Revenu garanti, attention à l’arnaque

samedi 7 septembre 2013
par  Olivier PIEL
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Il est toujours étonnant de constater qu’au XXIème siècle, au coeur de l’une des zones économiques les plus riches du monde, des citoyens se retrouvent encore en difficulté pour accéder à un logement ou démunis à la fin d’une vie entière passée à travailler. C’est peut-être ce constat qui provoque régulièrement le retour de l’idée de l’octroi à chacun des membres de la société d’une allocation garantie suffisante lui permettant de s’épanouir et de prendre toute sa place dans la collectivité. Le monde diplomatique y consacrait un dossier en mai 2013 et y étudiait précisément les modes de financement. Les Suisses s’apprêtent à organiser une votation sur cette question en 2014 et des activistes ont lancé sur ce sujet une Initiative Citoyenne Européenne pour l’étude d’une loi dans l’union.
Mais sous des vocables divers : revenu, salaire, allocation, garanti, de base, inconditionnel, à vie, se cachent des idées souvent foncièrement opposées. Le débat qui émerge de ces oppositions porte directement sur des définitions fondamentales : travail, richesse, individu, société, épanouissement, etc.

Plusieurs raisons ont mené à l’idée d’instaurer une allocation généralisée. Une première invoque des économies d’échelle réalisables en regroupant toutes les aides sociales sous la forme d’un revenu de base. Une seconde est la lutte contre le chômage par le renversement du concept d’employabilité. Une autre est la nécessité de relancer l’innovation et la consommation en créant une demande massive. Mais au nom des capacités uniques de chacun, on peut logiquement rechercher la pleine réalisation de tous en libérant l’individu du travail aliénant et donc du marché qui le rend tel ou encore défendre l’accès de tous à des prestations (santé, éducation, logement, alimentation) de qualité et viables à long terme.

Des mises en garde essentielles se sont toutefois imposées dans ces débats. La première étant d’éviter que ce revenu garanti ne soit qu’une "roue de secours" pour un capitalisme en déroute cherchant à se relancer par la consommation. La conséquence en serait un gel des salaires en contrepartie du versement inconditionnel d’une petite somme à tous les individus (enfants compris). L’idée étant que si la concurrence avec les pays à très bas salaires se réduisait, l’investissement reviendrait peut-être sur nos territoires. Dans le même temps, la baisse progressive des cotisations assises sur le salaire appauvrirait les caisses publiques et favoriserait l’abandon de services publiques et de nouveaux endettements.

La seconde mise en garde porte sur une possible disparition de l’intime en regard de l’exploitation totale des talents dans tous les moments, dans tous les espaces de la vie, intimes et collectifs. Ce pourrait être le cas si les périodes non travaillées étaient seulement considérées comme des temps de préparation à l’activité.
André Gorz remet ainsi en question l’idée de transformer sa vie entière en salle d’entraînement et de perfectionnement à un marché, à une demande en partie imaginée et imaginaire.

Parmi les projets les plus aboutis, celui de Bernard Friot insiste pour distinguer les notions de revenu et de salaire. Il propose de poursuivre le processus historique qui a permit aux salariés d’imposer des droits contre la rente et en faveur des producteurs. Il plébiscite dès lors le salaire garanti à vie et généralisé pour tous les adultes à partir de 18 ans. Ce salaire évoluerait en fonction des formations et de l’expérience acquises mais sans contrepartie d’emploi ni d’utilité. Le salarié ne serait alors plus quémandeur d’emploi, mais investirait ses désirs, ses besoins et ses aptitudes dans des activités librement choisies. Il recevrait quoi qu’il en soit une somme élevée lui permettant de vivre dignement seul ou en groupe. Libéré d’une pression permanente à la survie l’obligeant à tous les renoncements, le salarié-citoyen pourrait choisir sans contrainte de s’investir dans certains projets et d’en refuser d’autres. Lui-même pourrai chercher et développer de nouvelles richesses et participerai alors directement au développement du collectif. Ce modèle ferait de fait advenir une nouvelle démocratie par l’activité. Et lorsqu’on voit à quel point nos institutions semblent incapables de maintenir l’égalité politique ni même de prévoir une adaptation heureuse au chaos de la réalité, cette politique du choix permanent et de l’implication de tous amènerait des orientations réellement nouvelles et démocratiques.

Il existe donc plusieurs allocations universelles possibles. Leurs différences tient essentiellement dans le montant de l’allocation [1] et les contreparties associées [2]. Mais leurs effets pourraient avoir des conséquences importantes et imprévisibles sur le mode de fonctionnement de nos sociétés. De nombreux projets non rentables pourraient repartir, la société de l’intelligence désintéressée pourrait voir le jour. Au contraire, on pourrait voir s’approfondir les difficultés que nous traversons avec un rebond important de la consommation et des pressions sur l’environnement, une nouvelle période de gaspillage et une dépendance accentuée au crédit financiarisé voire une remise en cause des droits salariaux. Le revenu garanti pourrait n’être alors qu’une nouvelle justification d’un système inégalitaire et inhumain qui malgré une productivité et des richesses gigantesques créer des conditions de vie insupportables pour un nombre croissant d’humains. On peut aussi se poser la question des rapports qu’entretiendraient des unités géographiques riches où serait adopté un revenu garanti et des zones pauvres ou subsisteraient la loi du marché.
Une solution pourrait être de favoriser une consommation locale et tout en libérant complètement les savoirs et en travaillant à leur transmission. Un dispositif intéressant pour ce faire est celui des monnaies locales mais on pourrait penser aussi aux bons utilisables sans conditions pour accéder à la formation, aux énergies, au logement, aux déplacements, etc. Ce système de bons permettrait d’orienter la consommation et de la limiter en prenant en compte les besoins individuels mais aussi collectifs, écologiques, éthiques, etc.


[1(de l’équivalent du RSA à 2000 € pour B. Friot)

[2(d’aucune contrepartie à une productivité minimum)


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