Dix-septième numéro des Possibles, la revue éditée à l’initiative du Conseil scientifique d’Attac

mardi 10 juillet 2018

Editorial : La coupe est pleine

lundi 9 juillet 2018, par Jean-Marie Harribey *, Jean Tosti *
En ce début d’été, nous aurions pu parler de la coupe du monde de football. Faire comme les médias français qui raffolent de reportages et de commentaires allant de la nostalgie de 1998 à la tentative de ressusciter le mythe, comme s’ils étaient capables d’engendrer un effet « performatif » : renouer avec la performance vingt ans après. Tous les ingrédients de la mythologie, voire de la religion, sont réunis. En tout cas, tous les ingrédients d’un fait de société, mais qui, paradoxalement, n’est pas regardé, reconnu et analysé comme tel.
Les sociologues Norbert Elias et Éric Dunning [1] avaient analysé la modification qui s’était opérée entre les jeux physiques médiévaux et les compétitions modernes. La réglementation moderne des jeux est le moyen d’atténuer leur violence : la vie des participants n’est en principe plus mise en danger. Cela s’inscrit dans la volonté de pacifier la vie sociale : les mœurs se civilisent, comme disait Elias. Les normes de retenue se répandent progressivement. Et l’exercice de la violence n’est plus que du seul ressort de l’État pour garantir l’ordre social. C’est une rupture avec la société antique, dans laquelle les jeux physiques pouvaient aller jusqu’au sang : le pancrace, forme de lutte antique, autorisait les lutteurs à user de coups donnés la main ouverte, avec les ongles pour arracher un œil ou les tripes. L’éclosion du sport moderne correspond à l’émergence des États : c’est une des raisons de la naissance du sport en Angleterre, qui fut le premier pays à se doter d’un régime parlementaire. En canalisant la violence sociale, le sociologue Jean-Marie Brohm [2] ajoutait que le sport évite que les classes populaires ne se révoltent contre la domination qu’elles subissent. De son côté, le Centre d’analyse critique du sport [3] animé par Michel Caillat [4] voit le sport comme un « fait social total » au sens de Marcel Mauss, mais qui est recouvert d’un voile épais, mettant ce phénomène envahi par la logique capitaliste hors d’atteinte de toute critique.

Mais nous allons parler d’une autre coupe, celle qui déborde : au bout d’un an de macronisme poussant toujours plus loin la violence du néolibéralisme [5], le monde du travail n’en peut plus des régressions qui lui sont infligées : la mise à mal du Code du travail, la formation professionnelle marchandisée, les retraites promises à la baisse, la dégradation des services publics et leur privatisation. La goutte d’eau qui fait déborder la coupe est peut-être la réforme attendue de l’entreprise à laquelle nous consacrons notre dossier. Qu’est-ce qu’une entreprise ? On croit le savoir et, en réalité, c’est un objet non ou mal identifié. Souvent confondue avec une « société », seule dotée de la personnalité morale, l’entreprise n’a pas, en droit français, d’existence juridique. Et la « société » appartient à ses actionnaires. Ces derniers, associés, apportent capitaux financiers ou matériels productifs. Alors, le travail disparaît de l’affiche de l’entreprise, puisque celle-ci n’existe pas. On comprend que la logique soit celle de la valeur pour l’actionnaire et que le travail soit le parent pauvre de l’affaire. [6]

Notre dossier regroupe d’abord six contributions convergentes. François Morin et Daniel Bachet, séparément mais de façon complémentaire, examinent, dans le contexte de la loi « Pacte » le projet de définir un « objet social » à l’entreprise. Mais autant dans ce projet de loi que dans le rapport Notat-Senard (« L’entreprise, objet d’intérêt collectif »), l’ambition échoue à ouvrir une véritable réforme. L’occasion est ratée de modifier les articles 1832 et 1833 du Code civil, qui ne disent mot de l’organisation mise en œuvre pour atteindre l’objectif économique commun aux associés.
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