Commission Attali, deux regards : Jean-Marie Harribey et Hervé Kempf

mercredi 24 octobre 2007

Comme l’écrit J-M Harribey : En ce jour d’ouverture du "Grenelle de l’environnement", il est
intéressant de regarder du côté de la commission Attali qui entend
"libéraliser la croissance".

« Là où ma voiture passe, l’herbe ne repousse plus »

Jean-Marie Harribey

On se souvient de cette phrase attribuée à Attila : « Là où mon cheval est passé, l’herbe ne repousse plus ». C’est un peu le message subliminal envoyé par la Commission pour la « libération de la croissance » que préside Jacques Attali. L’herbe ne repoussera plus, mais on se consolera avec une croissance économique véloce. Attali veut une croissance de 5% par an pour la France. Plus fort que Sarkozy qui aimerait arracher avec les dents 3%. C’est possible, affirme Attali. La preuve ? Regardez la Chine et l’Inde : 10% par an ; ne restons pas à la traîne !

On propose au lecteur de vérifier sur sa calculette :

Un PIB (produit intérieur brut) qui croît de 10% par an double en 7,3 ans, quadruple en 14 ans et demi, etc.

Avec 5% par an, il double en 14,2 ans et quadruple en 28,4 ans.

Avec 3% par an, il double en 23,4 ans et quadruple en 46,9 ans.

Et avec 1,8%, rythme actuel de l’économie française ? Il double en moins de 40 ans. Pas mal, non, alors qu’on ne sait déjà plus où mettre les bagnoles et où entasser les déchets de toutes sortes ? Eh bien, ça ne suffit pas aux Attila des temps modernes ! Quel que soit le niveau déjà atteint, il faut plus parce que plus, c’est mieux.

Pour « libérer la croissance », pauvre prisonnière victime du manque de concurrence (si, si, Attali le dit), il faut « diminuer les dépenses publiques » et « supprimer le principe de précaution de la Constitution » car il est un « principe d’imprécation ».

Imprécateurs, c’est le terme qui caractérise le mieux les membres de la commission Attali, tous plus libéraux les uns que les autres. Ils rêvent de grandes surfaces encore plus étendues. Et ils font se pâmer d’aise les propriétaires de logement en préconisant d’ “alléger le contrat de bail” en “réduisant de manière équilibrée les obligations réciproques entre bailleurs et locataires”. Traduisez : “de la flexibilité pour expulser et les propriétaires loueront plus facilement”. Cela rappelle le leitmotiv du Medef : “de la souplesse pour licencier et nous embaucherons”.

Imprécateurs mais cohérents, les bougres. Car la croissance qu’ils veulent, ce n’est pas celle de l’éducation, de la culture, de la santé, c’est-à-dire toutes les activités non marchandes dont le paiement est socialisé grâce aux impôts. Pour eux, cela n’est que « dépenses publiques ». Qu’elles soient génératrices de vraies richesses ne les effleure pas un instant. Ne leur vient pas plus à l’idée de réduire les inégalités, c’est-à-dire de partager autrement ce qui est produit.

Les membres de cette commission ne seraient-ils pas des barbares incultes ? Ils en savent moins qu’Aristote qui avait parfaitement compris que la richesse ne se réduisait pas à la valeur marchande, qu’il y a d’autres richesses que les marchandises, et que transformer une non marchandise (l’éducation et la santé publiques) en une marchandise (l’éducation et la santé payantes) n’ajoute rien au bien-être, au contraire.

Barbares, parce que désocialiser la satisfaction de ces besoins revient à restreindre l’accès aux biens et services les plus essentiels.

Incultes, parce qu’ils ignorent que, avant de décider de produire plus, il vaudrait mieux réfléchir à ce qu’on va produire. Ils ignorent ainsi que le développement humain n’est pas synonyme de croissance éternelle, matériellement impossible. Car, à coups de 5% par an, on s’arrête quand ?

Barbares et incultes, tout à la fois parce qu’ils ne conçoivent pas la monnaie autrement que comme un instrument d’accumulation privée. Or la monnaie est aussi un bien public qui permet de socialiser une partie de la richesse produite. C’est par le biais de la monnaie que sont prélevés les impôts et les cotisations qui rendent possibles une école publique et une protection sociale évoquées ci-dessus. Précisément les activités dont la croissance serait souhaitable, au détriment de la bagnole qu’il faudrait en revanche faire décroître.

Malheureusement, il est regrettable que certains théoriciens de la décroissance prônent la « sortie de l’économie monétaire », oubliant eux aussi que la monnaie est en partie un instrument de socialisation d’une vraie richesse. Puisque, sans monnaie, il n’y aurait pas de protection sociale, les seules solidarités seraient individuelles, familiales ou communautaires. Le contraire de l’universalité des droits.

En fantasmant sur une croissance catastrophique pour les humains (« travaillez plus ! ») et pour la nature (« après moi le déluge ! » ou... le réchauffement climatique), la commission Attali se range aux ordres de ses commanditaires : assurer la pérennité d’un capitalisme dont l’unique raison d’être est d’accumuler des profits pour les transformer en capital. Et pour ça, il faut de la croissance, sous-entendu...marchande !

Et comme la planète a des contours finis, il faut faire reculer la sphère monétaire non marchande. Ainsi parla Denis Kessler, « philosophe » du Medef : « La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » (Challenge, 4 octobre 2007). Voilà un gisement de croissance dont devrait s’emparer la bande à Attali.

Parce que, quand il n’y a plus d’herbe à tondre, il y a les pauvres.

17 octobre 2007, journée du refus de la misère...


Croissance : Attali contre Attali, par Hervé Kempf

A la veille de la table ronde du Grenelle de l’environnement et dix
jours après que la commission pour la libération de la croissance,
que préside Jacques Attali, a rendu ses premières propositions, les
objectifs de chacune de ces démarches paraissent antinomiques. L’un
des groupes de préparation (nº 6) du Grenelle juge nécessaire "une
réorientation profonde de nos modes de production et de consommation,
du fait de l’ampleur et de la gravité des déséquilibres écologiques
actuels". La commission Attali vise une croissance de 5 % sans
évoquer le problème environnemental posé par une activité économique
intense.

Le coeur de cette apparente contradiction repose dans la notion même
de croissance, utilisée quotidiennement par les décideurs politiques
et économiques comme si elle ne posait pas problème. Pourtant, à
l’heure où la crise écologique est manifeste et suscite une large
discussion dans le cadre du Grenelle de l’environnement, le concept
de croissance est devenu un instrument très inadapté pour guider
l’action collective.

Etrangement, c’est Jacques Attali lui-même qui, dans un texte paru en
1973, posait bien le problème qu’il semble avoir oublié. Il avait
alors publié, dans le no 52 de La Nef (une revue de réflexion,
disparue depuis, et animée alors par Lucie Faure, l’épouse de l’homme
politique Edgar Faure), un article intitulé "Vers quelle théorie
économique de la croissance ?" Le jeune économiste - il avait alors
30 ans - expliquait combien le rapport du Club de Rome, The Limits of
Growth (les limites de la croissance), était un livre "prudent". Il
soulignait ensuite les principaux écueils de la notion de croissance.
Les modèles de croissance sont "incapables d’analyser les relations
entre la croissance et le bien-être", écrivait-il. Cette remarque a
ensuite été confirmée par de nombreuses études montrant que la
croissance du PIB n’entraîne pas une augmentation de la satisfaction
des individus, comme le synthétise l’OCDE dans son Panorama de la
société publié en 2006.

M. Attali attaquait ensuite l’indicateur même dont la croissance
mesure l’augmentation, le PIB (produit intérieur brut - on parlait
alors plutôt du PNB - produit national brut) : "Les grandeurs de la
comptabilité nationale conduisent à mesurer la croissance par un
indicateur unique, le PNB, dont il est devenu banal aujourd’hui de
souligner l’inadéquation." Cette remarque reste si juste que le
groupe no 6 recommande d’"élaborer des indicateurs agrégés de
développement durable tels que le PIB vert, l’empreinte écologique ou
le capital public naturel".

En effet, aujourd’hui comme en 1973, le PIB ne mesure pas l’impact de
l’activité économique sur l’environnement. Par exemple, observe
l’économiste Jean-Charles Hourcade, directeur du Cired (Centre
international de recherche sur l’environnement et le développement),
"la croissance du PIB peut aussi enregistrer comme un surcroît de
richesse l’activité engendrée par la réparation de ce qui a été
dégradé vingt ans auparavant. C’est la croissance shadok !"

Troisième argument du jeune Attali, la croissance permet de masquer
les inégalités de revenu. Si le gâteau augmente un peu pour ceux d’en
bas, ils sont moins tentés de remettre en cause la part que
s’allouent ceux d’en haut. "Il est un mythe savamment entretenu par
les économistes libéraux, selon lequel la croissance réduit
l’inégalité, écrivait M. Attali. Cet argument permettant de reporter
à "plus tard" toute revendication redistributive est une escroquerie
intellectuelle sans fondement." En 2007, la remarque prend d’autant
plus de poids que l’inégalité est beaucoup plus grande qu’en 1973,
comme l’ont montré de nombreux travaux, comme ceux de Thomas Piketty
et d’Emmanuel Saez.

"REVENIR À L’ÂGE DE PIERRE"

Un phénomène nouveau est apparu depuis les années 1970, que ne
pouvait percevoir le jeune Attali, mais qui aggrave encore le cas de
la croissance du PIB telle qu’elle est usuellement perçue : malgré le
progrès technologique, elle ne réduit pas l’impact de l’économie sur
l’environnement. Dans les années 1990, les économistes néolibéraux
ont suggéré, dans une théorie appelée la "courbe de Kuznets", qu’à
partir d’un certain niveau de richesse, la pollution générée par une
économie diminuait. En fait, comme le souligne Olivia Montel-Dumont
dans une étude parue dans Les Cahiers français (mars-avril 2007, La
Documentation française), "les données empiriques ne valident pas de
façon tranchée" cette thèse. Le bilan est même franchement négatif si
l’on considère que la dégradation de l’environnement affecte en
retour le niveau de la production, comme le fait valoir le rapport de
l’économiste Nicholas Stern sur les effets économiques du changement
climatique.

Une façon concrète d’appréhender ce problème est d’analyser la
consommation de matières premières, d’espace et d’énergie, qui est le
meilleur témoin global de l’impact de l’activité économique sur
l’environnement. Plus elle est élevée, plus cet impact est fort. Or,
comme le relève l’Institut français de l’environnement dans son
rapport "L’Environnement en France 2006", la croissance dans les pays
européens ne se traduit pas par une baisse des consommations de
ressources ; il n’y a pas de "découplage" entre ces deux grandeurs,
pour reprendre le terme des économistes. Même si notre économie est
plus efficace (il faut moins de matière pour une même unité de PIB),
l’augmentation du PIB surpasse le progrès de cette efficacité
productive. "Peu importe à notre planète que les véhicules ou les
industries soient unitairement plus efficaces, résume Jean-Marc
Jancovici dans la revue de l’Ecole polytechnique, La Jaune et la
Rouge (août 2007) : ce qu’elle "voit" c’est la consommation globale
pour ce qui est flux de matière ou d’énergie, ou de rejets."

Au total, la croissance ne peut être posée comme un objectif en soi :
le niveau de la consommation de matières par l’économie est central.
"L’enjeu économique de la politique environnementale n’est pas de
promouvoir une économie désindustrialisée, écrit le groupe nº 6 du
Grenelle, mais une économie plus sobre en carbone, en énergie et en
ressources naturelles non renouvelables."

Sur France Inter, le 16 octobre, M. Attali affirmait : "La meilleure
façon de ne pas polluer est de revenir à l’âge de pierre." Cette
réponse caricaturale ne fait pas honneur au débat. Il s’agit au
contraire de définir une économie qui stoppe la dégradation de
l’environnement tout en permettant un bien-être équitablement
partagé. Pour ce faire, il convient de réinterroger rigoureusement le
concept de croissance et de PIB, comme le faisait bien l’Attali de 1973.


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