Détecter et abjurer la langue du marché

samedi 7 mai 2016

6 MAI 2016 | PAR ANTOINE PERRAUD

Le capitalisme effréné engendre une parlure à même de rendre la pensée captive et les révoltes illogiques. Un livre, La Langue du management et de l’économie à l’ère néolibérale, permet d’y voir clair. Et de fourbir ses armes critiques. Recension…

Confucius affirmait qu’il s’empresserait en premier lieu, si le gouvernement lui était confié, de « rectifier les noms ». Vingt-cinq siècles plus tard, alors que la crise affecte et dévoie la langue, il est temps de rétablir les mots pour ce qu’ils veulent dire. Et non pour ce que le marché leur fait signifier.

À Mediapart, nous prenons l’idiome au sérieux. Au point de régulièrement révéler ce qu’implique l’asservissement du vocabulaire – au sujet des sarkozystes en vampires du langage pour voler au secours de leur maître dans l’affaire Bygmalion, ou bien à propos des hypocrisies sémantiques propres à faire gober certaines appellations contrôlées par l’idéologie dominante (« réformiste », « social-libéral » et tutti quanti). Il est sans doute plus difficile de combattre un « entrepreneur » qu’un « patron ». Et le Medef se révèle peut-être une cible moins évidente que le CNPF…

Un livre collectif, publié aux Presses universitaires de Strasbourg, mériterait d’être distrait du domaine spécialisé pour devenir un outil de résistance collective à ce prolapsus de l’expression publique : La Langue du management et de l’économie à l’ère néolibérale. Ce qui donne LAMEN, selon l’acronyme facétieux bricolé par les conceptrices de l’ouvrage. Corinne Grenouillet et Catherine Vuillermot-Febvet s’inspirent en effet de la LTI de Victor Klemperer et de la LQR d’Éric Hazan, pour cette analyse de « la communion en une seule croyance possible autour du bon sens érigé en évidence ». Tout cela ressortit donc à un dialecte de fer, venu du monde de l’entreprise et de la gestion avant que de cannibaliser l’économie, la société, voire la culture ; avec la puissance d’une religion indiscutable.

La vingtaine d’études ainsi présentées – issues d’un colloque pluridisciplinaire – offre un panorama saisissant de l’ampleur de cette contamination discrétionnaire des esprits : « La grande force du libéralisme est de se présenter comme une évidence sans alternative. » On se souvient que Margaret Thatcher, pionnière en la matière, était surnommée TINA, du fait de son credo : « There is no alternative. »

Tous les chemins mènent à la pensée unique. Et les élus sont propulsés aux sommets idoines, s’il faut en croire les autobiographies de quelques « grands dirigeants » français de ces dernières décennies (les Messier, Tapie, Arnault, Ghosn et autres Leclerc…), examinées à la loupe par Catherine Vuillermot-Febvet. De tels monceaux de propagande s’ordonnent autour d’une idée simple, qui ne peut que donner du cœur au ventre à la piétaille : si on veut, on peut !

Savoir prendre le train en marche en se pliant à l’inéluctabilité plutôt qu’en récriminant au bord du chemin, telle est la vision du monde, la Weltanschauung du capitalisme effréné, que transmet en particulier une presse aux ordres – parfois sans le savoir. L’une des communications les plus assassines ausculte, en usant de l’approche lexicométrique, la présentation faite par Le Monde, en 1997, de l’inévitable – donc nécessaire – privatisation de France Télécom. Fatalitas et béni-oui-oui dans les augustes colonnes !

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