + 4 occupant un emploi, un tiers deviennent employés. « Environ 35 % des jeunes titulaires d’un baccalauréat et d’un niveau supérieur entrés sur le marché du travail en 1998 sont déclassés par rapport aux positions qu’ils auraient occupées en 1990. ». Le constat est simple : l’ascenseur social n’est plus en panne, non, il descend. A l’échelle « emplois d’exécution / emplois intermédiaires / emplois de cadre » associée historiquement à l’échelle BEPC / Bac / Bac + 3 doit être associée aujourd’hui l’échelle Bac / Bac + 2 ou 3 / Bac + 5.
Selon Philippe Bordarier et Bernard Doroszczuk, les surdiplômés simples ne sont pas particulièrement malheureux. Et de citer le cas d’un service de Trésorerie générale qui leur confie la gestion d’un portefeuille clients plus complexe pour les valoriser. L’étude du CIG de la grande couronne fait également remarquer qu’ « il semblerait, par ailleurs que [les surdiplômé-e-s] exercent plutôt leurs compétences dans des postes type « chargé-e-s de mission. » Mais y en a-t-il en nombre suffisant et combien se heurteront à l’attitude stupide d’une chef de service, « boy-scoot » au demeurant, qui ne voulait pas « faire de différence entre les rédacteurs pour ne pas créer d’injustice. »

Une impossible requalification ?
-  La saturation des postes de promotion du public
Peut-on espérer une requalification des tâches, une reconnaissance des nouvelles qualifications et une augmentation des traitements et des salaires dans une période de recherche de baisse du coût du travail ?
Car, les surdiplômé-e-s font profiter l’administration et les entreprises de leurs capacités, particulièrement dans le domaine de l’informatique où l’administration aurait beaucoup plus de mal à effectuer l’informatisation des tâches sans eux / elles. Ils / elles animent aussi la formation interne et imposent de bonnes pratiques qui sont ensuite généralisées. Une reconnaissance de l’élévation du niveau de formation de ses agents et de la requalification des postes par l’administration serait justice. Mais il faudrait aussi augmenter les traitements. En attendant, une fois le pied à l’étrier, les surdiplômé-e-s cherchent à rattraper le plus rapidement possible le niveau hiérarchique de responsabilité convoité et, pour ce faire, ils passent les concours externes de préférence aux concours internes - lesquels ne sont accessibles aux candidat-e-s qu’à partir d’un certain échelon qu’ils / elles mettent plusieurs années à obtenir. Ainsi voit-on croître considérablement le nombre de candidat-e-s que l’on peut considérer comme de « faux externes » : 67 % des lauréat-e-s du concours de recrutement d’agents de catégorie B ouvert en 2000 par le CIG de la grande couronne ont déclaré travailler déjà dans une collectivité territoriale. Outre, que le concours externe s’en trouve faussé et ne peut plus remplir correctement son rôle, comment, dans ces conditions, les masses de personnels surdiplômés de catégorie C pourront-elles remonter l’échelle sociale et des salaires ? Depuis 1995, le nombre de postes ouverts à la promotion interne dans les concours de catégorie C étudiés par Philippe Bordarier et Bernard Doroszczuk, a été inférieur au nombre de recruté-e-s doublement diplômé-e-s. Par ailleurs, il est vraisemblable que le départ à la retraite dans les années à venir des agents statutairement diplômés ne suffira pas à absorber la masse des sur diplômé-e-s. L’on s’achemine vers une saturation des ascenseurs internes qui provoquera des sur-concentrations d’agents doublement diplômés Et, pour François Dubet et Marie Duru-Bellat, c’est l’ensemble des diplômé-e-s, du public comme du privé qui est menacé de déclassement social : « Parmi les jeunes quittant l’école avec le baccalauréat à la fin des années 1960, soit environ 18 % d’une classe d’âge, 70 % devenaient cadres ou accédaient aux professions intermédiaires. Aujourd’hui, cette probabilité est tombée à 25 % alors que près de 70 % d’une classe d’âge est titulaire de ce même diplôme. »

-  Le cas des secrétaires du secteur privéDans le privé, et dans le cadre d’une approche intégrée de la dimension de genre, l’on observera avec le sociologue du travail Philippe Alonzo, l’impossible reclassement auquel se heurtent les secrétaires. Dans une perspective de genre, cet exemple est intéressant puisque cette profession compte 98 % de femmes.
L’arrivée des micro-ordinateurs de bureau a bouleversé le travail de secrétariat dont la dimension relationnelle indissociable de la technicité constitutive du métier a pris de l’ampleur : le rôle d’interface et de régulation de la secrétaire s’est renforcé en raison des gains de productivité et des changements organisationnels obtenus grâce à la bureautique. Aujourd’hui les secrétaires occupent des missions qui incombaient, à l’époque de plein emploi, à des niveaux de responsabilités plus élevés : « elles entrent dans le contenu des dossiers et préparent les contrats devant maintenir une veille technique et juridique de base. Elles deviennent alors les interlocutrices de clients toujours plus pressés qui exigent, sous la pression de la concurrence, d’avoir une relation davantage personnalisée avec l’entreprise auprès de laquelle ils formulent une demande. Dans l’enchevêtrement de connections qu’engendrent certains dossiers ou projets, le rôle traditionnel de la secrétaire, point de ralliement et mémoire du service, qui pouvait être vécu plus ou moins passivement, devient une véritable expertise de coordination. » Mais, en l’absence d’instance de négociation et de représentation collective, l’univers éclaté du secrétariat trouve rarement une expression et peine à se faire reconnaître. Pourtant, Les entreprises font donc de plus en plus appel à des secrétaires diplômées (en général, le BTS). Mais ces employées sont recrutées sur des postes « d’assistantes de gestion » ou « d’assistantes de projet », parfois classés dans la catégorie hybride « d’assimilé-e-s cadres. » Et, malgré leurs responsabilités qui peuvent aller jusqu’à la délégation d’autorité de leur supérieur hiérarchique, leur statut les situe à proximité du personnel d’encadrement intermédiaire. Or, malgré les promesses d’ascension professionnelle rapide à l’embauche, leurs chances de progresser statutairement sont minimes puisque l’on compte actuellement une secrétaire pour neuf secrétaires de direction. Si le contenu a évolué, elles restent des salariées d’exécution. Et il arrive que leurs chefs, des cadres intermédiaires, ne soient pas plus diplômés qu’elles. Par ailleurs, comme le montre Manuelle Baraton dans le dernier Insee première, il devient, d’une manière générale, de plus en plus difficile de devenir cadre par promotion parce que l’époque où il fallait « faire ses preuves » pour gravir la hiérarchie est révolue et que les jeunes diplômé-e-s accèdent directement à des postes de cadre liés à leur formation initiale.
Les secrétaires construisent parfois une identité compétitive modélisée sur le modèle masculin et anticipatrice de l’univers des cadres : réduction de la pause déjeuner, heures supplémentaires et dossiers emmenés à la maison. Mais elles se trouvent dans l’obligation de multiplier les pôles de compétence et de se voir confier des tâches d’exécution qui bloquent leur carrière : ainsi en va-t-il de la comptable qui accepte des tâches de secrétariat.
Si l’on analyse les raisons de cette absence de progression, il faut en appeler à des considérations de genre : en effet, la fameuse « conciliation » entre la vie professionnelle et la vie privée qui vient altérer leur disponibilité, les pénalise encore. D’autre part, dans cet univers féminin, on attend de ces femmes les signes traditionnels de « la » féminité. Leurs qualités relationnelles, mises à rude épreuve, sont considérées comme « naturelles » parce qu’acquises au cours du processus de socialisation. Pour elles comme pour les aide-soignantes, l’on voit poindre une « essentialisation » des qualités relationnelles nécessaires à l’exercice de leur profession. Et, si les femmes sont moins souvent promues que les hommes bien qu’elles soient plus diplômées qu’eux, c’est encore souvent parce que promotion et mobilité géographique vont souvent de pair. C’est q’une fois encore, l’espace domestique les retient.
Et puis, pourquoi donc mieux les rémunérer ? « La crise de l’emploi, conjuguée à la croissance des activités de service, et, plus largement, une extension de la relation de service dans la production, s’est traduite par des restructurations diverses dont un des effets est le tassement des lignes hiérarchique. L’absorption des activités apparues avec les besoins nouveaux a été possible, entre autres, grâce à la mobilisation des secrétaires, main d’œuvre à moindre coût parce que strictement féminine. La rentabilité obtenue avec les technologies de l’information et de la communication a transformé leur travail et le transfert des tâches effectuées auparavant par des commerciaux, des techniciens ou des cadres et a favorisé à la fois le maintien de leur emploi et l’élévation de leur niveau d’intervention sans que cette responsabilisation s’accompagne d’une valorisation de leurs itinéraires, » en conclut Philippe Alonzo.
Qu’importe si les secrétaires souffrent de troubles psychosomatiques (insomnies, malaises, étourdissement, spasmophilie...) imputable aux conditions de travail selon l’avis d’un spécialiste du corps médical du travail.

Un espoir dans la lutte syndicale ?
Dans le privé comme dans le public, le système paraît donc durablement bloqué et les conséquences sociales et politiques sont graves. Mais les conséquences humaines ne le sont pas moins. Les double surdiplômé-e-s sont évidemment les plus malheureux /ses. Insatisfait-e-s en permanence des tâches qu’on leur confie, ils / elles se caractérisent par une instabilité professionnelle qui pose des problèmes aux petites collectivités. Mais aussi, ils / elles s’ennuient jusqu’à « péter les plombs » et l’on souhaiterait disposer d’études sanitaires sérieuses sur les dépressions nerveuses et autres ulcérations engendrées par ces situations douloureuses.
Et, pas plus que celles des secrétaires du privé, leurs revendications individuelles ne s’exprimeront collectivement comme le montre la sociologue Marie Cartier dont la thèse portait sur les facteurs et leurs tournées.

-  Enquête sur les factrices.
Marie Cartier s’interroge sur la « pertinence des classes sociales pour l’analyse de la société française contemporaine, » et elle mène une enquête anthropologique par immersion dans le milieu . Sa problématique concerne les « effets sur la solidarité et l’action collective, comme sur le rapport au travail, de la coexistence dans une même profession d’individus aux caractéristiques sociales éloignées » dans un contexte de déstructuration du monde ouvrier, de crise du militantisme, de fragilisation des relations d’emploi et de la « présence croissante du surdiplômés dans les catégories populaires. »
La Poste constitue un milieu intéressant sous cet aspect parce que trois générations de facteurs aux caractéristiques très différentes y ont défilé depuis plus de 50 ans : entre 1939 et 1975, des hommes d’origine rurale, des paysannes et / ou des ouvrières doté-e-s du CEP, fragilisé-e-s par la modernisation de l’agriculture et de la petite industrie rurale ont réussi des concours faciles. Puis, une cohorte intermédiaire « identifiée après-coup et dont l’étude précise reste à mener » y est apparue entre 1975 et 1983 et, enfin, sont arrivés, après 1983, les « nouveaux facteurs, » surdiplômés. En outre, ce n’est qu’à partir de 1975, que le concours de facteur est également ouvert aux femmes. Dans l’article quelle publie dans Lien social et politiques, Marie Cartier choisit de centrer son attention « sur les femmes qui ont poursuivi des études après le baccalauréat (en BTS, en DEUG ou en licence) avant d’occuper un emploi de facteur de façon relativement durable. » Il faut lire cet article, et plus encore, la publication de la thèse pour savourer toutes les subtilités de cette étude. Je ne donnerai ici que mes impressions personnelles et les conclusions de Marie Cartier.
Chez moi, domine l’impression de solitude. Parce que ni Delphine ni Valérie - les deux surdiplômées suivies par Marie Cartier - ne trouvent d’interlocuteurs parmi leurs collègues avec lesquels elles ne peuvent pas discuter : « les vieux », c’est-à-dire ceux qui « gueulent », ceux qui ont des manières « grossières, » « qui n’ont pas d’arguments, » qui sont « au ras des pâquerettes », qui parlent « de cul, » qui picolent en triant le courrier et font peu de cas de l’égalité hommes / femmes. Et le sentiment ne s’arrange pas avec les tournées qui se déroulent dans des quartiers populaires réputés difficiles et dévolus aux dernièr-e-s entrant-e-s. Solitude aussi par rapport au travail définitivement jugé comme « sans intérêt » qui les isolent des collègues qui ne peuvent « s’empêcher de parler du boulot », des gens qu’elles connaissent et dont elles « se foutent une fois sorties. » C’est donc l’expression d’une vraie souffrance qui s’exprime ici dans le refus de se construire une identité sociale à partir de la seule scène professionnelle. Au sentiment de n’être pas à leur place, s’ajoute un sentiment de « honte » du travail pratiqué dans la rue. Dans ces conditions, Marie Cartier déduit logiquement que « l’opposition des générations et des références symboliques affaiblit ainsi la solidarité et les capacités d’action collectives dans les usines mais aussi dans les services publics particulièrement concernés par le phénomène de déclassement scolaire. » D’ailleurs, si Delphine s’intéresse de près aux mouvements sociaux qui agitent La Poste, elle n’adhère à aucun syndicat et regarde avec méfiance les « anciens » et les militants. Dans ces conditions, elle déduit logiquement que « l’opposition des générations et des références symboliques affaiblit ainsi la solidarité et les capacités d’action collectives dans les usines mais aussi dans les services publics particulièrement concernés par le phénomène de déclassement scolaire. » D’ailleurs, si Delphine s’intéresse de près aux mouvements sociaux qui agitent La Poste, elle n’adhère à aucun syndicat et regarde avec méfiance les « anciens » et les militants.
Ce que Delphine apprécie le plus dans la condition de facteur, ce sont les horaires (6 h à 13 h - 14 h), car c’est « la scène domestique (formation du couple et développement d’une vie de couple, travail d’entretien et de décoration du chez soi) comme la scène des loisirs offre des supports pour construire une identité sociale positive par contraste avec le sentiment de frustration sociale éprouvée sur la scène professionnelle. » Pourtant, constate Marie Cartier, dans un contexte de précarité généralisée, le rapport à l’emploi est positif même s’il y a refus de s’identifier au métier.

Conclusion :
-  L’ascenseur social ne monte plus, il descend : l’élévation du niveau scolaire de recrutement est un fait général dans le privé comme dans le public sans que les postes soient pour autant revalorisés même si cette élévation du niveau éducatif s’accompagne souvent d’une requalification de fait. La conjoncture économique et l’élévation du niveau éducatif expliquent cette situation qui frappe les femmes et les hommes. Mais la segmentation du marché de l’emploi qui absorbe toujours plus de femmes dans les services déjà très féminisés contribue à fragiliser davantage encore leur situation.
-  Les femmes salariées, qui sont déjà victimes du « plafond de verre » parce qu’elles voient leurs carrières négativement corrélées avec le fait d’être mariées et d’avoir des enfants, en souffrent particulièrement. En outre, certains savoirs relationnels, sont assimilés à des qualités « féminines naturelles » parce qu’acquis au cours du processus de socialisation, et ne sont le plus souvent pas rémunérés.
-  Face à ces difficultés, le lutte syndicale pourrait apparaître comme une solution. Mais le déclassement social, qui entraîne de grandes souffrances pour les intéressées, est aussi générateur d’ennui et de solitude. C’est ce qu’illustre le cas des factrices.
-  Enfin, il est un sujet que nous n’avons pas encore abordé ce soir faute de recherches et de temps suffisant, c’est celui de la souffrance de ces salariées.

Annick Riani

03/04/2006

Bibliographie sommaire :

La mention « consultable sur Internet » s’entend au jour de la rédaction de cet article.
- Alonzo (Philippe). - Secrétaires, des carrières à la traîne. dans Les nouvelles frontières de l’inégalité. Hommes et femmes au travail. - Ed La Découverte, pp. 59 à 70.
- Baraton (Manuella). - De la difficulté à devenir cadre par promotion. -Insee première n°1062, janvier 2006, 4 p.
- Bordarier (Philippe) et Doroszczuk (Bernard). - Les surdiplômés dans l’administration. - Les annales des Mines, La Gazette de la Société et des Techniques n°6, janvier 2001, 4p. Tiré d’un mémoire de fin d’étude, publication de l’Ecole des mines de Paris, octobre 2000. Consultable sur Internet. http://www.annales.org/gazette/gazette-6-01-01.html
- Cartier (Marie). - Une approche générationnelle des petits fonctionnaires : l’exemple des facteurs de La Poste en région parisienne. - tiré de sa thèse publiée sous le titre « Les facteurs et leurs tournées. Un service public quotidien. », Paris la Découverte, 2003, 329 p. Article consultable sur Internet.
- Cartier (Marie). - Déclassement scolaire et pluralités des appartenances sociales : l’exemple des factrices surdipômées. - Lien social et Politiques - RIAC, 49, Des sociétés sans classes ? Printemps 2003, pp. 191-201. Consultable sur Internet.
- Concours et recrutements. - Enquête qualitative sur 200 rédacteurs en 2002, Service CIG grande couronne.
- Dubet (François) et Duru-Bellat (Marie). - Déclassement : quand l’ascenseur social descend. »- Le Monde, 23/01/2006.
- Kopel S. - Le déroulement de carrière des "surdiplômés" de la fonction publique : proposition pour une gestion différenciée. - Politiques et management public - Volume 19, no 2, juin 2001, pp. 25-43.
- Laufer (Jaqueline) et Marry (Catherine). - Le genre des cadres, regards rétrospectifs, pp. 45-50 dans Les sciences sociales et les cadres, sous la direction d’André Grelon, Actes de la journée du 6 juin 2001 organisé par le LAMAS-CNRS à l’IRESCO à Paris.
- Majnoni d’Intignano (Béatrice). - Egalité entre femmes et hommes : aspects économiques. - Rapport au Premier minsitre, 1997.
- Mignano (Nathalie). - Le gaspillage des savoirs. - Intervention lors du colloque du 20 octobre 2005 organisé par Sophia, le réseau belge de coordination des études féministes sur le thème : « savoirs de genre, quel genre de savoir ? », 9 p. Consultable sur Internet.

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