Attac 21

Squat de Christophe Coello

samedi 8 septembre 2012 par Felix

Projection du film Squat le dimanche 14 octobre à 16h à l’Eldorado dans le cadre du festival ciné-attac, le débat sera animé par Paul Garrigue de la LDH et du squat de Dijon

Squat - La ville est à nous

Analyse / par Florence Bouillon

Non, Barcelone n’est pas encore morte étouffée sous les dépliants touristiques. Grâce à la vitalité de ses mouvements d’occupation, qui percent les murs et la fatalité à coups de pied-de-biche, la ville continue de respirer. Une source d’oxygène pour tous les galériens des villes  ?

Pour des raisons historiques, liées notamment à la vivacité de l’engagement antifasciste après la période franquiste, les squats politiques sont depuis trente ans plus nombreux et remuants en Espagne – et singulièrement en Catalogne – qu’ils ne le sont en France. Le contexte barcelonais, marqué par une spéculation immobilière et des programmes publics de « rénovation » particulièrement agressifs, alimente cette rébellion [1]. En s’immergeant dans l’un des hauts lieux de résistance à la gentrification en cours, Christophe Coello offre au spectateur une vision atypique de Barcelone, loin des fêtes commerciales et animations attrape-touristes des Ramblas. Les squatteurs qu’on y rencontre nous invitent à une réflexion profondément politique sur la ville, espace de prédation économique mais aussi de possibles solidarités.
Sésame, ouvre-toi

« La ville pour tous », réclament les squatteurs, mais aussi « la vie pour chacun » : derrière la poésie des slogans se devine l’amplitude de la revendication, cri politique et existentiel à la fois, qui conspue dans un même mouvement toutes les sphères du contrôle et de l’exploitation, qu’elles soient étatiques, marchandes, culturelles ou idéologiques. Le lien avec la vague de manifestations qui a traversé l’Europe en 2011, et sur laquelle Christophe Coello clôt son documentaire, saute aux yeux. Le « printemps arabe » n’est pas si loin. Partout s’observent le même refus de la ségrégation, le même besoin de liberté, la même colère face à l’impunité dont jouissent les dirigeants qui usent de leurs fonctions publiques pour conforter la mainmise du pouvoir financier.

L’engagement des squatteurs barcelonais relève d’un « nouvel art de militer » qui se distingue de celui qui a cours dans les partis politiques et les syndicats traditionnels : absence d’organisation hiérarchique, large place accordée à l’humour et à la fête, abolition des rôles formatés. Si le débat intellectuel demeure vif, le « passage à l’acte » est dorénavant privilégié. Pour dire, il faut faire : réquisitionner un bâtiment vide pour dénoncer la spéculation immobilière, occuper le siège d’une entreprise de technologies militaires et embarquer ses ordinateurs pour « enquête », récupérer de la nourriture et ouvrir un magasin « gratuit » pour s’affranchir des logiques du marché, parler une langue minorée pour lutter contre l’impérialisme culturel… L’engagement est une pratique avant d’être un discours, un acte plutôt qu’une idéologie.

Cette modernité n’induit évidemment pas de coupure avec le passé. On retrouve dans les squats une contestation radicale du capitalisme et des appareils idéologiques d’Etat que portait déjà l’extrême gauche des années 1950-1970. Mais, à la différence de leurs aînés, les mouvements d’occupation des années 2000 s’opposent à toute tentative d’institutionnalisation de la lutte. Il n’est plus question de prendre le pouvoir par la force, mais de bâtir une autre vie ici et maintenant, de promouvoir l’autonomie et l’autogestion. En ce sens, l’anarchisme du début du xxe siècle, débarrassé de ses prétentions à s’organiser pour gouverner, paraît singulièrement proche de l’affirmation libertaire actuelle. C’est aussi la mouvance contre-culturelle que rappellent les squatteurs barcelonais filmés par Coello. Comme dans les communautés des années 1970, le désir de créativité, d’autonomie, d’authenticité fait face à la standardisation des modes de vie. Le propos est d’opposer au conformisme ambiant des réponses concrètes, imaginatives et novatrices. Le passage vernaculaire du terme « communauté » à celui de « collectif » (ou d’« assemblée », selon la terminologie des squatteurs barcelonais) signale cependant un retour de l’individu qui marque un changement de fond entre l’horizon des possibles hippie et squatteur. L’idée d’une fusion des individus est passée de mode. Dans les squats d’aujourd’hui, on ne mange plus dans le même bol que son voisin et les chambres sont nominatives.
Kolkhoze serrurière

En dépit de la disparition de l’idéal communautaire, le documentaire de Coello témoigne remarquablement de la fonction cardinale du collectif dans l’engagement de chacun. Le squat en tant que tel requiert un investissement en temps et en énergie considérable. Après l’ouverture du bâtiment, moment d’excitation et d’inquiétude mêlées, il faut réparer, nettoyer, aménager. Seule la force du groupe – que l’on constate sans cesse à l’image – le permet. Parce que la vie en squat génère méfiances et critiques, y compris de la part des « proches », le collectif se vit intensément, dans un entre soi fédérateur où se partagent implicitement codes et goûts esthétiques, références théoriques et normes pratiques. Mais l’« okupa » ne constitue pas un monde à part, loin s’en faut : c’est la grande force des squats barcelonais que d’impulser des actions spectaculaires dans l’espace public de la ville, autres moments intenses de vie partagée et de souvenirs communs accumulés, et de fédérer avec vigueur les colères du voisinage pour les transformer en luttes de quartiers.

Le point de vue interne adopté dans Squat témoigne d’une familiarité entre le réalisateur et les protagonistes dont profite un spectateur ébaubi par le culot et la lucidité de ces militants d’une vie meilleure. Dans les squats barcelonais, la règle se discute, l’autorité se conteste, le cadre se déplace : autant de postures qui relèvent d’une position critique jusque dans les aspects les plus triviaux de la vie ordinaire, mais aussi d’une vigilance envers soi-même, d’une conscience aigue de ce que les concessions menacent de toute part. À mille lieux des clichés, les squatteurs apparaissent ici comme des individus et des groupes hyper actifs, réfléchis, réflexifs, dont la capacité à problématiser la question sociale et à engager des actions collectives le disputent à l’humour et l’autodérision. Ils nous invitent finalement à nous interroger sur nos propres engagements, en somme à nous situer.

Sociologue au Centre Norbert Elias, Florence Bouillon a mené plusieurs recherches sur les squats français. Elle a notamment publié Les mondes du squat. Anthropologie d’un habitat précaire, PUF, Paris, 2009, et Squats, un autre point de vue sur les migrants (avec le photographe Freddy Muller), Alternatives, Paris 2009.

[1] Sur ce point, et sur la portée sociale et politique du mouvement Okupa, on recommande la lecture de l’ouvrage de Miguel Martinez Lopez Okupaciones de viviendas et y de centros sociales. Autogestion, contrecultura et conflictos urbanos, Virus Cronica, 2002.


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