Achille Mbembe : « La France peine à entrer dans le monde qui vient »

vendredi 26 août 2016

Par Sonya Faure et Cécile Daumas — 1 juin 2016 à 19:11

Identité, nation, voile, violence, migration… Achille Mbembe renvoie le continent européen à ses crispations et à son immobilisme.

C’est l’un des nombreux paradoxes d’Achille Mbembe : il peut faire preuve d’une noirceur absolue sur le genre humain tout en déployant une philosophie que d’aucuns pourraient qualifier de béate.

Rencontre avec l’historien, professeur à l’université de Witwatersrand à Johannesburg en Afrique du Sud et à celle de Duke aux Etats-Unis.

Dans le débat autour des questions d’identité, de frontières et d’islam, la France voit remettre en cause une de ses valeurs phares, l’universalisme. Une chance ou une épreuve ?
La France change, elle y est obligée. C’est justement, parce que des transformations irréversibles sont en train de s’opérer autour de ces questions que les lignes de confrontation et de conflit se raidissent. Les temps sont propices, pour les pays européens, à redéfinir les paramètres non plus de l’universel, mais de ce qui nous est commun en cet âge planétaire. A cause de sa très riche et complexe histoire, la France pourrait, si elle le voulait, contribuer à une compréhension inédite des enjeux nouveaux liés à notre condition terrestre. Ce que l’humanité a désormais en commun, c’est le fait que nous sommes appelés à vivre exposés les uns aux autres, et non enfermés dans des frontières, des cultures et des identités. C’est le propre de l’humain, mais c’est aussi le cours que prend désormais notre histoire avec d’autres espèces sur cette Terre. Vivre exposés les uns aux autres suppose de reconnaître qu’une part de notre « identité » s’origine dans notre vulnérabilité. Celle-ci doit être vécue et entendue comme un appel à tisser des solidarités, et non à se forger des ennemis. Malheureusement, tout cela est trop compliqué pour le tempérament de notre époque, portée qu’elle est vers des idées toutes faites. Plus notre monde se complexifie, plus nous avons tendance à recourir aux idées simples.

Mais on peut comprendre que la défense de l’universalisme, d’une identité et d’une culture propre à un espace géographique soit indissociable de l’histoire européenne et française…
Je comprends tout cela. Le problème, c’est que ni l’Europe, ni la France ne sont le monde. Le problème, c’est quand l’universalisme se fait ethnique. C’est quand l’identité se conjugue avec le racisme et que la culture se présente sous les traits d’une essence immuable. En vérité, ce que l’on appelle l’identité n’est pas essentiel. Au fond, nous sommes tous des passants. Le monde que nous habitons a commencé longtemps avant nous et continuera longtemps après nous. Alors qu’émerge lentement une nouvelle conscience planétaire, la réalité d’une communauté objective de destin doit l’emporter sur l’attachement à la différence.

Nous sommes pourtant tous nés quelque part…
… mais accidentellement. Etre né quelque part est une affaire d’accident. Ce n’est pas une affaire de choix. Sacraliser les origines, c’est un peu comme adorer des veaux d’or. Cela ne veut rien dire. Ce qui est important, c’est le trajet, le parcours, le chemin, les rencontres avec d’autres hommes et femmes en marche, et ce que l’on en fait. On devient homme dans le monde en marchant, pas en restant prostré dans une identité.

Peut-être est-ce plus simple pour vous d’être « un passant » : vous êtes né au Cameroun, enseignez en Afrique du Sud et aux Etats-Unis, avez étudié en France…
Je suis attaché à la France, conséquence d’une rencontre. Or, je ne suis pas né ici. Je ne vis pas ici non plus. Il y a des héritages qui n’ont rien à voir avec des histoires de naissance. J’écris par exemple en français, une langue que j’ai reçue en héritage. Je pense en langue française. Je contribue avec d’autres au rayonnement mondial de la pensée de langue française, et cela n’a strictement rien à voir avec je ne sais quelles racines. Au contraire, cela a à voir avec le fait qu’à un moment historique donné, la langue française a cessé d’être une langue ethnique. L’Afrique a permis à la langue française d’échapper à son destin ethnique. Au demeurant, c’est toujours Autrui qui nous octroie notre pesant d’universel. On ne peut pas s’autoproclamer universel. Quant aux plus faibles d’entre nous, il s’agit justement souvent de gens qui, pour survivre, doivent absolument bouger. Il s’agit de gens en permanence en mouvement. Or, on sait combien, de nos jours, il est presque devenu impossible de bouger, du moins pour certaines catégories de l’humanité. Celle-ci se divise entre ceux qui peuvent aller partout dans le monde et ceux qui, soit ne doivent pas bouger, soit ne peuvent le faire que sous des conditions draconiennes.

Votre description de l’Europe occidentale est terrible… Vous évoquez un territoire aussi accueillant qu’un « banc de glace ».


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