Michel Feher : les nouveaux enjeux de la question sociale

mardi 17 octobre 2017

14 OCTOBRE 2017 PAR CHRISTIAN SALMON

Comment sortir par la gauche de la société salariale ? Dans un livre ambitieux, Le Temps des investis, le philosophe Michel Feher analyse la façon dont le centre de gravité du capitalisme s’est déplacé des entreprises industrielles vers les marchés financiers. Il invite à réorganiser les luttes sociales en fonction de ce déplacement.

La financiarisation de l’économie bouleverse, selon le philosophe Michel Feher, les termes et les enjeux de la question sociale. Dans un livre ambitieux, Le Temps des investis - Essai sur la nouvelle question sociale (éditions La Découverte), il propose de repenser entièrement les formes de résistance à l’hégémonie des institutions financières en prenant en compte les torsions que l’emprise de la finance fait subir à l’exploitation capitaliste, que Marx avait analysée en son temps.

Reprenant les concepts fondamentaux de l’analyse marxienne, Feher les fait jouer au sein du capitalisme financier. Cette anamorphose déplace les enjeux des conflits de classe, les sujets en lutte, les formes et les stratégies de résistance et jusqu’au champ de bataille lui-même. La figure de l’« investi » (par les lois du capitalisme financier) se substitue à celle du « prolétaire », qui doit négocier sa force de travail, et le « projet » en quête d’investissement prend la place du produit ou de la marchandise.

Le champ de bataille lui-même se déplace du marché du travail, régi par la négociation fixant le prix de la force de travail, au marché des capitaux soumis à la spéculation sur la crédibilité des projets… Dans cet entretien, Michel Feher appelle la gauche à cesser de regretter le bon vieux temps du salariat et à s’approprier la nouvelle condition d’« investi » pour « la détourner en vue d’une sortie par la gauche de la société salariale ». Seule manière selon lui de fonder un imaginaire politique renouvelé.

Alors qu’on célèbre le 150e anniversaire de la publication du Capital, vous proposez de repenser la question sociale telle qu’elle a été problématisée depuis Marx pour prendre en compte les transformations du capitalisme. Quelles sont ces transformations qui justifient qu’on jette à la rivière le rapport salarial et plus d’un siècle de luttes sociales qui l’ont pris pour cible ?

Michel Feher
Pour Marx, l’exploitation du travail vivant, qui assure la prospérité du capital, est inscrite dans la relation d’emploi. Le profit que réalise l’employeur trouve sa source dans la différence entre la valeur créée par ses employés et le prix que le marché attribue à leur force de travail. Si cette description n’a rien perdu de sa pertinence, on peut s’interroger sur sa place dans le régime d’accumulation du capital qui sévit depuis trois décennies.
Comme l’indiquent les transformations récentes de la législation du travail en France, le capitalisme est à présent davantage enclin à se passer du salariat qu’à lui confier la pérennisation du profit. Paradoxalement, il n’y a plus guère que les opposants de gauche aux réformes pour défendre les mérites de l’emploi salarié.

Les travailleurs ne sont certes pas moins exploités qu’auparavant. Toutefois, pour rendre compte de la précarité croissante de leurs conditions d’existence, il ne suffit plus d’invoquer le rapport de force inégal entre patrons et salariés, ni la légitimation que lui confèrent les pouvoirs publics. La stagnation des salaires et la compression des budgets sociaux qui caractérisent notre époque s’expliquent avant tout par l’emprise du capital financier sur les entreprises privées et les États. Comme le proclamait naguère un candidat à la présidence de la République, c’est bien la finance qui gouverne désormais.

Or son ascendant ne se mesure pas seulement à la quantité des fonds qu’elle détourne de l’économie dite réelle vers les circuits de placements spéculatifs. Plus encore qu’à ponctionner des ressources, son pouvoir consiste à sélectionner les initiatives qui méritent d’être mises en œuvre. Les critères de compétitivité et d’attractivité que les bailleurs de fonds imposent aux producteurs constituent leur prérogative spécifique. Par conséquent, admettre que le centre de gravité du capitalisme s’est déplacé des grandes entreprises industrielles vers les marchés financiers invite à reformuler la question sociale en fonction de ce déplacement.

L’enjeu de mon travail est donc de dessiner une carte des conflits de classes, dont l’objet n’est pas l’extraction du profit mais l’allocation du crédit. Les protagonistes principaux ne sont plus les employeurs et les employés, mais bien les investisseurs et les « investis » qui sollicitent leurs largesses.


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