Attac 21

A propos de Christian Corrouge

samedi 8 septembre 2012 par Felix

Résister à la chaîne, de Christian Corrouge et Michel Pialoux
dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue

RESISTER A LA CHAINE
« dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue »
Christian Corouge et Michel Pialoux - Agone (Marseille), 2011

Voilà un livre qui nous plonge dans la vie ouvrière, de la fin des années 60 aux années 80, dans une des plus grandes usines de France, Peugeot à Sochaux.

Dans les années 1980, Christian Corouge, ouvrier et syndicaliste, répond aux questions du sociologue Michel Pialoux sur le travail à la chaîne, l’entraide dans les ateliers, sur la vie quotidienne des ouvriers... De ce dialogue est né ce livre.

Cet ouvrage ne fait pas évidemment pas l’apologie de l’ouvriérisme. Il est au contraire un véritable réquisitoire contre la condition ouvrière et plus particulièrement celle des OS contre la violence de l’exploitation capitaliste, contre la misère économique et sociale qu’engendre le salariat. Et ce, à travers le regard d’un homme qui refuse d’être traité comme une bête de somme docile. Et c’est là toute la force de ce livre : c’est toute l’humanité qui se dégage, non seulement de Christian Corouge qui se révolte contre sa condition, mais aussi de tous ceux qui sont autour de lui, ces milliers d’ouvriers qui subissent quotidiennement la brutalité de l’exploitation capitaliste. Parce que deux morales s’opposent : celle des patrons et de leurs sbires, manipulateurs, arrogants, inhumains à la recherche d’un profit maximum, et celle des ouvriers qui ne possèdent que leur force de travail à vendre pour survivre où règne l’entraide, le courage, le dévouement désintéressé. Et c’est cette solidarité qui les rend capables d’une telle humanité dans un univers si violent et abrutissant.

Ce que montre très bien aussi ce livre, c’est comment les ouvriers tentent de résister à cet abrutissement du travail à la chaîne : en cherchant à réfléchir sur comment lutter, comment s’organiser, à discuter sur différents sujets. Sans hésiter à se confronter à leurs illusions, à leur découragement lorsqu’une lutte a de la peine à se développer et à aboutir.

Militant cégétiste et syndicaliste convaincu, Corouge se sent piégé dans son syndicat. Il se retrouve face à un appareil bureaucratique, dont les membres sont plus proches des patrons que de la base ouvrière. En tout cas, même si Corouge ne porte pas plus loin sa critique sur le syndicalisme, et s’il reste attaché à son syndicat, son analyse du fonctionnement de la CGT est très claire : elle se situe du coté du patronat. Il ne s’agit évidemment pas de reprocher à Corouge son engagement syndical, mais plutôt de bien saisir que les grandes centrales syndicales sont loin de vouloir abolir l’exploitation capitaliste et donc le salariat. Au contraire, elles sont bien insérées dans l’entreprise capitaliste y trouvant elles-même certains avantages. Elles contribuent ainsi à maintenir la classe ouvrière dans sa condition d’exploitée.

Une autre déception attendait Corrouge, ce Parti Communiste, dont il se sentait si proche et dont il sera exclu suite à son initiative d’organiser un débat en 1973 sur le Chili, montrait par là son peu d’intérêt pour la réflexion ouvrière et plus d’intérêt pour sa stratégie politicienne (ce qui est le propre de tous les partis bourgeois NDR). Aujourd’hui à la retraite, Corouge a perdu tous ses rêves ; ces années de souffrance, en passant par ses tentatives de suicide, l’ont terrassé. Aujourd’hui, il est seul, il se repose.

Mais Corouge n’était pas seulement un militant syndicaliste proche du PC. Il est aussi un homme qui ne voulait pas s’enfermer dans le cadre de l’usine. Il voulait s’arracher de cette aliénation et de cet abrutissement que représentent le travail à la chaîne. Débordant d’énergie, il cherche à se réaliser dans la photographie, dans le cinéma – il a d’ailleurs participé au groupe Medvedkine de Sochaux, dans lequel des professionnels du cinéma et des ouvriers coopérèrent longuement à la réalisation de films militants (Avec le sang des autres...).Il voulait organiser des débats politiques avec ses camarades. Mais la société capitaliste ne veut pas d’un ouvrier qui s’émancipe. Pour les capitalistes, un ouvrier doit être attaché à sa machine, il doit être l’auxiliaire de la machine, il est machine lui-même, il doit s’abrutir au travail pour réaliser du profit, fabriquer des marchandises pour le compte du patron sans se poser de questions. Et toute la vie de l’ouvrier doit se centrer sur le travail salarié. L’ouvrier appartient au capitaliste. Corouge décrit très bien comment il se sent étranger à lui-même lorsque ses mains lui font mal, lorsque sa tête va exploser, tiraillé entre ses désirs d’être humain et la nécessité d’aller travailler à l’usine pour pouvoir survivre. Marx dans ses « Ecrits Philosophiques » a bien montré toutes les facettes de l’aliénation capitaliste, les ouvriers sont étrangers à leur propre travail, au produit de leur travail, ils sont étrangers à leur propre nature humaine et ils sont étrangers à eux-mêmes. Et Marx poursuit en disant que si les bourgeois se complaisent dans l’aliénation, c’est parce qu’ils y trouvent l’apparence d’une existence humaine. Mais pour le prolétariat, cette aliénation l’anéantit. Ce qui le conduit à la révolte ; sa nature humaine entre en conflit avec sa vie dans la société capitaliste qui est la négation totale de cette nature. Pour Marx, la théorie de l’aliénation est une théorie de la révolution. L’aliénation que décrit très bien Corouge ne peut être abolie qu’en abolissant le système capitaliste.

Ce livre aussi nous conduit à une autre interrogation : Corouge nous parle de la hiérarchie existante chez les ouvriers, les OS, les OP… Les OS sont au plus bas de l’échelle et sont quasiment pas représentés dans le syndicat. Qu’une telle hiérarchie existe, c’est une réalité. Cependant tous ces ouvriers sont des prolétaires exploités. Que ceux qui sont au plus bas de l’échelle soient les plus combatifs, c’est vrai, mais les autres catégories ouvrières n’ont pas des intérêts différents que ceux des OS. Ils ont aussi à combattre ces divisions qui ne servent qu’au patronat, et que les syndicats perpétuent pour maintenir leur emprise sur les ouvriers. L’unité de plus en plus grande entre tous les ouvriers, au-delà de Peugeot, de la France, doit être l’objectif de tous les militants de la classe ouvrière. Ces divisions ne servent-elles pas la propagande bourgeoise qui nous dit, depuis l’effondrement du stalinisme, que la classe ouvrière n’existe pas ? Aujourd’hui, l’identité ouvrière est attaquée. S’affirmer comme ouvrier, comme faisant partie d’une classe, voilà comment le combat contre ce système capitaliste peut gagner en force. Les ouvriers doivent s’affirmer comme classe autonome, non seulement pour combattre plus efficacement leurs exploiteurs, mais parce que par-dessus tout ils portent un projet de société débarrassé de l’exploitation capitaliste, une société sans classe, sans nations et sans États.

C’est pour toutes ces questions que le livre « Résister à la chaîne » est un livre à lire et à discuter.

Albert
de la commission médiathèque


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