L’essentiel n’est pas ce qu’on a fait des musulmans mais ce qu’ils font de ce qu’on a fait d’eux

vendredi 29 juillet 2016

Entretien avec Fethi Benslama réalisé par Vincent Casanova & Sophie Wahnich
25 octobre 2015

Convoquant aussi bien le souffle long de l’histoire que les outils de la psychanalyse qu’il pratique et enseigne à l’Université Paris 7, Fethi Benslama met les pieds là où ça grince.

S’occupant de l’islam parce que celui-ci s’est occupé de lui, il n’a de cesse de rappeler combien les conflits du monde musulman contemporain concernent aussi, peut-être d’abord, les modes de subjectivation qui s’y déploient. Reprenant le diagnostic d’une cassure irrémédiable des structures traditionnelles, sa pensée se tisse à partir de l’analyse des processus psychiques induits par les conflagrations politiques et économiques du présent. Car c’est en constante prise avec l’actualité que Fethi Benslama conduit son travail : de sa Déclaration d’insoumission en 2005 à son engagement dans le surgissement révolutionnaire tunisien de 2011, il dissémine sans relâche pour accompagner les forces de liaison porteuses d’un avènement démocratique toujours incertain.

Que signifie « islam » dans le titre de vos livres, La psychanalyse à l’épreuve de l’islam et La Guerre des subjectivités en Islam ? S’agit-il d’une désignation religieuse, culturelle, politique ?

Le mot « islam » a acquis une puissance d’équivocité telle qu’il échappe à la maitrise du sens. Il est devenu en quelque sorte un réceptacle signifiant où l’on met tout et n’importe quoi. Ce trop-plein est un symptôme de notre époque : il faut le déchiffrer et non se contenter de le déplorer. Ainsi, la distinction entre « islam » et « Islam », entre religion et civilisation, s’est perdue dans la langue française courante — et au demeurant, c’est une différence insaisissable à l’oral. Que le terme « islamisme » qui, étymologiquement, renvoyait à la doctrine religieuse — c’était un équivalent de « judaïsme » ou « christianisme » — ne désigne plus dans l’usage que le mouvement politico-religieux, montre bien aussi la confusion dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Nous n’avons plus de terme pour désigner la religion musulmane stricto sensu. Le mot est en quelque sorte sorti de ses gonds. Et si c’est un symptôme dans la langue française, c’est également un symptôme de ce qui se passe dans le monde musulman où les mouvements théologico-politiques ont envahi la scène de manière massive. Pour eux, le terme d’« islam » ne correspond pas à ce qu’on appelle en occident « religion » : il est foi et culte, conception du monde et gouvernement à la fois. C’est un système intégral, proclamé et programmé comme tel. Depuis les années 1970, on a assisté, non à un retour car il n’y a pas eu de déclin du fait religieux à l’intérieur du monde musulman, mais à un accroissement de l’emprise religieuse et de ses manifestations publiques avec cette idéologie de l’islam total. En même temps, beaucoup de Musulmans contestent cette conception intégrale et veulent limiter l’islam à la sphère de la foi et du culte, sans pour autant renoncer à la dimension symbolique et culturelle. Il y a donc dissension, discorde, voire guerre civile. Voilà pourquoi le vocable « islam » est devenu intraitable, si on ne dit pas chaque fois de quoi l’on parle, de quel lieu, et qui parle. Dans un premier temps, mes travaux ont considéré l’islam comme religion monothéiste au regard de la psychanalyse, puis l’idéologie politique totalitaire qu’il a secrétée dans ses rapports avec la modernité ; et depuis quelques années, ce sont plutôt les Musulmans qui sont l’objet de mon intérêt, autrement dit les sujets qui se désignent en tant que « musulman » au singulier et au pluriel. C’est cette réalité humaine vivante hétérogène et divisée que je préfère approcher. Je ne récuse pas pour autant le signifiant flottant « islam » ; bien au contraire, je le traite chaque fois comme un symptôme à interpréter, selon celui ou ceux qui le revendiquent et ceux qui l’assignent dans telle ou telle situation.

Est-ce que le mot « islam » définit ce qu’on pourrait appeler un territoire psychique ?

Au sens d’une dénomination qui a acquis une valeur symptomatique, autrement dit pour le psychanalyste : une équivocité chargée émotionnellement qui a une valeur défensive. Il est à déchiffrer dans la mesure où il y a du réel, intriqué avec des constructions symboliques et des flux imaginaires qui ont une histoire, y compris dans la modernité. Ainsi, l’islam est aujourd’hui revendiqué au titre de l’identité par des gens qui ne se positionnent pas comme des croyants. L’islam identitaire se manifeste bien au-delà des mouvements islamistes : c’est une position réactive, sécularisée ou non, à la domination dite « occidentale ». « Occident », voilà un autre mot lourdement chargé, dont l’antinomie avec « l’islam » est un puissant propulseur des flux imaginaires de notre actualité. On peut montrer que la réalité historique est tout autre, par exemple qu’une part importante de l’islam fait partie de l’Occident et inversement. Mais le besoin de se marquer et de se démarquer dans un processus d’homogénéisation mondiale de la civilisation est tel, que le recours à des clivages imaginaires massifs devient monnaie courante.

Pour autant peut-on considérer que les frères Chérif et Saïd Kouachi par exemple sont le produit de ce rapport identitaire à l’islam ?


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