« L’imaginaire de l’Europe est celui de l’Empire » : Entretien avec Patrick Chamoiseau

dimanche 16 juillet 2017

Jean-Philippe Cazier 10 juillet 2017 Entretiens, Livres


"Frères migrants" de Patrick Chamoiseau vient de paraître au Seuil : l’occasion, pour Diacritik d’un grand entretien avec l’écrivain qui évoque la mondialisation déshumanisante, le « Tout-Monde », Édouard Glissant, la créolité, la littérature et un monde qui pourra se construire « non pas selon les modalités de la communauté, mais sur la base de solidarités multidimensionnelles, évolutives, et de fraternités imprévisibles et transversales ».

Dans votre œuvre en général, vous faites exister un point de vue « créole » sur le monde, sur l’histoire, sur la pensée – point de vue qui ne serait pas réductible aux créoles mais qui engagerait de nouvelles façons de percevoir le monde et de vivre dans le monde. Dans cette démarche qui est la vôtre, quelle place occupent les migrants et en quoi la situation actuelle des migrants rejoindrait-elle votre questionnement sur la créolisation ?

Effectivement, mon point de vue n’est pas seulement créole, il est surtout relationnel. Le monde peut être vu comme se trouvant sous les effets conjugués de la mondialisation économique libérale qui est « déshumanisante », et de la mondialité qui est pour ainsi dire et pour aller vite : « réhumanisante ». L’ensemble de ces forces antagonistes mais solidaires produit ce qu’Édouard Glissant appelle le « Tout-Monde ». Seulement la dynamique réhumanisante de la mondialité ne se fait pas à l’échelle d’une Patrie, d’une Nation, d’un territoire, d’une Histoire majuscule, d’une identité qui se séquestre elle-même. Elle mène son aventure imprédictible sur une grand-scène existentielle chaotique, soumise à d’innombrables flux relationnels qui mettent à mal tous les imaginaires anciens.

Dans le Tout-Monde les corsets symboliques communautaires ont explosé. L’individu se retrouve projeté dans une individuation plus ou moins accentuée en fonction de sa trajectoire singulière. Il doit se construire en tant que « personne » sans disposer d’un prêt-à-porter existentiel fourni par une quelconque communauté ou une quelconque appartenance exclusive. La grand-scène relationnelle – où règnent le complexe, l’incertain, l’imprévisible, même l’impensable – ne produit pas de communautés à l’ancienne, mais fait surgir des solidarités changeantes, évolutives, et des fraternités liées non pas aux marqueurs identitaires anciens – la langue, le territoire, la religion, le couleur de peau etc., ne sont plus que des données de départ – mais à des structures d’imaginaires. Cela bouleverse tout et attise les phénomènes que nous connaissons et qui semblent aujourd’hui triomphants : racisme, xénophobie, islamophobie, homophobie, nationalismes, chroniqueurs haineux, philosophes horribles, etc. Toutes ces pauvretés irréalistes, et en finale déraisonnables, sont des tentatives désespérées de retrouver l’ancien confort du communautaire, ses assises absolutistes, ses prétentions hégémoniques, ses verticalités pérennes.
Le corset communautaire ancien, ses signes et ses symboles, effaçaient pour ainsi dire la complexité du monde. Ils le simplifiaient à l’extrême. Ils anesthésiaient aussi cette multiplicité obscure que chaque individu porte en lui. Ces communautés archaïques posaient des absolus – ma langue, mon dieu, ma peau, ma terre – et leur conféraient une vocation universelle, valable pour tous, exportable partout, d’où les extensions barbares, les conquêtes génocidaires, les colonisations. Elles établissaient aussi un « Territoire » avec des frontières meurtrières, comme le font d’ailleurs les animaux qui marquent les environs de leur tanière et qui tentent de trucider ceux qui tentent d’y entrer. Dans les solidarités transversales et les fraternités fluides du Tout-Monde, les absolus s’effondrent sous la confrontation créatrice avec la diversité des virtualités. Les territoires aux frontières meurtrières se voient forcés de laisser place à des « Lieux » multi-trans-culturels, où les frontières chantent des diversités qu’elles offrent au partage, à la rencontre et à l’échange. Voici où situer un des nouveaux degrés de civilisation ! Du coup, la catastrophe migrante, au-delà des frappes qui la déclenchent, devient pour moi un élan de la mondialité venant se fracasser sur l’imaginaire communautaire ancien et meurtrier que laisse en place, sans émoi, sans éthique, sans aucune bienveillance, la barbarie néolibérale.

Justement, comme dans le cas des personnages de vos romans, les migrants de votre dernier livre ne sont pas seulement caractérisés par leur condition, ils sont le révélateur de rapports de pouvoir et de domination. Dans Frères migrants, vous liez la condition actuelle des migrants au capitalisme, au néolibéralisme dont le seul credo serait le profit. Qu’est-ce qui selon vous caractériserait le libéralisme actuel en tant que pouvoir ? Et en quoi celui-ci inclut-il ce que subissent les migrants aujourd’hui ?


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