EXTRAITS DE L’ENTRETIEN DE RICHARD LEYDIER ET PASCAL NEVEUX AVEC ROXANA AZIM

dimanche 6 décembre 2015

Le Quotidien de l’Art, jeudi 3 décembre 2015

« Résister, c’est continuer à assurer notre mission de service public »

Roxana Azimi_Comment voyez-vous la perspective d’une prise de pouvoir du Front national dans vos régions respectives ? Quelles seraient les menaces directes sur vos établissements

Richard Leydier_C’est en effet avec une certaine inquiétude que nous envisageons ces élections régionales en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, au vu des récentes déclarations de Marine Le Pen, et surtout de son entourage direct, à savoir Sébastien Chenu, auquel elle entend confier les dossiers culturels, sur le FRAC. Évidemment, nous craignons pour les subventions allouées par la région. Et cette crainte se propage également à la programmation, pour ce qui est du choix des expositions et des acquisitions.

Pascal Neveux_Les FRAC depuis leur création portent en eux une dimension politique au sens noble du terme, d’aménagement culturel du territoire, d’éducation et de démocratisation culturelle. Dans le contexte électoral que nous connaissons, il serait dangereux de transformer cette dimension politique en une attitude partisane visant à prendre fait et cause pour ou contre tel parti politique. Les FRAC en trente ans ont survécu à toutes les alternances politiques, ont traversé de multiples crises, et nous nous devons de faire confiance avant tout aux électeurs que nous sommes, afin de savoir se mobiliser le moment venu et ne pas tomber sous la séduction de discours qui colportent de très nombreuses contre-vérités, et qui dissimulent un seul objectif, détruire ce qui a été en trente ans mis en oeuvre au service de nos concitoyens en matière d’accès à la culture. Quel funeste objectif idéologique à l’heure où nous nous devons de nous rassembler autour de nos valeurs républicaines, que de vouloir faire table rase de notre histoire récente, de notre engagement militant et permanent à soutenir, exposer, acquérir les artistes de notre époque, et à créer les conditions de la rencontre entre nos publics et nos créateurs.
Quand on sait que le coût d’un FRAC en 2014 était de 46 centimes d’euros par contribuable, on ne devrait que se féliciter d’un tel rapport coût/efficacité et revendiquer haut et fort les deux millions de visiteurs qui ont fréquenté les FRAC en 2013 à l’occasion de notre trentième anniversaire, les 1,6 million de visiteurs en 2014 toutes régions confondues et certainement de même en 2015. Quelle réussite pour de si modestes structures !!
Attaquer les FRAC, c’est afficher une méconnaissance totale des réalités du terrain, de nos actions et de nos publics. C’est sous-estimer la reconnaissance européenne et internationale que la France a acquise grâce à ces collections internationales en région (26 000 oeuvres, plus de 5 000 artistes représentés). C’est cela aussi l’exception culturelle française.

(...)

Le Front national est en guerre contre l’art contemporain qu’il juge trop élitiste. Quel contre-feu le monde de l’art peut-il s’opposer à tout son feu roulant de critiques ?

Richard Leydier_C’est un reproche qu’on entend depuis longtemps, et d’ailleurs pas exclusivement de la part de l’extrême droite. Depuis maintenant quinze ans, l’art contemporain connaît un succès grandissant, mais il renvoie également, à tort, l’image d’un monde d’artistes millionnaires, de grands collectionneurs ralliant les foires et biennales internationales en yacht ou en jet privé, ce qui, en période de crise économique, n’est évidemment pas sans susciter un sentiment d’exclusion. Cette dimension « bling » n’est que la partie émergée de l’iceberg. Ce qu’on nomme « art contemporain » est éminemment pluriel. Tout comme l’est d’ailleurs son public. Les FRAC sont confrontés à cette pluralité des profils de visiteurs. Le spectre est extrêmement large. Il s’agit de s’adresser aussi bien aux gens très informés, qu’à ceux qui sont pour la première fois confrontés à l’art d’aujourd’hui. Et c’est là que la médiation, laquelle a pris une place considérable au sein des lieux d’art contemporain, est importante. Je pense qu’il ne faut pas hésiter à multiplier les niveaux d’interprétation. Un exemple très simple : dans l’exposition « Paradis perdu » actuellement présentée à Dunkerque, deux cartels accompagnent les oeuvres. L’un est classique, le second comporte des extraits du texte de John Milton, Paradise Lost, qui entrent en résonance avec les oeuvres exposées. Les visiteurs ont donc le choix : s’en tenir à des informations factuelles sur les oeuvres et les artistes, ou participer à une rencontre allusive et poétique entre les XVIIe et XXIe siècles.

Pascal Neveux_Nous sommes très loin des clichés élitistes que l’on nous assène en permanence. Depuis la création des FRAC, tous les jeunes de la maternelle à l’université ont eu et ont la possibilité de découvrir des oeuvres d’art au sein de leur établissement, de rencontrer des artistes, de fréquenter nos espaces. Il n’y a pas plus bel exemple de démocratisation et d’accès à la culture à l’échelle de notre territoire national. Les enseignants et les chefs d’établissements le savent bien, les élèves et leurs parents aussi. La réalité, encore une fois, est toute autre, et si nous devions faire un mea culpa, il serait certainement de n’avoir pas su mieux communiquer sur ces centaines de projets, d’ateliers, d’accrochages qui chaque année se construisent et se donnent à voir sur l’ensemble de notre territoire sans avoir pour autant la moindre visibilité dans les médias.
En Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, c’est plus de 90 000 personnes qui en 2014 auront suivi nos activités, plus de 27 000 scolaires, plus de 420 prêts, et encore plus en 2015, dont 310 prêts en région. C’est l’ouverture en 2015 de six nouveaux espaces d’art dans les lycées, à l’initiative de la région et en partenariat avec les rectorats de nos deux académies. Ce sont des projets au sein des hôpitaux, des établissements pénitentiaires, des médiathèques, des entreprises à l’échelle de notre territoire régional qui garantissent un accès à la culture pour tous et construisent une équité territoriale. C’est enfin une véritable économie impliquant artistes, artisans, entrepreneurs mobilisés et sollicités dans la réalisation de tous nos projets.

Marine Le Pen est fâchée avec les chiffres puisqu’elle prétend que le FRAC Nord-Pas de Calais est principalement visité par les scolaires. Quels sont les autres grands mensonges en termes de chiffres que vous avez repérés dans ses différents discours ?

Richard Leydier_J’ose espérer qu’il s’agit davantage de mauvaises informations ! Sébastien Chenu avance que 70 % des visiteurs du FRAC Nord-Pas de Calais sont des scolaires. En réalité, ils représentaient 4 % en 2014. J’entends aussi qu’il n’y aurait pas d’artistes de la région au FRAC Nord-Pas de Calais. J’envoie ce jour à Marine le Pen et Sébastien Chenu les catalogues recensant les quelque 1 500 oeuvres de notre collection, et les invites à venir visiter le FRAC, qui est ouvert à tous. Actuellement, des oeuvres de Dominique Grisor ou de Paul Hemery (tous deux originaires de Tourcoing) sont accrochées dans l’exposition « Paradis Perdu ». Et nous présentons également, dans le cadre de la Biennale Watch This Space, organisée par le réseau 50° Nord, une très belle exposition de Pauline Delwaulle, artiste originaire de Dunkerque. Il y est question de cartographies mouvantes et de la lumière du Nord.

Pascal Neveux_Comme le disait le général de Gaulle, « les statistiques c’est l’art de mentir avec précision », alors mieux vaut consulter nos rapports d’activité plutôt que de se laisser endoctriner par des chiffres dont on ignore les sources.
La fréquentation des FRAC est d’ailleurs en hausse et en développement, avec un intérêt renouvelé du public depuis les 30 ans des FRAC, qui ont permis de donner une meilleure visibilité à nos structures et à nos actions.
En 2013, dans le cadre de Marseille-Provence, Capitale européenne de la Culture, c’est plus de 250 000 personnes qui ont suivi le projet Ulysses, construit sur l’ensemble de notre territoire régional par le FRAC, fédérant plus de 80 lieux et plus de 150 artistes.
Depuis l’inauguration de notre bâtiment en 2013, nous avons une fréquentation qui ne cesse d’augmenter, à la fois sur nos projets hors les murs et sur la programmation liée à notre bâtiment.

À LIRE AUSSI

Quand l’art contemporain répond à Marine Le Pen

Par Bernard de Montferrand dans LE MONDE IDÉES 3 décembre 2015

Peut-on comprendre le monde dans lequel nous vivons sans s’intéresser à l’art et aux artistes d’aujourd’hui ? A la veille des élections régionales, la question mérite d’être posée.

Jusqu’ici, toutes les régions, chacune avec leur propre sensibilité, et malgré les alternances politiques, ont considéré qu’il était essentiel de rendre accessible au plus grand nombre, non seulement les grandes œuvres du passé mais aussi la création d’aujourd’hui. Elles ont mis les Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC) au cœur de cette volonté de démocratisation et de soutien aux créateurs. L’Etat de son côté, dans la loi pour la liberté de la création, veut consolider leur position dans le paysage français en créant pour eux un label. Car les FRAC assurent une mission de service public. Ils ont constitué en trente ans des collections reconnues dans le monde entier qu’ils mettent à disposition des publics les plus variés : écoles, services sociaux, entreprises, hôpitaux, associations de toutes nature et bien sur musées en région.


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