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Bien sûr que le Venezuela est une dictature, aussi sûr que le libéralisme œuvre pour la liberté

jeudi 14 septembre 2017

Lorsque d’authentiques esprits progressistes, des personnes qui enracinent leurs convictions politiques avec le souci de défendre le Peuple, les peuples, se mobilisent pour la justice, dénoncent la corruption par l’argent, dénoncent la tyrannie du riche, oppresseur du pauvre, lorsque des citoyens comme cela commencent à douter de la nature du pouvoir au Venezuela, alors c’est bien le signe que la presse bourgeoise – on disait ainsi dans un jargon marxisant qui a beaucoup vieilli – cette presse bourgeoise est décidément bien futée.
Ainsi, le Venezuela est une dictature. Le mot d’ordre était unanime au coeur de l’été, lorsque le pouvoir chaviste et son mentor Maduro – c’est lui le grand dictateur – ont sorti du chapeau l’élection d’une assemblée constituante pour couper l’herbe sous le pied d’une opposition bien évidemment démocratique, comme on a là bas, en Syrie, une opposition « modérée » qui un peu trop souvent s’est confondue avec les « barbus », jusqu’à couper les têtes avec une ardeur qui, elle, n’avait rien de modérée. Tout est question de perspective. Bref, face à une opposition qui angéliquement ne peut incarner que la liberté, l’immonde dictature montrait enfin son vrai visage. Et toute la presse nous l’a claironné sur tous les modes. Faire la recherche sur google (mots clé : dictature et Venezuela) en est la plus rapide des démonstrations. Si la presse est unanime à faire du Venezuela une dictature et Maduro son dictateur, une seule voix semble s’élever contre cette « évidence », celle de la France insoumise. Comme une exception qui confirme la règle. Un unanimisme souvent bon enfant, qui respire à plein poumons le providentiel « droitdel’homisme », évidement méprisant pour le supposé despote, et sa malfaisance corrompue, mais parfois le ton est autrement affûté. Parmi une volée de textes, ce blog (sur le HuffPost)[1] pourrait nous donner l’alerte. De par son titre : « En finir avec la dictature au Venezuela et les mensonges de ses défenseurs en France ». Et surtout son chapeau : « Seuls les fanatiques de la violence "révolutionnaire" et les nostalgiques des mythes bolchevik et cubain, affirment encore que le chavisme est de gauche. » C’est ainsi que nous met en garde cette philosophe, Renée Fregosi, directrice de recherche en science politique à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Mazette ! Pour elle, le drame du Venezuela a pour origine l’ascendant pris par Cuba et son modèle révolutionnaire (elle nous précise que Maduro a été formé à Cuba), qu’une oligarchie révolutionnaire a pillé le pays et affamé son peuple, rien moins.
La légitimité de ce peuple descendu dans la rue, dans un élan démocratique et pacifiste, ne peut être qu’une évidence. CQFD. Et voilà qu’en toute honnêteté, de bons marxistes marxisant finissent par douter. C’est dire si cette presse « bourgeoise » est bien fûtée… En 2005, lorsque cette presse, là encore unanime, nous expliqua l’évidence d’un vote positif en faveur de la constitution européenne, la farce n’a pas fonctionné. Faisant mentir l’adage très « néo » : un mensonge, répété mille fois et plus, finit par devenir réalité. Pour autant, de Tripoli à Kiev, en passant par Damas, Tbilissi, Tunis ou Caracas, autant de capitales soumises à une exposition intense aux rayons des révolutions « colorées », la pertinence y perd son latin et le doute s’installe. Une presse unanime… C’est bien cette unanimité justement qui devrait d’abord nous faire douter. Le journalisme a peu de lignes rouges à ne pas franchir, mais au moins ces deux là : on vérifie ses sources ; on expose tous les points de vue, à commencer par les points de vue qu’on ne partage pas.
Que pensent le chaviste de base, les petites gens de Caracas, ou plutôt de sa banlieue, et plus réalistement de ses bidonvilles ? Pourquoi je n’en sais rien ? Une journaliste s’y est essayée. Elle n’est pas du Monde ou de Libération. C’est une américaine qui travaille pour TeleSUR english, une chaîne de télévision alternative qui est très présente en Amérique latine. Le reportage de Abby Martin a été édité le 03 juillet. Son angle de départ : aller à la rencontre de ce « peuple » qui manifeste au nom de la démocratie. Il est désormais disponible dans une version sous-titrée (une vingtaine de minutes, en deux vidéos) : http://sayed7asan.blogspot.fr/2017/07/venezuela-la-rencontre-de-lopposition.html
Ce travail de journaliste – ici, témoigner de ce que l’on voit, livrer de la parole, celle des manifestants (pour le moins alarmante) et de chavistes encartés ou non mais « de la rue », et un travail de recherche, d’investigation (origine des morts liés à des mois de situation d’émeute) – ce journalisme-là prouve clairement qu’un point de vue « unanime » n’a pas de justification objective. Alors comment est-il possible que sur la planète entière, la presse dite « main stream » produise une telle réflexion unanime pour condamner ce qu’il se doit d’être perçu comme une dictature. Au besoin on culpabilisera ceux qui refusent une telle perception, par exemple la France insoumise, parce qu’ils traduiraient une pensée malfaisante, issue de l’imaginaire sournois propre aux révolutionnaires… Souvenons-nous des propos philosophiques (et sorbonard) du blog repéré sur le Huffpost… Alors que je creusais le sujet – cela ne m’a pas demandé beaucoup plus d’une heure pour identifier des textes adequat, certes beaucoup plus pour détailler ces textes exhumés et déterminer mon opinion – je suis tombé sur l’épisode du… Caracazo (!). Il s’agit d’une émeute populaire (populiste s’effrayeront beaucoup) qui a secoué le pays entre le 27 février 1989 et le 03 mars suivant, faisant officiellement 277 morts dans une répression énergique confiée à l’armée (sic) mais peut-être 2.000 victimes pour la plupart des observateurs (le NPA allant même jusqu’à avancer 3.000 morts). La politique d’austérité ultralibérale que veut alors imposer le nouveau président Carlos Andrès Perez (en échange d’un prêt de 5 milliards de dollars du FMI), et qu’il imposera dans le sang et la répression, est précisément à l’origine du coup d’État manqué du colonel Chavez, le 04 février 1992. Il sera gracié deux ans plus tard, puis se présentera aux élections présidentielles de 1998, avec le succès que l’on sait… Bref, le Caracazo est à l’origine directe de la dictature chaviste, ce qui est forcément porteur de sens sur la situation actuelle. Mais voilà, il y amnésie… Une amnésie « unanime » qui tombe bien, il est vrai.
Un texte [2] détaille particulièrement bien le contexte « libéral » du Caracazo. Il a été écrit par deux universitaires Fernando Coronil (décédé en 2011) et Julie Skurski. Une version traduite en français a été publiée le 25 novembre 2014 sur le site web alterinfos.org. On se souviendra au passage que ces émeutes furent les toutes premières dirigées contre l’ordre économique que vise le FMI. Mais aussi que l’actualité politique du Venezuela est à certains égards au coeur de la problématique politique française. Ainsi Le Figaro a le premier stigmatisé Mélenchon comme « le Chavez français ». Il suffira que le candidat France insoumise soit crédité de 17% dans les sondages, pour déclencher un tir de barrage nourri dont l’Express du 12 avril 2017 [3] nous offre un joli exemple. Peine perdue : au final Mélenchon sera crédité de 19,54% des voix. Qu’importe, l’histoire est écrite. Le 1er août, le rédacteur en chef des Échos, Daniel Fortin, nous promet que le régime chaviste est (enfin) « condamné ». Dès ses premières lignes, on a le ton : « Dix morts dimanche lors des manifestations contre l’élection d’une assemblée constituante, vaste mascarade censée sauver le pouvoir de plus en plus contesté du président Nicolás Maduro. Plus de cent morts en quatre mois, lors de protestations violentes contre un régime corrompu, galopant à grands pas vers la dictature : au Venezuela, les « lumières de Chavez », emblématique prédécesseur du pâle Maduro, se sont transformées en embrasement général, et son « socialisme du XXI siècle », admiré par Jeremy Corbyn, le leader travailliste britannique, ou Jean-Luc Mélenchon, l’animateur de La France insoumise, a pris l’eau, pour la plus grande détresse d’un peuple qu’il était censé rendre heureux. » Et c’est précisément là que tout s’écroule : le peuple a bel et bien voté, plus de 8 millions de votants (41% de participation) : un chiffre immédiatement contesté, c’est de bonne guerre, mais suffisant – on l’a bien vu depuis – pour laisser sans voix une opposition qui vient pourtant de recevoir un crédit supplémentaire de 20 millions de dollars de la part du Congrès américain, belle rallonge après les 50 millions de dollars déjà octroyés au nom de la… démocratie. ...Le dérapage, enfin ! Faire ainsi attention à l’attitude américaine, avec une telle inélégance, c’est de toute « évidence » l’aveu d’émettre un point de vue complotiste.
Car soyons un peu sérieux. C’est quoi cette phobie autour d’une « unanimité » de la presse internationale ? Imagine-t-on un censeur suprême qui dicte ce que la presse du monde entier doit dire, écrire, penser ? Fadaise. S’il y a unanimité, c’est bien que la presse, toute la presse à l’unisson, met le doigt sur LA vérité, l’unique vérité. Tout autre point de vue ne sera que de la désinformation. Mais alors que penser du travail de la journaliste de TeleSUR, Abby Martin ? C’est un agent infiltré qui travaille pour le compte de la police politique de la dictature… L’accusation a été portée par l’opposition vénézuélienne, relayée par un universitaire, les réseaux sociaux, assortie de menaces de mort. Abby Martin documente tout cela en guise d’épilogue à son reportage, comme elle s’étonne du silence total des organisations de défense de la profession, genre Reporters sans frontières.

Bref, l’unanimité ne peut pas être considérée comme une pièce d’un complot, dénoncé par de soi-disant complotistes. Mais cela reste un fait (le journaliste s’attache d’abord aux faits) qui demande une explication.

Mais tout cela renvoie au final à une autre préoccupation autrement délétère : où se cache la désinformation ? Macron a donné sa réponse en désignant l’agence Russia Today. Il est déconseillé de sourire…
Jean-Luc Fontaine.

[1] – http://www.huffingtonpost.fr/renee-fregosi/en-finir-avec-la-dictature-au-venezuela-et-les-mensonges-de-ses_a_23065007/ [2] – http://www.alterinfos.org/spip.php?article6706

[3] – http://www.lexpress.fr/actualite/politique/lfi/melenchon-chavez-francais-l-eternel-talon-d-achille-du-candidat-insoumis_1898119.html

[4] – https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/030473399667-au-venezuela-la-folie-dun-regime-condamne-2105474.php