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Le TAFTA ne fera pas recette … sur la Route de la Soie

mardi 28 octobre 2014

Raoul-Marc Jennar n’a pas fait le plein dans la salle des fêtes du Gond Pontouvre, le 20 octobre dernier, pour sa conférence sur le TAFTA, ce grand « partenariat » transatlantique en négociation entre l’Union Européenne et les États Unis d’Amérique qui pourrait être signé (au mieux) d’ici la fin 2015. La salle est très grande et tout de même quelque 80 personnes avaient fait le déplacement à l’invitation d’Attac 16 et des Amis du Monde diplomatique.

Jennar sait s’y prendre pour captiver son auditoire. On l’avait déjà compris lors de la campagne contre le référendum pour le traité constitutionnel européen en 2005 (132 conférences à son actif). Et il remet cela avec le même zèle pour dénoncer ce projet de grand traité transatlantique, ultra libéral comme il se doit, monstrueuse machine pour broyer les peuples au service de l’oligarchie des multinationales.
On pourra dire que les absents ont toujours tort. Mais cette fois ils pourront opter pour la séance de rattrapage, puisqu’une captation vidéo a été réalisée à cette occasion, qui sera bientôt disponible sur la télé locale « Rézonances-tv »[1], comme l’est déjà la conférence que nous avait proposé Frédéric Vialle le 16 mai dernier, au centre social de la Grande Garenne[2].

Dans un esprit militant, il sera même très utile de ne pas négliger la dernière partie de la conférence, puisque Raoul-Marc Jennar y aborde la façon pour chacun de s’opposer à ce traité, notamment au niveau de sa commune afin que le conseil municipal délibère pour se prononcer « hors Tafta ». Le combat en ce sens a déjà été initié en Charente, à travers un collectif qui vient de se constituer à l’initiative d’Attac 16. Un courrier a été envoyé dans chaque mairie du département. Au soir du 20 octobre, on pouvait déjà annoncer au conférencier que la commune de Sainte Sévère avait délibéré favorablement (à l’unanimité) lors d’un conseil municipal tenu le lundi 13 octobre. Chacun peut donc se renseigner auprès de son maire pour lui demander quelle suite il entend donner à la démarche du collectif

Le propos de Jennar est toujours très pédagogique, lorsqu’il s’agit de batailler sur des questions difficiles à décortiquer. Commentaires article par article, avec toujours beaucoup de précision, et une bonne dose d’anecdotes pour détendre l’assistance. Il donne une bonne mesure des enjeux, pour démontrer que le TAFTA est surtout un outil de domination qui ramène les peuples au rang de troupeaux serviles dans un processus oligarchique sophistiqué. Bien sûr, il importe de préserver une illusion démocratique. Mais la ficelle est quand même bien grosse, lorsque l’essentiel du processus de négociation est préservé par le secret. C’est un outil de domination... donc un mécanisme de confrontation, qui génère des oppositions. Attac en est un moteur, mais dans un champ restreint, à la mesure de son implication géopolitique. Disons, pour faire simple, dans la sphère du G7. Mais qu’en est-il au delà, à l’échelle du G20 par exemple ?

En réalité, le G20 n’est pas la forme la plus pertinente. Sa prochaine assemblée est convoquée les 15 et 16 novembre à Brisbane (Australie). Elle réunira (dans l’ordre alphabétique des pays) Jacob Zuma, président de l’Afrique du sud, Angela Merkel, chancelière allemande, le roi Abdallah d’Arabie, Cristina de Kirchner, présidente de l’Argentine, Tony Abbott, premier ministre australien, Dilma Rousseff, présidente du Brésil (si elle est réélue à ce poste, ce qui est vraisemblable), Stephen Harper, premier ministre canadien, Xi Jinping, président de la Chine, la présidente sud-coréenne Park Geun-Hye, Barack Obama pour les Etats-Unis, François Hollande pour la France, le premier ministre indien, Narendra Modi, le président indonésien Joko Widodo, Matteo Renzi, président du Conseil italien, Shinzo Abe, premier ministre du Japon, le président mexicain Enrique Pena Nieto, le premier ministre du Royaume Uni, David Cameron, le russe Vladimir Poutine, le premier ministre Davutoglu pour la Turquie, et enfin pour l’Union Européenne le président du Conseil Herman van Rompuy et le président de la Commission Jean-Claude Juncker.

De cette assemblée, Il se dégage deux groupes. D’une part les pays membres de l’Otan (avec en prime le Japon, la Corée du Sud, l’Indonésie (peut-être) l’Australie, l’Arabie (eh oui !), le Mexique (via l’ALENA). Avec en face, les « BRICS » au complet (Brésil, Russie, Inde, Chine, South Africa), sans oublier l’Argentine de Cristina (celle qui défie les fonds vautour, et au delà, l’Amérique de Wall street). Les premiers sont sollicités pour intégrer le grand marché transatlantique ou bien le grand marché trans-pacifique. A eux, l’avenir radieux. Les seconds devront rester à l’écart, voués à une décadence certaine voulue par la « main invisibe » du marché.
Prétention risible, bien sûr. A elle seule, la Chine est devenue, en septembre, à en croire le FMI, la première économie du monde, devançant le produit intérieur brut américain[3]. La plupart des commentateurs ont oublié de le crier sur les toits. La Chine et l’Inde pèsent 40% de l’Humanité (face aux 191 autres pays représentés à l’ONU). Les BRICS incarnent une assise solide sur les quatre continents (l’Océanie ne pèse rien dans l’affaire) face à un G7 qui affiche des économies nettement poussives.

Pour dominer, faudra-t-il encore triompher de la confrontation. Les BRICS vont se laisser faire ? Évidemment non, et c’est la Chine qui donne le ton de l’alternative opposée au TAFTA. Le premier ministre chinois Li Keqiang vient de terminer une tournée européenne qui a débuté le 12 octobre par une visite en Russie. On y a surtout parlé Route de la soie (celle de Marco Polo, déjà), une route commerciale entre l’orient et l’occident qui permet de faire transiter des marchandises en une semaine (par train), là où la voie maritime exige deux mois. Les États Unis dominent les voies maritimes, mais ces dernières années ils n’ont connu que des revers en Asie centrale. Concrètement Russes et Chinois ont signé pour un TGV Moscou-Pékin, soit un investissement de quelque 230 milliards de dollars (7.000km), avec un premier tronçon prioritaire Moscou-Kazan (800km). Ainsi, à l’horizon 2020, les échanges entre la Chine et la Russie devrait atteindre 200 milliards de dollars (100 milliards en 2015).

Par comparaison, les échanges entre l’Allemagne et la Chine représentent déjà 160 milliards de dollars. Après trois jours en Russie, Li Kégiang était tout logiquement attendu à Berlin. Fait inhabituel pour un premier ministre chinois, c’était son deuxième déplacement en Allemagne depuis sa prise de fonction en mars 2013. Et pour mémoire une première liaison ferroviaire régulière de fret a été décidée il y a quelques semaines entre les deux pays. La route de la soie, qui ne fera pas les affaires du TAFTA…
De cette visite chez Angela Merkel, il ressort que l’Allemagne sera aussi aux premières loges pour défendre un partenariat d’investissement Chine-UE dont bien sûr il a beaucoup été question à Milan lors du Dialogue Asie-Europe (16 et 17 octobre), avec Barroso et van Rompuy[4].
Les Chinois ont-ils vraiment un plan Marshall[3] pour l’Europe ? De fait, ils en ont les moyens. Plus les Américains. L’agence Xinhua (Chine Nouvelle)[5] rapporte en tout cas que le premier ministre Li « a proposé aux pays de la région (Europe et Asie) d’adhérer à l’esprit d’ouverture, d’inclusion et de destin commun, et de travailler ensemble pour construire un nouveau type de partenariat global Asie-Europe dédié à la paix et au développement

Au passage, « trois » des BRICS siégeaient à Milan : la Chine, l’Inde, la Russie. Et parce que la Russie était là, on a aussi beaucoup parlé Ukraine et gaz, notamment à l’occasion d’un petit déjeuner concocté par Merkel, où Poutine aurait dû lâcher du lest. Il n’en a rien été[6], et alors qu’arrive l’hiver, chacun mesure combien ce contentieux pourrait dégénérer en confrontation, surtout après qu’un Chuck Hagel, secrétaire d’État américain à la défense, ait déclaré : « les exigences envers nos forces armées iront croissant et deviendront plus complexes. Pendant encore longtemps nous seront menacés par des terroristes et des combattants, mais aussi nous aurons affaire à l’armée moderne et apte au combat d’une Russie révisionniste déployée juste au seuil de l’OTAN ». La Russie aussi dangereuse qu’ebola ou l’État Islamique ? Bigre.
L’épouvantail de la confrontation, c’est peut-être pas idiot, si ont fait le pari que les Européens ont plus peur des Russes que du TAFTA. Sauf si on commence à comprendre que les Américains sont autrement plus toxiques (comme leurs emprunts...), lorsqu’ils poussent les Européens à des sanctions anti-russes, qui au final se soldent par la dégringolade du commerce extérieur allemand.
Aux dernières nouvelles, les Russes envisagent de fixer en euros (non plus en dollars)[7] les achats de pétrole russe (2eme exportateur mondial) destinés aux membres de l’Union européenne. On sait ce que va en penser Wall Street. Mais Merkel ?

Jean-Luc Fontaine

[1] – http://rezonances-tv.org/index.php/les-rubriques/les-bruits-de-la-ville/56-tafta,-la-grande-braderie
[[2] – http://rezonances-tv.org/index.php/les-rubriques/les-bruits-de-la-ville/39-conférence-grand-marché-transatlantique
[3] – http://www.leap2020.eu/GEAB-N-88-est-disponible--Crise-systemique-globale-2015-Le-monde-passe-a-l-est_a17003.html
[4] – http://cctv.cntv.cn/2014/10/16/VIDE1413434042184352.shtml
[5] – http://french.xinhuanet.com/chine/2014-10/18/c_133726422.htm
[6] – http://www.vineyardsaker.fr/2014/10/20/impasse-milan-les-pourparlers-gaz-limpasse/
[7]-http://fr.ria.ru/business/20141023/202794083.html