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Deuxième Forum Européen contre les Grands projets inutiles imposés

samedi 22 septembre 2012

Il a bel et bien eu lieu ce deuxième Forum Européen contre les Grands Projets Inutiles Imposés, avec pour objectif de permettre le regroupement de nombreuses luttes actuelles contre ces grands projets inutiles, afin de les identifier, les recenser, les combattre. Il s’est déroulé du 7 au 11 juillet 2012 à Notre Dame des Landes organisé par le collectif des opposants au projet d’aéroport (1).
Le premier Forum avait été organisé en août 2011 à Venaus (Val de Susa, Italie), à l’initiative du Mouvement No TAV, avec la collaboration du Collectif de la Charte d’Hendaye (2) auquel il est associé. C’est précisément à partir de cette Charte, signée en 2010 par des centaines d’associations et collectifs dans différents Pays européens, que la Catégorie des Grands Projets Inutiles a été introduite dans le débat politique au niveau international. Ce premier forum avait permis de repérer une convergence des luttes sur les projets de transports – lignes à grande vitesse, aéroports ou autoroutes.
Aujourd’hui il s’agit de continuer à développer les solidarités par l’organisation d’actions convergentes au niveau européen…, pour avancer sur le chemin de de la transition sociale, écologique et démocratique.

Contexte
C’est dans un contexte d’activité intense avec un agenda débordant que Notre Dame des Landes a accueilli ce deuxième forum. En 2011-2012, la lutte contre le projet d’aéroport n’a cessé de s’amplifier : après les journées du 8 au 10 juillet 2011 et divers manifestations, la publication par le CEDPA (3) de l’analyse coûts/bénéfices réalisée à sa demande par le bureau d’études économiques hollandais CE Delft remettant en cause les justifications économiques du projet et la déclaration d’utilité publique, la tracto-vélo de novembre 2011, la grève de la faim en avril-mai 2012 débouchant sur une victoire partielle, un gros travail de sensibilisation de la population et divers activités militantes importantes, la préparation du deuxième Forum Européen contre les Grands Projets Inutiles Imposés.
Avec cette grève de la faim et le formidable travail du comité de soutien, la lutte a pris une dimension nationale et obtenu une reconnaissance médiatique. Avec le forum contre les GPII, qui est une superbe réussite, elle prend une dimension européenne et même au-delà.
C’est avec une ardeur communicative qu’une quarantaine de collectifs et d’organisations sont venus de France, des quatre coins d’Europe, du Mexique, du Maroc, de Russie, du Québec, présenter leurs actions face aux GPII. Treize pays étaient représentés Nous étions plus de 8 000 à participer aux différents ateliers thématiques sur les transports, les énergies, le climat, la souveraineté alimentaire, la biodiversité, Rio+20. De nombreux films documentaires étaient également à disposition tout au long du forum.

Une diversité de projets ayant des airs de famille
Ces différents mouvements ont ainsi fait part de leur expérience, de leurs moyens de lutte, des expertises de qualité qu’ils produisent, des alternatives qu’ils proposent. Mais aussi de la répression violente - moins violente certes qu’au Mexique - qu’ils subissent tous sans exception.
Stuttgart 21 est partout, par exemple, a exposé le projet d’une gare souterraine géante associée à un tronçon de LGV qui entrainerait la destruction de la gare actuelle de Stuttgart et d’un parc très ancien ainsi que divers éléments du patrimoine culturel. Le coût de ce projet est évalué à 4,3 milliards d’euros. Il a été lancé par la Deutsche Bahn qui en serait bénéficiaire.
No TAV (France et Italie) lutte contre le projet de LGV Lyon-Turin (8,5 milliards d’euros pour la partie internationale). Comportant entre autre le percement d’un tunnel de 52 km sous les Alpes ! Les opposants proposent une modernisation de la ligne existante.
Les collectifs luttant contre des projets de LGV étaient les plus nombreux ; Pays Basque nord (CADE), Pays Basque Sud, initiateurs de la Charte d’Hendaye ; le Royaume Uni avec Stop HS2 ; le Maroc, Maroc antiTGV.
De jeunes militantes espagnoles d’Eurovegas no ont exposé un projet particulièrement indécent : la construction d’un gigantesque complexe de loisirs (à Madrid ou Barcelone) avec casinos, terrains de golf, complexes hôteliers, héliport, etc. Projet de Sheldon Adelson, 16ème fortune mondiale, à la tête de Vegas Sand, pour un investissement total de 26,6 milliards d’euros avec la promesse de 164 000 emplois directs et 97 000 indirects. En contrepartie, le milliardaire exige de l’État espagnol une remise en cause du droit du travail, la révision de la loi sur le droit des étrangers, ou encore l’exonération de cotisations à la Sécurité sociale pendant deux ans… entre autres.
Les retrouvailles avec Evguenia Chiricova, racontant avec toujours la même fougue comment les militants à Moscou ont enquêté sur la corruption entourant le projet d’autoroute à travers la forêt de Khimki, les agissements de Vinci et la nature de ses liens avec le pouvoir politique. Le Mouvement pour sauver la forêt de Khimki a également interpelé le parlement européen.

Ce panorama trop réducteur pointe cependant un faisceau de questions importantes sur le monde que nous refusons et celui que nous voulons construire.

Naissance d’un concept
Un GPII, qu’est-ce que c’est ?
C’est un projet pas seulement grand mais le plus souvent démesuré, voire pharaonique ! Démesuré il l’est bien évidemment dans son financement. Actuellement en France comme l’a pointé le dernier audit de la Cour des comptes, 2000 km de LGV sont en projet pour un coût global de 260 milliards d’euros dont les 2/3 à la charge de l’État. Ces coûts sont particulièrement choquants lorsqu’on les met en relation avec les besoins vitaux des populations : alphabétisation, chômage, santé… comme l’a montré Saïd Amouch (Maroc antiTGV) au sujet du TGV Tanger-Casablanca. On peut aussi s’interroger sur l’importance des coûts en rapport avec le contexte économique actuel, comme le dit Tiziano Cardosi (Comitato No tunnel TAV Firenze), dans les années 60-70, ce sont les pays du tiers-monde qui ont été endettés par des projets géants d’infrastructure, comme des barrages, des autoroutes, des lignes de train… Aujourd’hui c’est notre tour en Europe de nous endetter pour les même motifs.

Inutiles socialement et économiquement, ces GPII ne servent jamais l’intérêt général, ils profitent seulement à une minorité. Qui utilise le TGV pour se rendre d’une grande métropole à une autre tandis que le réseau local disparaît ?
Il n’est pas nécessaire de s’interroger bien longtemps en voyant les projets de construction de terrains de golf et de complexes hôteliers sur des terres agricoles en Grèce. Inutile même, de préciser qu’un golf à lui seul utilise la même quantité d’eau en un an qu’une ville de 12000 habitants. Les GPII sont destructeurs de biens communs (territoires, lieux de vie, biens culturels…) pour le profit d’un petit nombre. Non seulement les populations concernées par ces projets n’en tirent aucun bénéfice mais en subissent les conséquences ou sont purement et simplement chassées de ces territoires. Ces projets sont inutiles et il existe toujours des alternatives. Malheureusement, il est bien plus valorisant pour des décideurs de créer du nouveau que de rénover sans parler de la mégalomanie à flatter dans certains cas.

Imposés : Le déni de démocratie est une constante. Dans tous les cas on se heurte à l’opacité, l’absence d’information des citoyens, le refus du dialogue, refus d’examiner les argumentations critiques et les propositions alternatives. Les débats publics lorsqu’ils ont lieu s’appuient en général sur des données truquées comme à Notre Dame des Landes, en Val de Suze, au Pays Basque...
Spéculation, corruption sont couramment au rendez-vous.
Il n’y a pas de GPII sans investissement public y compris dans le cas d’Eurovegas (avec la construction exigée d’une station de métro, de nouvelles sorties d’autoroute, d’un héliport). Quelqu’un a déclaré sous forme de boutade « les GPII sont des projets pour riches qui ont besoin de l’aide de l’État ».
Les Partenariats Public Privé sont systématiques. Le Public prend les risques à la place du Privé (comme pour le nucléaire). Dans ces PPP, le transfert du risque sur le partenariat public aboutit à une déresponsabilisation totale des entrepreneurs.
Ces projets sont antiécologiques. Non seulement ils gaspillent l’argent public mais ils gaspillent les ressources, détruisent les terres nourricières. La construction d’une LGV entraine la disparition de 9 ha au km, de terres agricoles le plus souvent.
Il est primordial de bloquer un GPII avant l’avancée des travaux car il est très difficile de revenir en arrière. Lorsqu’on voit Le fantôme de Mirabel (4), on est frappé par l’inutilité et l’irréversibilité d’un gâchis phénoménal, pour les humains qui vivaient là, pour l’environnemental et sur le plan économique. L’EPR de Finlande évoque aussi cette fuite en avant.
Ce concept qui mérite encore d’être développé et popularisé renforce notre détermination pour poursuivre nos objectifs et continuer à relier nos combats comme le déclare le texte final du forum voté en plénière de clôture.
L’union fait la force
Ce concept a permis le regroupement autour de lui pour renforcer la solidarité, mutualiser les moyens. Construire une coordination européenne et au-delà vers une mobilisation internationale pour construire des alternatives à ces GPII et définir d’autres choix de société comme cela a été décidé et voté en plénière ainsi que :
- la création d’un groupe de travail permanent ayant une fonction d’alerte et de mobilisation,
- la mutualisation de nos expériences,
- la mise en commun de moyens (site internet européen, …),
- la création d’un groupe européen de compétences scientifiques, techniques et juridiques,
- l’étude de l’opportunité et de la faisabilité d’une Initiative Citoyenne Européenne,
- la participation :
* au Forum Social Européen de Florence du 8 au 11 novembre 2012,
* au Forum Social Mondial de Tunis en mars 2013
- l’organisation :
* d’une journée d’actions décentralisées et coordonnées le 8 décembre 2012 (3ème journée européenne contre les Grands Projets Inutiles et Imposés),
* du 3ème Forum contre les GPII à Stuttgart en 2013

L’union fait la force et laissons-nous gagner par la vitalité joyeuse des marcheurs de Venaus à Rome (5), laissons-nous gagner par le désir de buen vivir, de vie bonne.

N’oublions jamais qu’il existe des combats victorieux
Le Larzac vient naturellement d’emblée à l’esprit. Non seulement c’est une magnifique victoire mais c’est aussi un lieu fondateur. Une communauté s’y est construite et plusieurs de ses membres sont d’ailleurs venus à Notre Dame des Landes dès le huitième jour de la grève de la faim affirmer leur soutien à leurs compagnons de lutte. C’est aussi sur le plateau du Larzac en 2003, qu’a était créé le collectif des Faucheurs volontaires, la société civile poursuivant ainsi le combat engagé par la Confédération paysanne. Avec le beau résultat qu’il faut rappeler, même s’il est capital de ne surtout pas baisser la garde, notamment avec les OGM obtenus par mutagenèse. Les grands semenciers voulaient imposer à l’Europe 50% d’OGM en 2010, or nous en sommes à moins de 1%.
Toujours sur le Larzac la mobilisation citoyenne contre les gaz de schiste a été immédiate et vigoureuse. Et aujourd’hui, si le permis de Nant a été parmi les premiers abrogés, les militants ne continuent pas moins de veiller.
Même si malheureusement elles sont restées régionales, il est important de souligner ces luttes tenaces et victorieuses contre l’aberration nucléaire : Plogoff, Erdeven, Le Carnet, Le Pellerin. Les militants qui les ont menées n’ont pas hésité à venir à la rescousse dans des combats proches.
En Bretagne également, c’est un combat de vingt ans de 1989 à 2009 mené par Loire vivante et tout un réseau associatif qui a permis l’abandon du projet d’extension du port de Nantes Saint-Nazaire sur un site naturel protégé à Donges Est. Dans la même région, ajoutons les marais de Guérande qui ont échappé à la destruction et au bétonnage par un projet autoroutier et immobilier, grâce à la mobilisation citoyenne.
Autre combat gagnant, celui contre le circuit Formule 1 à Flins en 2008-2009. Combat exemplaire par sa remise en cause de ce que peut produire de plus absurde le système capitaliste et par la poursuite de l’action de son collectif - qui se nomme aujourd’hui Flins sans fin - et son engagement solidaire aux cotés d’autres luttes semblables comme celle des gaz de schiste par exemple.

N’oublions jamais de cultiver l’idée de victoire, ne cédons pas au fatalisme. N’oublions pas que ceux qui luttent connaissent des moments de grande fatigue et de doute et que le moindre soutien peut leur être inestimable. N’oublions pas :
« Quand le peuple s’engage le peuple gagne »

Les cinq journées de ce forum ont été d’une grande richesse pour refaire le monde… mais ça ne suffira pas ! Quoiqu’il en soit la relève est assurée pour 2013 puisque le collectif Stuttgart 21 est partout prend le relai pour accueillir le 3ème forum. Cinq journées commencées sous la pluie et dans la boue mais avec des sourires sur les visages, cinq journées terminées avec le soleil et le démontage final comme occasion d’expérimenter cette fraternité.
« Ensemble, peut-être, arriverons-nous à atteindre ce que nous cherchons : le rire, la beauté, l’amour et la possibilité de créer » ( Saul Alinski )

1. Voir Attac 16 n°66 : Nous ne lâcherons rien ; n°71 : Améliorer l’existant, préserver l’avenir - Combats citoyens contre les grands projets inutiles.
2. http://www.voiesnouvellestgv.webou.net/document/strasbourg/chartehendaye.pdf
3. CEDPA : Collectif d’élus doutant de la pertinence de l’aéroport
4. Le fantôme de Mirabel, film documentaire produit et réalisé par Louis Fortin et Eric Gagnon-Poulin
5. I carton d’la ribellion, de Venaus a Roma a Passo d’uomo, film No TAV

Catherine Camaret
Juillet 2012