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Les chroniques du Prof Déco
Et l’emploi dans tout ça ? - 1er volet : La baisse des salaires est une impasse, par Prof Déco (février 2004)

Extrait de la Lettre d’attac 45 n°23, février / mars 2004


Insuffisance des emplois créés, précarité qui s’immisce, chômage qui dure,
même maquillé statistiquement : le mal est profond. Il pèse sur l’économie
mais ronge la société et corrode le lien social et notre modèle de
protection sociale publique, qui l’exprime en bonne partie.

Fort heureusement, on connaît la solution. C’est une chanson. Enfin, une
rengaine. Chantée par un choeur à plusieurs voix, où se mêlent les
ténors-médéfiens (qui n’ont jamais mis le pied dans un atelier, voire une
entreprise, ni vécu au SMIC), les basses-banquiers centraux-dissonants, qui
ralentissent toute la partition et s’obstinent à la tirer vers le bas, et
quelques contre-alto-économistes, aussi dénommables homo économicus (1). Sur
le chômage, le refrain qu’ils entonnent est le même depuis l’aube du
capitalisme : "c’est la faute des salaires : trop hauts ! des charges
sociales, trop lourdes ! des salariés : crispés sur leurs acquis et qui
refusent de bosser !". La faute aux victimes, en somme des dogmes bien
pratiques. Mais des dogmes.

La théorie standard et dominante l’affirme pourtant : il faut baisser les
salaires pour réduire le chômage. Elle se trompe et nous trompe.
Le dogme de départ, quelles que soient les précautions de langage, est de
considérer le travail (celui "qu’offrent"=vendent les salariés et que
"demandent"=achètent les employeurs) comme un produit comme les autres, une
marchandise. Il faut alors démontrer que son "marché" suit les mêmes lois :
son "prix" doit agir sur l’offre et sur la demande. Quand le prix des
tomates baisse on en "demande" plus (=fonction décroissante du prix). On
délaisse les concombres. Et les tomatoculteurs (j’insiste) sont prêts du
coup à en "offrir" moins (= fonction croissante du prix) par ce que ça
rapporte moins.
Cela donne - notez le subtil glissement de la tomate au bipède humanoïde -
pour le travailleur : "si le salaire horaire (le "taux de salaire") baisse,
ça m’intéresse moins : à ce tarif-là, "j’arbitre" pour moins de travail et
plus de... mettons de "loisir" : la pêche. Au pire, je me mets chômeur", se
dit-il. On vous l’avait dit : le chômage c’est volontaire ! "c’est leur
choix", reprend le choeur mezzo voce. Sauf que ledit salarié pourrait se dire
 : "à ce tarif-là, faut que j’aligne plus d’heures, parce que sinon mon
salaire mensuel choit. Et en plus, la pêche, j’aime pas". Et là, l’hypothèse
a mal : la baisse du taux de salaire accroît l’offre de travail. Un
effet-revenu, cela s’appelle : c’est moins sexy que l’effet-salaire, mais
l’économie ne montre jamais le bas. C’est ce qui s’est passé aux États-Unis
depuis les années 1980 : pour compenser la baisse du pouvoir d’achat des
revenus horaires bas et moyens, les salariés qui le peuvent cumulent
plusieurs emplois : leur durée du travail a remonté pour sauvegarder leur
revenu.
Côté demande, le choeur s’accroche à trois couplets, repris ad libitum : si
le travail est moins cher c’est promis on mécanisera moins / avec les
profits on investira et ça fera des emplois / ça nous dopera les
exportations, et alors, qu’est-ce qu’on produira ! Final, poco, diminuando :
"et les chômeurs on embauchera..."

Des lendemains qui chantent. Mais demain c’est loin. (IAM)

Premier couplet : le coût du travail réduit, par les salaires ou les
"charges" (=une moindre protection sociale), les firmes devraient moins
mécaniser, moins "substituer du capital au travail". Sauf que : quand le but
suprême assigné à la firme est de "créer (2) de la valeur pour
l’actionnaire", la baisse des salaires est juste une bonne nouvelle : ça
n’empêche en rien de mécaniser et de restructurer, ça va dans le même sens.
Oui, une bonne nouvelle : d’ailleurs souvent les actions montent, elles
"prennent de la valeur (!)", à cette occasion. Il n’y a pas de limite à la
captation (et non à la "création") de la valeur au profits des profits et
des dividendes. Parfois, la mondialisation est brandie en renfort. Mais les
multinationales payent-elles mieux les salariés du bout du monde 5 ou 20
moins chers que les salariés d’ici ? Absolument pas. Et elles limitent leur
nombre au strict minimum en mécanisant à l’identique d’ici. Car le but
premier est d’élever la rentabilité des capitaux en sacrifiant le travail
par tous les moyens : salaires ET emplois ET protection sociale ET heures
supplémentaires non payées ET délocalisations sans progrès social accordé.
Et cetera. R. Beaujolin (Les vertiges de l’emploi, 1998) a montré que les
dirigeants mécanisent aussi parfois uniquement "pour rester dans le coup",
sans aucune nécessité compétitive. Par simple comportement mimétique.

Deuxième couplet : avec moins de salaires à payer, les profits montent - ce
qui est acquis, en tout cas au début -, et les firmes vont investir et ainsi
créer des emplois. Mais si les entreprises peuvent alors investir plus
facilement, le feront-elles ? Il est un second déterminant : elles
n’investissent que lorsqu’elles en ont besoin, c’est-à-dire si la demande
(ici la consommation) est au rendez-vous. Et en baissant les salaires, sauf
à laisser les ménages s’endetter au-delà du sensé comme l’ont fait les
États-Unis, la consommation n’est pas au rendez-vous. Alors, il y a des
"fuites" : avec leurs profits - historiquement élevés - elles placent (3),
elles se rachètent à prix d’or, elles servent à leurs dirigeants, efficaces
ou notoirement incompétents, des revenus et indemnités parfaitement
indécents. En un mot, elles flambent. Et quand elles investissent
effectivement, elles le font d’abord pour se moderniser, pour élever la
productivité. Et si la demande-consommation augmente lentement, donc moins
vite que la productivité, l’emploi recule. Elles n’augmentent la
productivité ET l’emploi que lorsque la croissance est rapide, plus que les
gains de productivité, qui eux sont recherchés en permanence.

Troisième couplet : Avec une baisse du coût des salaires à verser, les prix
des produits pourront baisser aussi, ou ne pas augmenter. Et du coup on va
battre les produits étrangers : ailleurs nos exportations grimperont, ici
nos importations diminueront. Sauf que : si nos partenaires commerciaux font
de même, ce qui est le cas en Europe, ça ne sert à rien. C’est en fait
l’écart d’inflation qui compte, pas son niveau. Ensuite, entre une auto
française abonnée au garage et une nippone fiable, le prix est un critère de
choix second : pour les produits élaborés que nous échangeons, le prix n’est
qu’un critère, souvent loin derrière la "qualité" au sens large : fiabilité,
SAV, options, style, crédit associé, image, réputation, voire magouilles
d’arrière-boutiques pour les gros contrats. Sans parler des produits que
nous continuerons à importer parce qu’on ne les produit pas : pétrole,
ordinateurs, ...
Codicille du 3ème couplet, larmoso : "mais avec ces "charges", nul ne
viendra s’établir chez nous et y créer des emplois !" Devinette : en 2003,
quel est le 2ème pays au monde pour le montant des investissements étrangers
"accueillis", derrière la Chine ? Un pays écrasé par l’impôt, accablé par
les tracasseries et les charges sociales : la France. Parce que rien ne se
perd : les sommes mises dans les financements publics procurent des services
collectifs de qualité dont tout le monde bénéficie ensuite gratuitement ou à
coût faible, même une entreprise.
Reprenons : si les salaires baissent, les salariés voudront travailler plus
pour maintenir leur niveau de vie. Dans le capitalisme actionnarial, nouveau
canon du capitalisme, la mécanisation est recherchée pour accroître la
rentabilité du capital, sans limite. Les profits d’aujourd’hui ne feront pas
forcément les investissements de demain lesquels ne feraient de toute façon
pas forcément les emplois d’après-demain. La compétitivité dépend du prix... pour les produits bas de gamme que nous ne produirons jamais au prix des
pays qui sortent du sous-développement ; pour les autres, que nous
produisons, le prix est second.

La baisse des salaires ne crée pas d’emplois, elle crée des travailleurs
pauvres et met la croissance en berne. C’est une politique indigne de grands
pays : en étouffant le pouvoir d’achat, le seul moteur de la croissance
devient les exportations, qui dépendent de la croissance des autres. Une
politique de remorque.

C’est donc bien un dogme : tous y perdent, sauf ceux qui l’ânonnent.

Prof Déco

(1) Homo économicus reductibus encephalis et humanitae, de son nom complet :
individu qui ramène tout à l’argent, reniant toute trace d’intelligence plus
large de la réalité et réfutant tout humanisme.
(2) "créer" !
(3) Parler d’"investissements" financiers est une perversion du langage, car
cela ne crée aucune richesse nouvelle : achetez un immeuble, une toile et 50
actions pour les revendre plus cher. Quand ils vaudront le double, il n’y
aura toujours qu’un immeuble, une toile et 50 actions.



Nous écrire : attac45@attac.org

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