Climat et effondrement : « Seule une insurrection des sociétés civiles peut nous permettre d’éviter le pire »

dimanche 15 septembre 2019

PAR IVAN DU ROY 16 OCTOBRE 2018

Sommes-nous sous la menace d’un « effondrement » imminent, sous l’effet du réchauffement climatique et de la surexploitation des ressources ? Pour l’historien Christophe Bonneuil, la question n’est déjà plus là : des bouleversements sociaux, économiques et géopolitiques majeurs sont enclenchés et ne vont faire que s’accélérer. Il faut plutôt déplacer la question et produire une « pensée politique » de ce qui est en train de se passer : qui en seront les gagnants et les perdants ? Comment peser sur la nature de ces changements ? Migrations de masse, émergence d’un « capitalisme écofasciste », risque de conflits pour les ressources : malgré un constat brutal sur le monde qui se dessine, l’historien appelle à éviter le piège d’un « romantisme » de l’effondrement. « Une autre fin du monde est possible », affirme-t-il. Il revient aux sociétés civiles d’écrire le scénario final. Entretien.

Basta ! : Comment la situation climatique a-t-elle évolué depuis la signature des accords de Paris – dans le cadre de la Cop 21 –, à la fin de l’année 2015 ?

Christophe Bonneuil [1] : Les émission de gaz à effet de serre continuent d’augmenter partout, y compris en France. Au regard de la trajectoire des émissions mondiales, si nous continuons sans changer, nous prenons la direction d’une augmentation globale des températures d’au moins +3°C, bien avant la fin du siècle. Nous voyons là les limites du caractère facultatif de l’accord signé lors de la Conférence sur le climat de Paris, la COP 21, il y a trois ans. L’accord de Paris ressemble dangereusement aux accords de Munich en 1938 qui, croyant éviter une guerre mondiale, l’ont précipitée. Cet été, la concentration en CO2 de l’atmosphère a dépassé les 411 ppm (partie pour millions), un niveau inégalé depuis 800 000 ans à 4 millions d’années. Il faut être encore plus bête qu’un « munichois » pour croire que cela ne va pas avoir des conséquences d’ampleur géologique, ni provoquer des désastres humains et des bouleversements géopolitiques majeurs.

Quels sont les indicateurs et voyants qui montrent qu’un seuil fatidique, qui ouvrirait la voie à une « Terre étuve », pourrait être franchi dans les décennies à venir ?

Depuis l’ère quaternaire, la Terre oscille environ tous les 100 000 ans entre un état glaciaire et un état interglaciaire, entre deux périodes de glaciation. Ce qui nous menace c’est une sortie des limites de cette oscillation. La probabilité d’un scénario où la Terre basculerait vers un état d’étuve a été accrédité par un article paru en juillet dans la revue de l’Académie des sciences américaines [2]. En Inde, les projections des températures dans dix ou quinze ans montrent que certaines régions connaîtront des pics à plus de 50°C [3], ce qui pourrait arriver en France aussi à la fin du siècle [4]. Les corps ne pourront le supporter, des régions deviendront invivables, et les plus pauvres seront les plus touchés.
Une partie de nos émissions de gaz à effet de serre est absorbée dans les océans, qui n’ont jamais été aussi acides depuis 300 millions d’années. Cela détruit les récifs coralliens et menace la faune aquatique. Sur les continents, la vitesse de migration des plantes n’est pas non plus assez rapide pour s’adapter au changement climatique [5]. S’y ajoute l’extension de la déforestation, la fragmentation des habitats et les dégâts chimiques de l’agriculture intensive : dans les réserves naturelles allemandes, les scientifiques ont observé une chute de plus de 75% des populations d’insectes en trois décennies

Certains évoquent un « effondrement » à venir. Est-ce une manière adéquate de présenter les risques ?

Il ne s’agit plus de se positionner comme optimiste ou pessimiste, comme catastrophiste éclairé – en appeler à la possibilité d’une catastrophe, pour susciter la mobilisation qui l’évitera – ou encore, au contraire, comme quelqu’un qui refuse d’utiliser la peur parce que ce serait un sentiment politiquement problématique. Que cela nous plaise ou non, un rapport a été présenté au dernier congrès mondial de géologie en 2016, déclarant que la Terre a quitté l’Holocène pour entrer dans une nouvelle époque géologique, l’Anthropocène. Que cela nous plaise ou non, des centaines de travaux scientifiques montrent que des seuils sont franchis ou sont en passe de l’être pour toute une série de paramètres du système Terre, au-delà desquels les évolutions sont brutales : emballement climatique comme source d’événements extrêmes décuplés, montée des océans nécessitant de déplacer des centaines de grandes villes et des milliards de personnes à l’échelle du siècle, effondrement de la biodiversité, cycle de l’azote, du phosphore et de l’eau... De multiples effondrements sont déjà en cours ou à venir.

Ce qui gronde devant nous n’est pas une crise climatique à gérer avec des « solutions » ou une mondialisation économique à réguler, mais la possibilité d’un effondrement du monde dans lequel nous vivons, celui de la civilisation industrielle mondialisée issue de cinq siècles de capitalisme. Certains préfèrent définir l’effondrement comme l’extinction de l’espèce humaine. Même avec le pire scénario climatique et écologique, cette perspective reste aujourd’hui moins probable qu’elle ne l’était au temps de la guerre froide et du risque d’hiver nucléaire.

Imaginons le pire : des bouleversements climatiques, écologiques et géopolitiques, des guerres dévastatrices entre puissances pour les ressources, des guerres civiles attisées par les fanatismes xénophobes ou religieux, des guerres de clans dans un monde dévasté... Mais pourquoi les quelques humains survivants et résistants à la barbarie ne trouveraient-ils vraiment aucune ressource et aucun lieu habitable sur Terre ? Se donner la fin de l’espèce humaine comme cadre de pensée de l’effondrement, c’est risquer d’inhiber toute pensée et toute politique. Je pense que ce scénario ne doit pas monopoliser notre attention : il ne fascine qu’au prix de l’occultation de toute analyse géopolitique, sociale ou géographique.

Quel serait donc le scénario d’effondrement le plus probable ?


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