L’Europe favorise la faim en Afrique Jean Ziegler *

*rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation
dimanche 20 janvier 2008

Article de Libérationdu mardi 16 octobre 2007
Une production agricole mondiale pouvant nourrir 12 milliards d’individus et, au bout de la chaîne, 854 millions de personnes qui souffrent de la faim. Les
règles du commerce international imposent aux pays pauvres des accords de libre-échange qui nuisent à leur développement, au profit des multinationales
agroalimentaires et des pays les plus industrialisés. La signature des accords de partenariat économique, prévue pour la fin de l’année, pourrait avoir des
conséquences désastreuses et affamer encore davantage les populations les plus démunies.

Le 31 décembre marquera la clôture de négociations commerciales entamées il y a
cinq ans entre l’Europe et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique
(pays ACP). Ces négociations doivent aboutir à des accords de libre-échange entre les deux régions, appelés accords de partenariat économique (APE) et devant entrer en vigueur au 1er janvier 2008. Si l’Union européenne (UE)présente ces accords comme de véritables « instruments du développement », on a pourtant tout lieu de craindre qu’ils aient des conséquences catastrophiques pour les pays en développement concernés.

En 2004, dans le cadre d’une campagne intitulée « Exportations de poulet : l’Europe plume l’Afrique », l’ONG Oxfam France - Agir démontrait ici comment l’arrivée massive de morceaux de volaille européenne au Cameroun avait entraîné
la quasi-faillite de la filière avicole locale. Aujourd’hui, la situation est
identique sur les marchés de Dakar ou de Bamako. Le scénario pourrait bien se
reproduire et même s’aggraver en cas de signature des accords de partenariat
économique.

Les négociations relatives à ces accords mettent face à face certaines des
économies industrialisées les plus avancées du globe et des pays parmi les plus
pauvres du monde : ces derniers pèsent donc bien peu face au géant européen dans
le cadre de ces négociations, et se voient finalement imposer la signature des
accords de partenariat économique sous la pression de l’Union européenne. Le
contenu de ces accords commerciaux, tels que proposés par l’Union européenne,
laisse présager des conséquences dramatiques pour les pays ACP, la mise en
concurrence d’économies aussi inégales se faisant bien souvent au détriment des
plus pauvres. Ainsi, dans le secteur agricole, la concurrence des produits
européens appauvrira-t-elle de nombreux paysans du Sud.

L’agriculture représente encore pour nombre de pays pauvres la ressource
principale, et emploie la majorité de la population active (huit travailleurs
sur dix en Afrique). Ce secteur est clé par son importance en termes de
production de nourriture - donc de sécurité alimentaire - mais aussi par le
nombre de personnes qu’il fait vivre, s’agissant essentiellement d’une
agriculture de subsistance (les exportations agricoles de ces pays représentent
rarement plus de 10 % de leur production). Or les accords de partenariat
économique, en visant l’instauration d’une zone de libre-échange entre l’Europe
et les pays ACP, vont constituer un risque majeur pour les économies de ces
pays. Ils seront soumis à la concurrence directe des produits importés d’Europe.
Le secteur agricole européen jouit en effet d’une productivité bien plus élevée
et bénéficie de soutiens publics importants, si bien que la surproduction
européenne peut être exportée à moindre coût vers d’autres régions. Résultat :
les produits européens concernés, comme les céréales, le lait, les légumes ou
certaines viandes, sont finalement vendus moins cher sur les marchés des pays
ACP que les productions locales !

Les accords de partenariat économique, tels qu’ils sont proposés actuellement
par l’Union européenne, vont creuser l’écart existant et appauvrir encore
davantage les populations des pays en développement concernés : les produits
d’importation à « prix cassés » vont priver de leur activité et de leurs revenus
la majeure partie des habitants. Leur droit à l’alimentation et à un niveau de
vie suffisant est directement menacé, alors que la production agricole mondiale
dépasse largement les besoins alimentaires de la planète !

D’autres enjeux pèsent sur ces négociations : la perte de recettes douanières va
entraîner la diminution des recettes publiques des pays ACP ; la libéralisation
des services ou de l’investissement menace déjà les emplois et risque
d’hypothéquer le développement de ces pays.

A cent jours de la fin des négociations, et alors même que la Conférence des
Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) s’interroge dans son
rapport 2007 sur les gains à espérer des accords de libre-échange entre pays
industrialisés et pays en développement, il faut rappeler aux dirigeants
européens que les droits des populations doivent primer sur toute autre
considération dans les négociations des accords de partenariat économique. Dans
l’état actuel, ces accords sont inadmissibles.

Auteur du livre l’Empire de la honte (éd. Fayard).


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