Contribution à la 7ème Université Globale de la Soutenabilité, Hong Kong Seventh South South Forum on Sustainability Climate Change, Global Crises, and Community Regeneration, 8–17 July 2020 Lingnan University, Tuen Mun, Hong Kong. Transition et crise de civilisation à l’heure de la pandémie et du climat

lundi 3 août 2020

gustave massiah 11-07-2020

Une crise de civilisation et une transition

Nous sommes aujourd’hui confrontés à la conjonction d’une crise climatique majeure et d’une crise pandémique. Comme le souligne Kyle Harper[1], la crise environnementale qui accompagne l’Anthropocène, cette nouvelle ère de l’histoire de la terre, résulte des effets sur les systèmes physiques et biologiques de la planète de la civilisation humaine et de ses conséquences sur l’accélération du réchauffement climatique, les traces radioactives des technologies nucléaires, la dégradation des rapports entre les espèces et la mise en danger de la biodiversité.

Cette crise concerne la civilisation portée par le capitalisme et la mondialisation capitaliste, au moins dans sa phase néolibérale et probablement dans les fondements mêmes du capitalisme. Les contradictions écologiques mettent en cause les rapports de l’espèce humaine et de la Nature. Les contradictions économiques et sociales mettent en cause le système dominant, celui du capitalisme néolibéral. Les contradictions politiques mettent en cause les institutions, les Etats et la démocratie. Les contradictions idéologiques et culturelles mettent en cause la compréhension du monde. Les contradictions géopolitiques mettent en cause le système international. Les débats sont ouverts sur tous ces aspects, l’ensemble correspond à une crise de civilisation.

L’hypothèse de l’épuisement du capitalisme est partagée par beaucoup. Elle ne définit pas le mode de production qui lui succéderait et qui pourrait être un autre mode inégalitaire et destructeur. Elle ne donne pas d’indication sur la durée de la transition ; cette durée et la nature de la transformation dépendent des contradictions et des luttes sociales et idéologiques pendant la période de transition.

La réflexion sur la transition est d’autant plus importante que l’Histoire n’est pas écrite et n’est pas linéaire. Les transitions sont des périodes longues et incertaines. Une transition ne se résume pas à une révolution, et surtout pas à l’imaginaire du Grand Soir qui verrait une civilisation succéder brutalement à une autre. Samir Amin avait mis l’accent sur l’importance des transitions entre les modes de production. Il avait aussi remis en cause la linéarité de l’Histoire qui aurait vu se succéder les modes de production du communisme primitif, de l’esclavage, du féodalisme, du capitalisme pour arriver à la fin attendue, celle du socialisme et du communisme. Il avait montré le biais de cette vision et insisté sur les modes de productions lignagers, importants en Afrique et en Asie, et sur les modes de productions tributaires centraux ou asiatiques, celui des grands empires qui ont joué un rôle majeur dans l’Histoire, parmi d’autres les empires assyrien, égyptien, perse, chinois, inca, ottoman, … pour arriver à l’empire romain, sans oublier les empires coloniaux du capitalisme.

Dans la discussion sur la transition, Fernand Braudel a écrit qu’il avait particulièrement apprécié, chez Samir Amin, la différenciation introduite entre les transitions par la décadence, comme dans le cas de l’empire romain, et la transition maîtrisée, comme par exemple par la bourgeoisie dans la transition au capitalisme. Je voudrais aussi souligner l’idée, développée par Samir Amin, que la transition se prépare dans les périphéries, là où les rapports de forces sont moins figés, où le neuf peut faire son chemin, où l’imagination des dominés et des oubliés peut découvrir les vulnérabilités des dominants.

La discussion sur la transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique n’est pas un simple mot d’ordre. Elle a l’intérêt de nommer les grandes contradictions à l’œuvre, en y rajoutant la transition idéologique et culturelle. Il reste maintenant à nourrir chacune de ces dimensions à partir des nouvelles propositions de construction d’un autre monde possible et nécessaire. Il faut aussi développer les alternatives, les nouveaux rapports sociaux de dépassement du capitalisme, dans les sociétés actuelles, comme les rapports sociaux capitalistes marchands se sont développés dans les sociétés féodales avant que le mode de production capitaliste ne devienne dominant et que les superstructures politiques bourgeoises ne s’imposent.

La question de la démocratie amorce certains chemins de la transition : démocratie dans les entreprises, démocratie locale ; démocratie dans l’action publique et dans les Etats, démocratie internationale. Les libertés, qui peuvent être réelles, ne sont pas vraiment partagées et beaucoup en sont exclus. De même, cette situation repose sur des inégalités entre les pays, et les peuples, qui ne sont pas supportables et qui sont de moins en moins supportées. Les démocraties sont à inventer. En faisant des démocraties occidentales le modèle on risque de mettre en danger l’idée même de démocratie.

La situation révélée par la pandémie nous conduit aussi à réfléchir sur les ruptures et les continuités historiques. L’hypothèse des discontinuités ne peut pas être écartée. La rupture écologique conduit à réfléchir à ce qu’implique une crise de civilisation, en prenant la mesure des bouleversements qui en résultent. Une crise de civilisation conduit à des bouleversements que certains peuvent qualifier d’effondrement, qui caractérise des processus et n’implique pas de tomber dans les peurs millénaristes. A titre d’exemple, la chute de l’empire romain est souvent qualifiée d’effondrement. Elle n’a pas été la fin du monde. Elle a libéré des cultures étouffées et donné naissance à de nouvelles civilisations. Le Moyen-Âge n’a pas été une période obscure, il a été une période d’émergence d’une nouvelle civilisation. Ce que certains appellent aujourd’hui l’effondrement, c’est aussi la préparation d’une nouvelle civilisation. Ce n’est pas la fin du monde, c’est le début d’une longue transition qui ne sera pas linéaire et qui connaîtra des reculs et des accélérations.

L’épuisement du système international

La manière dont le monde a réagi au covid-19 a démontré l’importance des bouleversements en cours. La crise sanitaire du covid-19 a démontré l’affaiblissement des Etats Unis en tant que pôle dominant et la faiblesse de l’organisation du système international dans son incapacité à répondre à une crise globale. La chute de l’empire américain est une hypothèse ouverte. L’exemple de l’effondrement de l’empire soviétique a démontré que cette évolution est possible et peut s’accélérer. La forme et la durée de cette chute ne sont pas prévisibles, mais la dynamique semble enclenchée.

La pandémie du coronavirus covid-19 a révélé la faible résilience du système international, particulièrement occidental, à un évènement imprévu de grande ampleur. Le système occidental (Etats-Unis et Europe) est toujours dominant du point de vue militaire, mais il a perdu une capacité à penser le monde. Cette capacité semble s’être déplacée vers l’Asie. Il faut préciser que ce déplacement vers le Pacifique n’est pas, en soi, une avancée civilisationnelle, un nouveau modèle, mais un nouvel équilibre géopolitique laissant plus de place à une multipolarité. Ce déplacement vers l’Asie, s’il peut ouvrir de nouvelles contradictions et possibilités, ne remet pas en cause les fondements du capitalisme qui ont été repris et acceptés par tous les pays asiatiques émergents, à commencer par la Chine.

La crise sanitaire a aussi démontré l’inadéquation du système international. Les réponses à une crise globale ont été nationales, sans grande concertation. Les Nations Unies ont démontré leur paralysie et leur inadéquation. Après l’équilibre bipolaire jusqu’en 1989 et un épisode unipolaire de plus en plus instable, la possibilité d’une multipolarité est ouverte. Le mouvement altermondialiste devrait prendre l’initiative d’ouvrir le chantier des avancées possibles du droit international et des institutions internationales pour un système international respectueux des droits humains et des droits des peuples et des obligations des humains par rapport aux milieux de vie.

Et aujourd’hui

Dans la situation actuelle, les contradictions vont s’exacerber. Les classes dirigeantes sont toujours là et elles vont tout faire pour garder la main. Elles vont mettre en œuvre la stratégie du choc décrite par Naomi Klein. Nous risquons de passer d’un néolibéralisme austéritaire (austérité et autoritarisme) à un néolibéralisme dictatorial voire fascisant dont on voit les prémices avec Trump, Bolsonaro, Dutertre, Orban, Modi et d’autres.

La première tâche des mouvements va être de résister. Résister aux idéologies xénophobes, racistes ; sécuritaires. Résister à la remise en cause des libertés individuelles et collectives. Résister au chantage économique et social, au chômage et à la misère. Résister aux guerres et à la montée policière et militaire.

Cette résistance va créer des contradictions et des opportunités : des contradictions sociales avec l’exacerbation des inégalités ; des contradictions internes au capitalisme entre le capitalisme extractiviste et le capitalisme des GAFAM ; des contradictions sociales entre la masse des cadres et les actionnaires ; des contradictions écologiques avec la prise de conscience des conditions de vie sur la planète, du climat, de la biodiversité, des pandémies ; des contradictions démographiques avec la scolarisation et les chômeurs diplômés, le vieillissement et les migrations. Des contradictions géopolitiques avec la montée du Sud Global et la
perte de résilience des empires états-uniens et européens.

La deuxième tâche des mouvements est de définir des alternatives et de commencer à construire un nouveau monde dans le vieux monde. La conjonction de la crise climatique et de la crise pandémique remet en cause les certitudes. La religion du développement capitaliste n’a plus de sens, elle porte une crise philosophique, la fin du temps infini. C’est une crise de civilisation.
Pendant cette période où une partie de l’humanité a été confinée, on a vu s’exprimer de nombreuses propositions, et parmi d’autres : la santé publique, les communs, le buen vivir, l’action publique, la limite des marchés, l’économie sociale et solidaire, les nouvelles énergies, la souveraineté alimentaire, les localisations, l’idée d’un travail socialement utile, …

La bataille pour l’hégémonie culturelle est commencée. Elle sera dure mais elle n’est pas perdue. Contre l’idéologie de la mondialisation capitaliste néolibérale mortifère et les inégalités, nous mettons en avant les droits et l’égalité des droits : les droits contre les profits ; les droits à la santé, à l’éducation, au logement, au revenu et au travail ; les droits et obligations de l’environnement et du milieu de vie. Nous mettons en avant les droits des femmes, le refus des discriminations et du racisme et le refus des violences policières. C’est un nouveau mouvement global qui articule les classes, les genres et les origines. C’est la prise de conscience des traces persistantes de l’esclavage et de la colonisation. Ces idées ont progressé, la crise du climat et de la pandémie les ont mis en évidence.


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