ETIENNE BALIBAR : « LES EXILÉS ? L’HISTOIRE NOUS DEMANDERA DES COMPTES »

dimanche 24 juin 2018

L’HUMANITÉ DIMANCHE DU 21 aU 27 jUin 2018

Avènement de l’extrême droite, traitement inuhumain des exilés... la faillite de l’Europe crève les yeux. Le philosophe Étienne Balibar analyse cette crise et démonte la supposée refondation proposée par Macron.

Professeur émérite en philosophie à l’université de Paris-Ouest, enseignant au Centre for Research in Modern European Philosophy à l’université Kingston de Londres, Étienne Balibar a notamment publié un recueil de textes écrits de 2010 à 2015, « Europe, crise et fin ? » (éditions le Bord de l’eau, 2016). L’ancien élève d’althusser, spécialiste du marxisme s’est souvent engagé
aux côtés des exilés.

L’Union européenne maintient son cap. Son modèle de construction est de plus en plus rejeté par les peuples européens qui se tournent vers le nationalisme ou des mouvements néofascistes en Italie, Autriche, Pologne, Hongrie. Face à la crise démocratique, poli- tique, existentielle de l’Europe, la « refondation » d’Emmanuel Macron accentue les maux existants.
Nous assistons désormais à une progression de forces nationalistes,xénophobes et d’extrême droite à chaque élection.Elles arrivent au gouvernement comme en Italie, pourquoi ?
La séquence ouverte depuis des années manifeste une crise, sans doute irréversible, de la construction européenne dans sa forme actuelle. Elle se déplace d’un pays à l’autre avec les mêmes ingrédients : les effets de l’austérité sur les classes moyenne et pauvre et le développement des inégalités sociales et territoriales sont la suite logique de ladite concurrence libre et non faussée. Avec le malaise que crée le gouvernement technocratique de l’UE et des États eux-mêmes, ces éléments se cristallisent. Ils alimentent le nationalisme, la xénophobie et la haine de la démocratie. Mais ce qu’on constate aussi depuis la crise grecque et le Brexit, c’est qu’on ne peut ni vraiment sortir de l’Union ni en expulser un État membre. Évidemment, des forces politiques croient dans la sortie de l’Europe, mais aucun gouvernement ne peut l’imposer. Faute d’un projet alternatif porté par des individus, des forces ou des courants politiques neufs, je crois qu’on va vers une situation de pourrissement, de neutralisation réciproque des forces hégémoniques en Europe dont les conséquences sont imprévisibles.
Peut-on assister au même type de bras de fer que face à la Grèce ?
Les déclarations de Jean-Claude Juncker sont révélatrices. Il dit vouloir éviter l’erreur faite avec la Grèce. Mais de quelle erreur parle-t-il ? Du fond – la destruction délibérée d’une économie et d’une société –, ou seulement de la forme – qui n’aurait pas assez respecté les procédures ? Les dirigeants européens savent qu’ils ne pourront pas mépriser le choix des Italiens aussi ouvertement que celui des Grecs. Mais je trouve signicatif qu’ils veuillent éviter le conflit avec l’extrême droite alors qu’ils l’ont délibérément recherché avec un gouvernement de gauche.
Les propositions de refonte de l’Europe présentées par
le président Emmanuel Macron ou la chancelière Angela Merkel prennent-elles en compte l’étendue de la crise ?

Quel plan ? Il y a surtout un habillage. Évidemment, les échanges culturels sont importants. Mais si c’est pour proclamer une fois de plus le destin commun des peuples européens, cela n’ira pas très loin. Le cœur du problème, ce sont les structures économiques et nancières. On a déjà consolidé les banques. Le projet de transformer le mécanisme européen de solidarité en un fonds monétaire s’inspire des règles du FMI. Et les Allemands, les Néerlandais n’acceptent toujours pas de budget commun sans garantie contre les transferts. Depuis la crise de 2008, les économistes ont martelé que l’on ne peut pas fonctionner avec une monnaie unique sans budget commun. Mais les Allemands n’acceptent que des ajustements marginaux, et il est probable que le gouvernement français ira dans le même sens. Cela revient à consacrer la souveraineté des institutions nancières au lieu de renforcer la so- lidarité en limitant la concurrence entre les États et les producteurs européens.


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