Forum social européen d’Athènes : un moment charnière pour le mouvement altermondialiste en Europe par Pierre Khalfa

vendredi 12 mai 2006

Le 4ème Forum social européen (FSE) a été un succès avec près de 30 000 participants et une manifestation importante de 80 000 personnes.

Des points positifs

Le 4ème FSE a permis un réel élargissement de la base géographique du mouvement altermondialiste avec une très forte présence de délégations venues de Turquie, des Balkans et des pays de l’Est, y compris la Russie. Alors que jusqu’à présent, le FSE était très (trop) marqué par les mouvements sociaux des pays de l’Europe de l’Ouest, il s’agit là d’une rupture importante qu’il faudra confirmer dans la suite du processus.

Ce FSE a donné une place importante aux différents réseaux européens - éducation, santé, OMC/AGCS, antiguerre, Palestine, Amérique latine, No Vox etc. -, qui ont pu ainsi organiser leurs campagnes pour l’année à venir. A noter la création d’un réseau services publics qui a adopté une déclaration spécifique et un échéancier de réunions de travail et d’initiatives. Plus que jamais donc, le FSE apparaît comme le lieu de rencontre et de convergence des différents mouvements sociaux.

Centré sur les séminaires auto-organisés par les mouvements, ce FSE a accordé plus d’attention aux problèmes économiques et sociaux ainsi qu’aux questions européennes. Le rejet du Traité constitutionnel européen, la lutte contre le CPE en France, la question de la précarité en Europe, les politiques économiques et sociales alternatives, les services publics et les mobilisations sociales dans de nombreux pays européens ont été fortement présents dans les débats.

L’Assemblée des mouvements sociaux, qui s’est tenu dans la foulée du forum, a regroupé un nombre important de militants (environ 3000) et un texte d’appel a permis de fixer les diverses échéances de mobilisation pour 2006-2007. Au-delà des échéances propres à chacun des réseaux présents, a été ainsi fixé un moment de convergences des luttes au mois de juin 2007 à l’occasion du Conseil européen et du G8 qui se tiendra en Allemagne à Rostok. Ses formes concrètes seront discutées lors des futures assemblées européennes.

Une des fonctions des forums est de permettre que des mouvements n’ayant ni la même histoire, ni les mêmes terrains d’intervention, pouvant même avoir des divergences politiques importantes, puissent débattre ensemble, confronter leurs points de vue et ainsi poser les bases d’un travail en commun. La préparation du FSE, pour lourde qu’elle soit, permet une élaboration politique commune et participe donc du processus de connaissance de la réalité des autres pays européens indispensable pour comprendre les partenaires de travail et pour pouvoir agir éventuellement avec eux. Ainsi se construit petit à petit une culture politique européenne commune et le FSE apparaît, dans ce cadre, comme participant à la création d’un espace public européen.

Des limites à dépasser

L’objectif d’un forum social est d’abord d’être un espace de débats et de confrontation. Beaucoup reste encore à faire pour que les débats ne soient pas simplement formels et permettent une réelle confrontation : intervenants quelques fois trop nombreux, peu de travail de préparation en amont, peu de temps pour les échanges avec la salle. Cependant, le FSE à rempli malgré tout à peu près cette première fonction de tout forum social, même si la présence de délégations d’Europe du nord a été plutôt faible.

Mais un forum social a deux autres fonctions : permettre l’élaboration d’alternatives et être un point d’appui aux mobilisations. De ce point vue, le bilan est plus mitigé. La construction d’alternatives n’est pas simplement un processus d’élaboration intellectuelle, les rayons des bibliothèques sont pleins de propositions diverses. Pour qu’une proposition devienne réellement une alternative portée socialement, il faut qu’elle soit coélaborée et appropriée par les différents mouvements. Cela demande donc du temps et de la volonté. Les raccourcis en la matière ne mènent nulle part. Ainsi, lors du dernier Forum social mondial à Porto Alègre, une douzaine d’intellectuels a présenté « un manifeste de Porto Alégre », au contenu au demeurant irréprochable. Mais ce texte, faute d’avoir été l’objet d’un processus de réflexion partagé par les différents mouvements présents au Forum, n’a pas eu la portée qu’il aurait pu avoir.

Les alternatives ne se créent pas pendant les forums. Les forums, et en particulier le FSE, ne peuvent être qu’un point d’aboutissement d’un processus d’élaboration que des mouvements décident de mener ensemble. L’élaboration de la Charte des principes pour une autre Europe illustre parfaitement ce propos. Elle a commencé il y a déjà plusieurs mois et le FSE devait être le moment de sa proclamation. En fait cela n’a pas été possible. Le problème en l’occurrence est moins dans des divergences politiques, réelles, mais dépassables, que dans l’implication des différents mouvements à ce processus qui reste encore trop confiné à quelques individus, malgré le fait que, sur le papier, un nombre important de mouvements y participe. L’implication de réseaux européens dans le FSE peut être un moyen d’élaboration d’alternatives communes. Ces réseaux travaillant entre deux FSE, il pourrait être possible de présenter et de discuter de leurs propositions durant le forum.

La question des mobilisations est tout aussi problématique. Dans l’idéal, il devrait être possible de définir ensemble des priorités d’action sur des points faisant consensus. Dans la pratique, cela s’avère très difficile. Chaque mouvement a ses propres priorités qu’il considère comme plus importantes que celles des autres ou ne peut s’engager car étant partie prenante d’organisations européennes qui ont leur propre calendrier (cas par exemple des syndicats membres de la CES). Sauf dans des cas exceptionnels, comme la décision de la journée du 15 février prise au FSE de Florence à la veille de l’intervention américaine en Irak, il est donc très difficile de se mettre d’accord sur des moments d’action qui soit communs à tous.

Lors du FSE de Londres, le travail en amont pour préparer l’AG des mouvements sociaux avait réussi à lever un certain nombre de difficultés, ce qui avait permis d’aboutir à une proposition de manifestation européenne du 19 mars 2005. Ce travail en amont n’a pas été possible pour Athènes et l’élaboration du texte d’appel et les propositions d’action y afférentes ont été extrêmement laborieuses et conflictuelles, même si, en bout de course, le texte qui en sort est globalement satisfaisant au vu du contexte.

Commencer à résoudre ces difficultés est indispensable si nous voulons franchir une étape dans la construction du mouvement altermondialiste en Europe. Une assemblée européenne doit se tenir à la mi-septembre pour faire le bilan du FSE d’Athènes et envisager les suites. Au-delà même de la question du rythme des forums, c’est la question de la fonction du FSE qu’il faudra discuter. En ce sens le FSE d’Athènes semble clore une première phase commencée à Florence, celle ou la priorité était donnée à l’élargissement géographique et organisationnel, même si celui-ci reste à parfaire. C’est à la construction du
mouvement altermondialiste européen que le FSE doit s’avérer utile.

Mai 2006


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