Haïti : le dérisoire et le tragique

samedi 27 novembre 2010
par  Webmestre Attac Isère
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Le dérisoire et le tragique

Etre en Haïti, aujourd’hui, c’est d’abord et avant toute chose, la honte d’être français, d’être
européen, d’être ressortissant de l’un de ces pays qui a sa place au banquet du monde.

Depuis mes derniers passages en mars et en juin derniers, rien n’a changé dans le paysage urbain.
Toujours autant de ruines, de gravats au milieu des rues. Quelques hangars dressés ici ou là à la
va-vite pour abriter cette part d’activité qu’on ne saurait différer. Toujours ces arbres qui
semblent défier les désastres passés, présents et à venir, comme s’ils voulaient témoigner d’une vie
dont le sens, ici, semble s’être perdu. Pas de mendiants dans les rues de Port-au-Prince, ce sont
les neuf dixièmes de la population pour qui, chaque matin, la question du repas du soir se pose
comme inquiétude permanente.

Ah si, un changement, notable celui-ci. Partout des affiches électorales. On va élire le président.
Pas moins de dix-neuf candidats. Le verdict populaire est là : l’argent de l’aide internationale
suscite la convoitise. Un regain de profitation diraient les voisins guadeloupéens ! Entre le pantin
qui se veut le plus beau gars que jamais Haïti puisse avoir comme président et dont le titre de
gloire est d’avoir 12 enfants de 8 femmes différentes – attention c’est le dauphin désigné de l’actuel
président ! – l’intellectuelle de renom dont le mari a été porté au pouvoir il y a deux décennies
par les militaires, le chef d’entreprise qui va rétablir cet ordre mirifique des salaires sans
plancher ni cave, les nombreux héritiers putatifs d’Aristide qui se disputent un patrimoine dont
aucun n’ose dire le nom… Les affiches sont là pour ne rien dire. Juste afficher un visage. Un slogan
qui pourrait tout aussi bien convenir à une pâte dentifrice qu’à une assurance automobile. Et tous,
dans la presse d’y aller de leur refrain : « ne vous laissez pas voler votre vote ». Comme si ça
pouvait se voler ces votes là, déposition d’un papier dont chacun sait qu’il est vierge de toute
espérance, dégagé de toute réalité concrète, pas même porté par un quelconque souci de mémoire.

La mémoire, pourtant Haïti n’en manque pas. Oh ce n’est pas une mémoire immédiate, rien de cette
attention au présent dans laquelle un sujet s’inscrit comme potentialité. Spot télévisé : « bientôt,
vous serez appelé à venir déposer les noms des disparus du 12 janvier dans un lieu qui vous sera
indiqué. » Jarry en eût fait une maxime, Swift un conte cruel, Borges une fiction. Mais là c’est le
réel, ou plutôt ce que le réel nous réserve comme dérisoire lorsque la tragédie paraît.

Car la tragédie, même si les chiffres officiels tentent d’en réduire la portée, elle est là et bien
là. Le choléra. Maladie de pauvres. Ombre de tous les regards. Inquiétude de chacun au moment de
serrer la main de l’ami de toujours. Le choléra, on l’a dit d’abord casanier, soucieux de prendre
ses aises dans l’Artibonite comme si le nom de cette région lui inspirait on ne sait quelle
coquetterie langagière.

Il y a peu, un responsable de l’Organisation panaméricaine de la santé déclarait : « Ainsi je pense
que nous avons tout en place pour faire face à une situation dont nous savons qu’elle va
s’améliorer ». Et depuis, le nombre des morts ne cesse de progresser. Le nombre et ses oublis, ses
omissions, ses retards de facturation. Pendant ce temps, du côté de la Minustah on inspecte les
terres vierges aux alentours de Port au Prince pour voir où il sera possible de creuser des fosses
communes. Les produits chlorés, les désinfectants… Tout manque. Les commandes sont passées, des
distributions sont organisées, mais rien au regard des exigences du présent. Un parlementaire du
sud-ouest, la région la plus éloignée du foyer de l’épidémie, m’a dit que pour la seule journée d’aujourd’hui,
dans sa région « épargnée », on comptait vingt morts. Pour les semaines à venir, on attend le pire.
C’est exactement cela : on attend le pire ! On n’a pas d’autres ressources que d’attendre le pire !

Et la communauté internationale ? Ces gens qui planifient avec brio les conditions de régulation du
libre-échange ? Pas de souci à avoir ! Ils savent prendre l’air de circonstances. « Tout sera
fait ». Oui, tout sera fait pour que l’illusion du monde commun persiste là où ce monde est
quadrillé de barrières inviolables. Tout sera fait, et bien fait, pour les tenir à l’écart ces
pauvres, pour qu’aucun d’entre eux n’ait l’illusion qu’un autre avenir puisse être possible que ce
dérisoire morbide.

En attendant, ils manifestent, ces pauvres. Et, comme de droit, ils reçoivent leur part de
répression. Gaz lacrymogènes sur les campements du champ de mars. Peut-être à des fins
prophylactiques ?

Mais pas de crainte, la communauté internationale est là. Elle a même tenu colloque le 21 à Port au
Prince sur le choléra. « Colloque sur la contribution de la société civile à la lutte contre le
choléra ». Non, ce n’est pas une invention. Tenu à l’hôtel le Plaza. Pas de crainte, l’eau minérale
venait d’Europe et les toilettes y étaient scrupuleusement désinfectées. 200.000 morts, c’est l’estimation
moyenne pour les mois à venir. Une vraie contribution à l’idée de société civile…

Oui, quand on est à Port-au-Prince, on ne peut qu’avoir honte de ce monde qui sait si bien faire des
colloques et qui, dans un an, peut-être deux, fera passer sur les chaînes de radio et de télé un
spot demandant à ces braves gens de la société civile de venir donner le nom de leurs proches, morts
du choléra. Et s’il ne reste personne de la famille pour venir donner le nom des disparus, eh bien
on les oubliera. Toujours ça de moins à mettre au compteur de la mort ignoble, de cette mort qu’on
aurait pu arrêter, de ces ruines qu’on aurait pu redresser, de ces systèmes d’adduction d’eau
potable qu’on aurait pu installer.

Le dérisoire et le tragique… Notre histoire ne sait plus balbutier que ça. Du moment que la
communication va, tout va. Restera un jour la honte d’avoir laissé faire ça, mais ce sera l’affaire
des nécrologues de l’histoire. Comme au Rwanda et comme ailleurs. Comme en tous ces lieux où le
monde, notre monde civilisé, si orgueilleux d’avoir inventé les droits de l’homme, s’emploie à
disposer sa misère avec comme seul droit de se taire et de courber l’échine. Avec comme seule
perspective d’attendre, encore et toujours, le pire.

Eric Lecerf, enseignant à l’université Paris8
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