AG d’Attac : Message de René Passet

jeudi 22 juin 2006

Cher(e)s Ami(e)s,

La situation actuelle d’ATTAC me paraît appeler une prise de conscience et un électrochoc.
Une prise de conscience. Pensons à tout ce dont nous avons rêvé il y a huit ans. Nous voulions, selon les termes de notre « Plateforme », nous « réapproprier ensemble l’avenir de notre monde. » Pour cela, nous entendions nous rassembler - par-delà les différences de nos options personnelles - autour de ce que nous avions en commun : l’idéal d’une société où les finalités humaines se substitueraient, comme critères décisionnels suprêmes, à celles de la finance et du capital Nous affirmions qu’il était possible d’entrer en politique sans participer aux jeux électoraux, afin de faire pression sur les partis traditionnels et d’infléchir leurs options. Les politiciens professionnels qui nous accusaient de « lâcheté » parce que nous aurions refusé « d’aller au charbon »comme ils se plaisaient à le dire, savaient fort bien que nous inaugurions en fait une autre manière de faire de la politique ;

une manière autrement efficace qu’une adhésion à un parti où, comme l’expérience le prouve, toute voix véritablement divergente se trouve rapidement noyautée et neutralisée. Il faut avoir connu - lorsque nous étions invités - la réaction enthousiaste des militants de certains grands partis de gauche à notre façon d’aborder les problèmes, pour comprendre l’impact autrement décisif que - de l’extérieur - nous pouvions avoir sur leurs comportements.

Pensons aussi à tous ceux et celles que nous avons fait rêver. Le public ne s’y est pas trompé : enfin, un mouvement qui refusant de servir de marchepied à toute ambition personnelle, se dégageait des rivalités du pouvoir et pourrait aller au fond des choses, sans « langue de bois », sans se soucier des contingences de court terme ou des impacts sur les sondages dont il n’avait que faire. La réponse immédiate et enthousiaste dont nous avons bénéficié, montrait que cette conception répondait à une attente et qu’en dépit des idées reçues, les citoyens ne se désintéressaient pas de la politique, mais d’une certaine façon de la concevoir

Pensons enfin à tout ce que nous avons réalisé ensemble : le Forum Social Mondial de Porto Alegre - à l’organisation duquel nous avons joué un rôle décisif - et où, pour la première fois, face au Davos de l’argent se dressait enfin le rassemblement des peuples venus de toute la planète (rappelez-vous la panique qui s’emparait alors des tous ces grands personnages appartenant à l’univers des affaires, perturbés dans leur ronronnement) ; l’empressement de la plupart des leaders politiques qui un an plus tôt ironisaient sur notre compte, à venir - toute honte bue - s’afficher auprès de nous, dès le second Forum Social ; rappelez-vous notre rôle dans les grands rassemblements planétaires, paralysant ces sommets mondiaux où les organisations internationales s’acharnent à vouloir faire primer la libération des mouvements de capitaux et des échanges commerciaux sur les droits fondamentaux de la personne aussi bien que sur les droits sociaux ou la préservation de la biosphère ; s’agissant de la politique nationale, la plus grande partie de la presse, même hostile, rappelle aujourd’hui que, de la taxation des mouvements internationaux des capitaux à l’annulation de la dette du Tiers Monde, en passant par bien d’autres thèmes, le politique a repris à son compte beaucoup de nos revendications ; et comment passer sous silence - quelle que soit la position de chacun sur le fond du problème - le remarquable exercice démocratique qui a consisté à faire lire à l’ensemble des citoyens un projet constitutionnel rébarbatif et volumineux, à les amener à en débattre et à se prononcer indépendamment de toutes les pressions médiatiques ou institutionnelles auxquels ils avaient été soumis ; n’oublions pas non plus l’intense travail de réflexion, de recherche et de publication qui, contre vents et marées, n’a cessé de se poursuivre au sein du mouvement, au rassemblement unique de penseurs qui se réalise dans les instances spécialisées du mouvement ; au bonheur dont témoignaient les participants à nos universités d’été...

Pensons à tout cela et contemplons la dégringolade ! Les attaques personnelles qui, à propos de tout et de rien, ont succédé à l’affirmation des valeurs communes ; tenant lieu de proclamations, les insinuations en forme de mots « d’esprit » poussifs par lesquels on cherche à se faire personnellement valoir tout en clouant le bec de l’adversaire ; succédant aux élans fraternels, la rupture du mouvement en deux fractions égales entre lesquelles règne le soupçon de manipulation électorale ... quel gâchis, quel désastre et quelle tristesse ! et, derrière tout cela, quel mépris finalement pour tous les militants qui se sont dévoués sans compter depuis les origines. Cet ATTAC-là n’est plus ATTAC.

Nous n’avons pas le droit de compromettre ce qui ne nous appartient pas. Simplement parce que cela nous dépasse. J’ai parlé plus haut d’électrochoc. Seule une réaction forte, spectaculaire et massive, à la hauteur du désastre, peut encore nous permettre de nourrir un faible espoir d’en sortir. Je ne vois de salut possible que dans une initiative conjointe visant à élaborer un texte commun (et non deux sur lesquels on s’affronterait, avec une fois de plus des vainqueurs et des vaincus) définissant pour les années à venir les priorités d’ATTAC, les modalités de sa gestion, et la façon dont ceux qui s’opposent aujourd’hui participeraient ensemble à l’exercice des responsabilités et réapprendraient peut-être à vivre ensemble. Je dis bien « une initiative commune »...à ne pas confondre avec une invitation condescendante de « majoritaires » visant à associer les « minoritaires » à la conduite du mouvement. Je précise que, quand je parle de « majorité » et de « minorité » je ne vise pas seulement le présent mais toute situation, éventuellement inversée, pouvant résulter de quelque vérification, pointage ou scrutin à venir que ce soit. L’annonce d’une telle entreprise doit constituer en elle-même l’expression d’une volonté de dépasser les oppositions actuelles. Cela suppose que - « de part » et « d’autre » - les principaux leaders acceptent de se parler et de s’engager ensemble, sur un pied d’égalité. Pour cela, il faut que les ego fortement sollicités et malmenés depuis quelque temps, sachent s’effacer devant un intérêt commun qui nous s’étend bien au-delà du mouvement lui-même.

Je sais ! au point où nous en sommes, ma proposition semblera d’une grande naïveté ; mais je ne vois pas d’autre voie de sortie. Ou bien on est capable de faire cela, ou bien ATTAC aura vécu, même si sa disparition officielle devait être précédée d’un coma prolongé.
Pour ma part, je ne saurais participer - fût-ce par mon silence - à aucune mascarade camouflant plus ou moins bien la trahison de nos ambitions initiales. Cela ne vise personne en particulier mais tous les protagonistes en général. Et si rien de véritablement significatif ne devait se produire, c’est, la mort dans l’âme mais sans esprit de retour, que je donnerais ma démission. J’ai été trop fier d’avoir pu participer, dans la limite de mes moyens, à la mise en place et au développement d’ATTAC, pour accepter de ressentir désormais mon appartenance comme un sujet de honte. Il me restera la joie d’avoir participé à une belle aventure qui, même si elle devait s’arrêter maintenant , aura contribué à faire bouger le monde.

Mais nous n’en sommes pas là. Il est encore temps pour se ressaisir.
A tous et à toutes, je dis mes sentiments fraternels, avec toujours au fond du cœur cette petite lumière d’un espoir qui se refuse à mourir.

René Passet.


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