Quartiers Populaires et institution policière : une humiliation raciste et sexiste atmosphérique

mardi 21 février 2017

Le blog de Saïd Bouamama, Publié le 21 février 2017

Après la mort d’Adama Traoré en juillet dernier lors d’une « interpellation » par des gendarmes, les violences, les insultes racistes et le viol de Théo le 2 février par quatre policiers, a une nouvelle fois soulevé la colère des quartiers populaires en général, de leurs composantes issues de l’immigration en particulier. Alors que nous étions encore tous sous le coup de l’émotion et de la colère, le projet de loi assouplissant les règles de légitime défense des policiers était définitivement adopté par les sénateurs et les députés.

La dernière loi du quinquennat Hollande les autorise désormais à tirer après deux sommations dans cinq situations énumérées par le texte de loi.
Le texte prévoit en outre un doublement des peines pour le délit « d’outrage à agent » faisant passer la peine possible à 1 an de prison et à 15 000 euros d’amende. La nouvelle loi instaure également l’anonymat des policiers dans les procédures judiciaires, pratique jusque-là réservée aux seuls enquêteurs des affaires de terrorisme.

Un sentiment d’impunité pour les uns voisine désormais un peu plus qu’auparavant avec un sentiment de négation pour les autres. Les deux versants du rapport social entre l’institution policière et les quartiers populaires sont exacerbés dans le sens d’un renforcement de la fabrique d’une humiliation raciste et sexiste atmosphérique.
Comme à chaque fois qu’il s’agit des quartiers populaires une série de contre-feux ont rapidement émergés dont la fonction est d’occulter la question première posée par les faits : celle du rapport social entre l’institution policière d’une part et les « noirs et arabes » des quartiers populaires d’autre part. Abordons trois de ces débats écran : la mise en exception des acteurs policiers sous la forme de l’affirmation outragée « toute la police n’est pas raciste » ; la mise en exception de la victime sous la forme de « Théo est un bon garçon » ; la mise en exception des faits sous la forme de la focalisation sur le viol.

La mise en exception des acteurs policiers

Le maire (Les Républicains) d’Aulnay-sous-Bois a pour une fois dénoncé un « détournement de vérité » après que la mise en accusation pour viol ait été requalifiée de « violences volontaires ». On pourrait certes interroger la cohérence de cet élu qui ne questionne pas la responsabilité de son parti dans les évolutions récentes de l’institution policière mais de telles prises de position sont suffisamment rares pour ne pas « cracher dans la soupe ». En revanche à plusieurs reprises il a insisté sur le fait que Théo était un « type bien » rejoignant en cela de nombreuses déclarations et prises de positions rappelant qu’il n’avait pas de casier judiciaire, qu’il était « éducateur », qu’il participait à plusieurs associations de son quartier.
Cette mise en exception en apparence positive porte un implicite : l’acceptabilité possible de telles violences pour les jeunes ayant un casier judiciaire ou « connus des services de polices » pour reprendre l’expression consacrée à chaque « bavure policière ». Comme le souligne Frantz Durupt et Balla Fofana dans le billet de libération du 8 février :

« A trop souligner les « qualités » de Théo, on prend le risque de le faire passer pour une exception, le gentil noir, et de présenter son cas comme un acte isolé. Insister sur sa « gentillesse », c’est mettre du mascara sur le coquard d’une réalité française : celle des violences policières. Ces agressions aveugles, basées sur des préjugés racistes, ne s’embarrassent pas de savoir si un individu est digne d’un prix Nobel de la paix ou pas. Théo n’a pas besoin de circonstance atténuante et encore moins qu’on l’enferme dans le cliché colonial du bon noir sage, seulement coupable de n’être pas né sous la bonne étoile. Oui, Théo est un type bien. Mais ce n’est pas la question ! »

Une autre version de la mise en exception de Théo prend la forme de la louange sur sa réaction qui aurait été « digne » et « responsable ». Ici aussi l’important est ce qui se dit en creux, ce qui se suggère, ce qui se véhicule implicitement : l’invalidation de la colère devant une injustice. Une simple comparaison avec les discours et pratiques tenus à propos des réactions de la famille d’Adama Traoré (plainte de en diffamation de la maire de Beaumont sur Oise, plainte pour diffamation d’une des gendarmes, mises en détention provisoire de deux frères d’Adama, etc.) permet de saisir la fonction de cette mise en exceptionnalité : interdire l’expression d’une colère légitime.« Les violences ne se valent pas selon qui les pratique », tel est le message que porte implicitement la valorisation des « bons comportements ».

La mise en exception de la victime contribue ainsi à silencier les victimes et leurs proches, et de ce fait participe de la reproduction des violences policières. Elle contribue également à découpler les manifestations de protestations et les affrontements avec la police de ces dernières semaines des faits dramatiques subies par Théo. Il s’agit ici de nier tous lien entre des violences policières banalisées et impunies d’une part et la colère d’une jeunesse silenciée d’autre part.

Le comportement de Théo est mis en opposition à celui des manifestants pour nier les raisons même de la colère. La négation de la cause réelle des affrontements avec les forces de l’ordre permet dès lors d’avancer d’autres causes, stigmatisantes cette fois, pour les habitants des quartiers populaires. Marion Maréchal Le Pen peut dès lors déclarer sur France 2 le mardi 14 février que les jeunes qui se sont confrontés à la police « se fichent pas mal de Théo » pour ensuite avancer son explication : « une haine anti-France latente dans ces quartiers qui est liée vraisemblablement au communautarisme. »
Le discours n’est pas nouveau. C’est le même que celui entendu en 2005 à propos de la révolte de 400 quartiers populaires pendant 21 jours suite à la mort de Zyed et Bouna. Il consiste de nouveau à passer sous-silence le processus d’identification à Théo que ressentent de nombreux jeunes suite à leur « expertise d’usage » des contrôles de police. Bien sur d’autres causes existent pour expliquer les explosions de ces dernières semaines et entre autres les pratiques de provocation de certains policiers. Bien entendu certains jeunes voulaient en découdre avec une institution qui leur apparaît injuste et impunie. Si la cause des explosions n’est pas le viol de Théo, celui-ci est indéniablement un déclencheur révélant l’ampleur du passif entre l’institution policière et la jeunesse des quartiers populaires.

La mise en exception des faits


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