La croissance, c’est le non-sens ; le bon sens, c’est la décroissance !

mardi 28 septembre 2021
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Tribune dans Le Monde du 26-27 septembre (version longue)
By : Michel Lepesant
On : 28 septembre 2021
In : a la une, Billets et opinions, La décroissance : qu’est-ce que c’est ?

Le verdict du sixième rapport publié début août 20211 par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est net : « Le changement climatique d’origine humaine affecte déjà de nombreux phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes dans toutes les régions du monde. Les preuves des changements observés dans les phénomènes extrêmes tels que les vagues de chaleur, les fortes précipitations, les sécheresses et les cyclones tropicaux, et, en particulier, leur attribution à l’influence humaine, se sont renforcées depuis le cinquième rapport d’évaluation ».

Il rejoint celui du récent rapport conjoint du GIEC et de l’IPBES (la plate-forme des Nations unies pour la biodiversité et les écosystèmes), publié en juin 20212 et dont les premiers mots sont : « Le changement climatique et la perte de biodiversité sont deux des problèmes les plus urgents de l’anthropocène ».

L’anthropocène est le terme qui désigne la dernière époque de l’histoire de notre planète où l’humanité est devenue une force géologique. Même si rétrospectivement, la culpabilité serait plutôt à chercher du côté du capitalisme – il faudrait alors parler de capitalocène –, prospectivement, c’est-à-dire politiquement, l’anthropocène désigne cette époque où tout membre de l’humanité doit se penser et se sentir co-responsable des cadres écologiques dans lesquels s’inscrivent nos vies en société.

Les rapports du GIEC et de l’IPBES cadrent donc le problème. La question politique est donc celle de la solution responsable.

Dans son rapport, le GIEC nous fait comprendre que nous n’éviterons pas un monde à +1,5°C (entre aujourd’hui et 2040) mais dans le scénario le plus favorable baptisé « SSP1-1.9 », on pourrait maintenir cette température avant de revenir à 1,4°C vers la fin du 21ème siècle.

La principale des conditions de ce scénario d’espérance est l’abandon de l’imaginaire de la croissance 3. Il faut en effet cesser de faire de la croissance du PIB la finalité des finalités, la boussole à l’aune de laquelle toutes les politiques devraient être évaluées.

D’abord parce que cette boussole est singulièrement faussée quand elle organise en réalité la mise en coupe déréglée de toute vie sociale sous une seule de ces activités humaines, l’économie. Cet « encastrement » de toute vie sociale dans la non-vie économique, c’est la victoire d’un concept – l’indicateur du PIB – qui est devenu une idéologie – le monde de la croissance.

Ensuite parce que, sauf à croire encore aux promesses prométhéenne d’une technologie toute-puissante, tout gain de croissance économique est corrélé à une dégradation de l’empreinte écologique (EE). Pire, cette indicateur de l’empreinte écologique nous apprend que le seuil de dépassement des plafonds de l’insoutenabilité écologique n’est pas devant nous – auquel cas il suffirait ( ?) de mettre fin à la croissance – mais bien derrière nous : ce « jour du dépassement », c’était le 29 juillet en 2021.

Cela veut dire explicitement que la solution dont chaque humain doit dorénavant se sentir responsable, c’est de revenir à une empreinte écologique soutenable : c’est cela qui s’appelle la « décroissance ».

Et là, faisons attention à ne pas d’emblée se tirer un « mot-obus » dans le pied : même si toute récession – surtout celles avec leur cortège de misères sociales et psychiques – n’est pas la décroissance, il faut appeler un chat un chat : la décroissance est bien une espèce de récession.

Il y a en effet de quoi désespérer à lire quelquefois qu’il ne faudrait surtout pas considérer la décroissance comme une récession. Pourquoi devant l’obstacle renâcler ? Pourquoi au pied du mur refuser de l’affronter ? Pourquoi en situation de décroissance basching répondre en se contredisant et en n’assumant pas idéologiquement une critique cohérente de la croissance – et de son monde ?

Croissance et récession sont des notions économiques antagonistes. La récession est le contraire de la croissance. La croissance est la progression de l’activité économique, qui est mesurée par le PIB 1. Une récession est le recul du PIB pendant au moins 2 trimestres consécutifs : c’est un taux de croissance négatif. Quand une récession est « grave et durable », c’est une dépression.

La décroissance serait-elle bien un recul de la croissance économique ? Oui.

Quelle devrait être la durée de ce recul ? Le temps de revenir à une empreinte écologique soutenable va évidemment dépendre du taux de décroissance et du niveau de départ.

En France, l’empreinte écologique est de 2,9 (par rapport à la biocapacité mondiale, et de 1,8 par rapport à la biocapacité française). Avec un taux de décroissance de 10%/an, il faudrait plus de 20 trimestres de récession si on part d’une EE de 1,8. Et plus de 40 trimestres consécutifs si on part d’une EE de 2,9.
Ce sont certes des calculs grossiers, « à la louche », mais ils donnent un ordre d’idées suffisant pour voir que la décroissance sera une récession, et une récession durable.

Pour autant, si la décroissance est une récession, est-elle une dépression c’est-à-dire une récession « grave et durable » ? Durable, oui, effectivement. Mais grave ?

C’est là qu’il est décisif de critiquer la croissance (économique) non comme un concept (économique) mais comme une idéologie (politique).

Car ce qui est jugé « grave » pour la décroissance, c’est l’encastrement de toute la société dans la seule forme de la domination économique. Quand l’économie est dominée par la croissance alors c’est toute la société qui est dominée par l’économie, et c’est alors toute la société qui devient non pas « une société avec une économie de croissance » mais une « société de croissance ».

Alors certes économiquement la décroissance durable du PIB sera grave ; mais cette « gravité » sera en réalité un allégement du poids que l’économie fait peser sur la vie sociale.

Rejeter en tant que telle la définition de la décroissance par la récession, c’est rester prisonnier des cadres conceptuels de la croissance et donc de l’économie : c’est seulement dans ces cadres qu’une récession économique est grave… pour l’économie.

Si nous voulons nous décoloniser de ce cadre alors nous devons assumer que la décroissance sera bien une décroissance (économique) durable mais que ce ne sera pas « grave » pour la seule gravité qui compte, non pas celle de la comptabilité économique, mais celle de la vie sociale. Cette « vie sociale », c’est une vie où chacun sera débarrassé de la course permanente à l’innovation et de l’accélération généralisée, où chacun pourra préférer les dimensions du commun, de la coopération, de la convivialité, la sérénité plutôt que de fétichiser l’individualisme, la concurrence, la rivalité, la jouissance…

Bref, la décroissance est une récession de plusieurs trimestres consécutifs : c’est donc bien une « récession », durable. Elle ne sera pas une « dépression » si et seulement si elle réussit à s’émanciper de la colonisation économystique et pour cela elle devra être démocratique, donc volontaire.

Ce n’est pas parce que toute récession n’est pas la décroissance que la décroissance n’est pas une récession. La décroissance est une (forme de) récession ; la récession est le contraire de la croissance ; donc il faut arrêter de se contredire en affirmant que la décroissance n’est pas le contraire de la croissance.

La décroissance est bien le contraire de la croissance. C’est-à-dire a/ une baisse durable des indicateurs de la croissance économique mais surtout b/ là où la croissance est une croissance sans limites – « vers l’infini et au-delà » – la décroissance n’est pas une décroissance vers le zéro 4. La décroissance serait juste la parenthèse démocratique pour sortir du monde de la croissance. Après la décroissance – et il faudrait cesser aussi d’évoquer une « post-croissance », alors que c’est bien de « post-décroissance » dont il devrait s’agir – nous pourrons redevenir d’heureux « objecteurs de croissance ».

En attendant, préparons-nous à vivre une campagne présidentielle pendant laquelle les partisans du capitalisme comme ses critiques rivaliseront pour esquiver la solution responsable d’une décroissance démocratiquement organisée et voulue. Nous aurons droit aux oxymores de la « croissance soutenable » et du « pacte vert ». Le temps démocratique d’une rupture avec le monde de la croissance continuera d’être gaspillé. Même les plus audacieux dans la critique auront in fine beaucoup de mal pour rompre avec les mirages de l’extractivisme, avec les fables du travaillisme, avec les chimères de la technologie. Pour ne prendre qu’un seul exemple, gageons que même les critiques les plus sévères d’une vie perdue à la gagner en travaillant nous expliqueront qu’une « transition écologique » serait grosse d’emplois, surtout si elle est accompagnée d’une réduction du temps de travail.

Il nous faudra alors retrouver notre goût pour des définitions claires et des enchaînements logiques pour leur expliquer que, « non, il ne s’agit pas de travailler moins pour travailler tou.te.s » mais que « oui, nous devrions tou.te.s travailler pour travailler moins ».

C’est là l’un des objectifs de la Maison commune de la décroissance (la MCD) pour enfin sortir la nébuleuse décroissante de son lexique approximatif et assumer que c’est de théorie et d’histoire dont nous avons besoin ; chemins pour sortir la décroissance de cet enfermement dans les seules pratiques, individuelles comme collectives, qui font toujours l’impasse politique sur la mise en théories des critiques tout en refusant d’écouter les moindre leçons stratégiques tirées des échecs de toutes les vagues précédentes d’expérimentations minoritaires et d’alternatives concrètes.

Les rapports du GIEC et de l’IPBES fournissent les cadres écologiques d’une responsabilité politique. La décroissance en fournit le cadre idéologique. Ces cadres devraient être les cadres de toute discussion en responsabilité de notre humanité commune.

Dans son édition datée du dimanche26-lundi 27 septembre, le journal a publié une tribune de Michel Lepesant sous le titre « La décroissance sera certes une récession, mais elle ne sera pas une dépression ». 3 autres tribunes étaient consacrées à la décroissance, écrites par Timothée Parrique, François Jarrige et Aurélie Lalucq.

Nous publions ici la version longue de cette tribune.

Notes et références
Notes et références ↑1 Résumé en 42 pages du rapport complet (3949 pages) à l’intention des décideurs : https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/downloads/report/IPCC_AR6_WGI_SPM.pdf .
↑2 https://ipbes.net/sites/default/files/2021-06/20210609_workshop_report_embargo_3pm_CEST_10_june_0.pdf
↑3 Tribune d’Éloi Laurent dans Le Monde du 18 août, https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/08/18/eloi-laurent-le-rapport-du-giec-ouvre-un-chemin-d-espoir-pour-l-humanite-au-milieu-du-chaos-climatique_6091686_3232.html#xtor=AL-32280270-%5Btwitter%5D-%5Bios%5D
↑4 Dans le monde de l’objection de croissance, la production de richesse est encadrée entre un plancher (on ne tend pas vers zéro) et un plafond (on ne tend pas vers l’infini). Manière pour la décroissance de rendre hommage au titre français du roman d’Arthur Koestler, le Zéro et l’Infini.


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