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OGM c’est toujours NON
Biotechnologie et technoscience : les enjeux d’une recherche soumise au profit, interview de Jacques Testard (févr. 2006)

Extrait de la Lettre d’Attac 45 n°35, février-mars 2006

Jacques Testard est biologiste et directeur de recherche à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). Il est membre du Conseil scientifique d’Attac.


Entretien réalisé le 28 octobre 2005, à l’occasion du procès des 49 faucheurs volontaires d’OGM à Orléans.

Vous trouverez une version vidéo de cette interview ici :

Quels sont les contrôles démocratiques qui existent de la part des autorités publiques sur les recherches (privées ou publiques) concernant les OGM ?

La plupart des recherches utilisées par les structures gouvernementales, pour donner des autorisations, sont des recherches faites par les industriels eux-mêmes. Ils viennent, demandent à faire un essai d’une culture en plein champ, et apportent un dossier, en théorie scientifique (je n’en ai jamais vu !), qui va à la Commission de génie biomoléculaire et où des experts (tous des généticiens assez liés à l’industrie pour la plupart) donnent un avis, qui est quasiment toujours favorable. Théoriquement, il devrait aussi y avoir des études au niveau de l’AFSSA (l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments) et de l’Agence de l’environnement : une fois que ces plantes auront passé le cap de l’essai, et qu’on envisage de passer en culture commerciale, elles devront être soumises à des études (de toxicité environnementale et alimentaire en particulier) ; mais c’est fait apparemment de façon assez rapide, beaucoup plus que pour un médicament, par exemple.

Le contrôle des autorités publiques peut donc être décrit comme léger et non transparent. Il a fallu qu’un tribunal ordonne à Monsanto de sortir les résultats de recherche qui avaient été menées sur la toxicité du maïs 863, en donnant cette plante à bouffer à des rats ; les résultats étaient un peu inquiétants : au niveau du sang, des reins... et tout ça était caché ! Il a fallu que ça soit demandé par un tribunal, alors que le gouvernement français ne fait absolument aucune pression. Il fait même l’inverse ! il y a eu récemment une intervention du gouvernement auprès de la Commission européenne à propos d’une directive qui devra, une fois validée en France, être appliquée à l’échelle européenne (la 2001-18), pour y modifier l’obligation de transparence quant aux résultats des analyses ; afin qu’ils n’aient pas à être rendus publics. Au nom du secret industriel, et pour ne pas inquiéter les gens ! il n’y a visiblement, de la part de notre gouvernement, aucune volonté de transparence.

Au niveau européen comme au niveau français, les autorités semblent acquises à la cause des multinationales. Quelles sont les modalités de contre-pouvoirs et d’action démocratiques encore possibles ?

Pour le moment, il y a surtout eu des débats, des commissions, des conférences nationales ou locales, mais qui n’ont pas vraiment influencé les politiques, on n’a pas suivi l’avis des gens qui se sont exprimés ! on a l’impression que c’est toujours fait pour avaliser quelque chose qui est déjà prévu ailleurs, et qu’on nous amuse ! Moi, j’appelle ça des leurres démocratiques, plutôt que des débats. Mis à part les débats comme celui qu’on vient de faire, et qui n’est pas organisé par les politiques, c’est un peu déprimant... Il est tout à fait clair que notre gouvernement, comme les autres en Europe, ont choisi de faire des plantes transgéniques, parce que sinon on va être en retard (même argument que pour le clônage thérapeutique...) : les Américains le font, dont on va être en retard ; à quoi je réponds que si on est en retard sur une connerie, on va se retrouver en avance... il y a par ailleurs la région de Haute Autriche qui s’est déclaré, par loi, libre d’OGM : le tribunal de Strasbourg, institution européenne, l’a déclaré non valable. Toujours pour la même raison : on n’empêche pas le progrès ! C’est un mélange d’idéologie et d’intérêts particuliers.

Ceci dit, les gens qui ont ces positions, nos députés par exemple, ne sont pas payés par l’industrie pour les avoir ! Je crois qu’en grande partie, ils reçoivent l’information exclusivement de l’industrie. une association anti-OGM enverra des tracts ronéotés, qui seront jetés par la secrétaire ! Alors que si ça vient de l’industrie, ils voient ça autour d’une bonne table, on leur laisse une brochure en papier glacé et images en couleur, avec un baratin incroyable en caractères gras ("ça va nourrir l’humanité", "on va faire des plantes qui poussent dans le désert"...) ; et pour la plupart, ils en sont persuadés... Des députés y échappent, mais ils sont très minoritaires.

Justement, comment le simple citoyen peut-il se faire une opinion sur un sujet aussi technique que les biotechnologies ?

C’est un point clé ! C’est pour ça que je ne suis pas partisan du référendum dans ce genre de débat. C’est une conception magique de la démocratie que d’imaginer que des gens puissent avoir ce savoir - qui serait d’ailleurs supérieur à celui des experts, puisque aucun de ces derniers n’est capable de démontrer que les OGM sont dangereux, ou qu’ils ne le sont pas ! Pour le moment, il n’y a aucune étude ; je ne vois donc pas comment quelqu’un serait armé pour répondre à un référendum, comme "je veux / je ne veux pas". C’est une situation contraire à la démocratie : c’est de la manipulation. Je crois d’ailleurs que si on le faisait en France, d’après les sondages, le résultat serait dans le sens des idées que je défends, contre les cultures de plantes transgéniques ; il n’empêche que je ne souhaite pas qu’on y ait recours, parce qu’on pourrait aussi y avoir recours pour la peine de mort, et dans ce cas, on arriverait à des conclusions qui me feraient de la peine, je le crains. La seule façon dans ce genre de situation complexe, c’est de former les gens. Et comme on ne peut pas former la population entière, il faut former certaines personnes ; neutres à priori, si on veut garder une objectivité - des profanes, qui n’ont pas d’intérêt particulier. On peut former ces gens-là, mais c’est lourd : il faut se donner les moyens de la démocratie. Je parle des conférences de citoyens, processus très lourd et long, plusieurs mois, et qui demande beaucoup d’argent...1

Ce manque de transparence et de démocratie est-il révélateur de la situation de la recherche publique en France ?

Oui, effectivement, et il est aussi révélateur d’une situation politique. Beaucoup de sujets sont mis hors démocratie (par exemple la construction des centrales nucléaires, où il y a un pseudo débat public organisé, qui est complètement magouillé ; il y a aussi la téléphonie mobile...). A chaque fois, il s’agit de technologie, où il y a un truc à vendre ou à fabriquer. Mais ce n’est pas de la recherche, c’est de l’application, déjà. En fait, la Recherche, la Science (avec des majuscules !) ne sont pas soumises à débat ; c’est de la technoscience qu’on parle, de cette hybride entre la nécessité de faire des travaux pour en savoir plus, et le projet de vendre un produit qu’on connaît déjà. La recherche est presque toujours finalisée : aujourd’hui en biologie, toutes les recherches sont thématisées, on ne reçoit pas un sou si on n’a pas écrit un projet approuvé par l’institution, et qui dit : "on va chercher ça, et ça va servir à ça" ; le chercheur n’a plus beaucoup de liberté, il est un travailleur scientifique comme il y a des travailleurs dans tous les métiers - et ça déplaît beaucoup à mes collègues quand on dit ça, parce qu’ils essaient de garder une auréole de savant... Mais c’est fini, ce truc-là ! On est des techniciens, dans le cadre d’un processus finalisé.

Et là, la démocratie s’arrête très vite ; les sous ne sont pas décidés collectivement par la société civile : il n’y a pas d’instance délibérative, et les chercheurs eux-mêmes pensent que ce n’est pas aux citoyens de décider des sujets de recherche, parce qu’ils ne sont pas compétents. En revanche, ils acceptent que Monsanto leur donne de sous pour travailler sur un projet ; ça n’est pas qu’il y ait là tellement plus de compétence, mais il y a des moyens de travail... La recherche est pilotée essentiellement par le fric de l’industrie privée, un peu par le caritatif - ce qui n’est pas aussi clair qu’on le croit, car ça peut induire une direction de recherche différente de celle qu’aurait décidé la majorité des gens sur une maladie où il y a plus de militantisme, de lobbying (le système téléthon, par exemple, dévie énormément les recherches sur les pathologies vers ce qui l’intéresse ; il n’y a pas de raison que la recherche publique se mette au service du téléthon, mais c’est le cas, puisqu’il arrose tous les laboratoires de recherche sur les pathologies génétiques).

Le gouvernement et l’Europe apportent 90 % du budget de la recherche publique, ce qui représente essentiellement les salaires ; mais dans les 10 % qui restent, et qui est le budget de fonctionnement, le privé et le caritatif sont très puissants et orientent complètement les thématiques des laboratoires - de tous les laboratoires, parce que tous, dans le monde entier, cherchent la même chose en même temps ! On peut dire que l’industrie demande qu’on cherche certaines choses, en accord avec les politiques nationaux et européens... Quand on regarde le septième programme de recherche européen, on retrouve les mêmes thématiques : la transgénèse, les maladies génétiques... Mais à peu près rien sur les maladies environnementales qui causent des cancers ! Si on demandait aux citoyens, après les avoir informé, ils diraient : arrêtez vos conneries, au lieu de nous faire des plantes trangéniques dont on a pas besoin, essayez de faire en sorte que nos enfants soient protégés des maladies qui donnent le cancer, des allergies, etc...! il n’y a rien, là-dessus ! Parce qu’il n’y a rien à vendre, et en plus, ça empêcherait de vendre des produits chimiques... Et ça implique qu’on ne va pas chercher dans d’autres voies : le personnel et tous les moyens étant orientés vers la même chose, le reste (santé environnementale, nouvelles technologies à développer, procédure d’agriculture actuellement menés par les paysans eux-mêmes, alors que c’est le rôle de la recherche agronomique...) est mis à l’écart. On est en train de paupériser les secteurs qui ne sont pas rentables à court terme. On va bientôt voir arriver les fonds de pension dans la science, ils sont déjà dans l’industrie ! On est dans un système de production à court terme, non pas de connaissances, mais de technologies ; c’est assez pervers, et la démocratie est bien loin.

Pourquoi les biotechnologies sont-elles devenues un angle prioritaire de recherche aujourd’hui ?

La biologie est réellement apparue après la seconde guerre mondiale, avec la découverte de l’ADN. Ca a ouvert des champs complètement nouveaux, et elle est devenue un terrain d’investissement industriel de nouvelles techniques, les biotechnologies. Il y a aussi, il ne faut pas le cacher, une demande des gens (quelquefois parachutée par les industriels et les idéologues). J’ai travaillé dans la fécondation in vitro (qui n’est pas une biotechnologie), et on m’a souvent demandé si je n’avais pas imposé aux gens une technique qu’on n’avait pas demandé. Avec 15 % de la population stérile (et ça va augmenter avec la pollution) quand on a proposé des technologies permettant d’y pallier, les gens ont accouru, et maintenant, 2 % des bébés des pays développés sont fabriqués en éprouvette, ce qui est considérable ! En ce qui concerne les biotechnologies, elles sont plus insidieuses (puisqu’il s’agit de modifier les vivant, comme on le voit avec les plantes transgéniques), et impuissantes. Elles ouvrent des perspectives qui sont à mon avis, pour beaucoup fantasmées. Des utopies technologiques se développent : on entend dire depuis 20 ans que des tomates pousseraient en terrain salé, que du riz transgénique serait riche en vitamine A - et dont on ne parle plus, il faut en bouffer trois kilos par jour... C’est beaucoup et ça doit être très mauvais pour les intestins ! Quant aux tomates, elles n’ont jamais poussé.

En revanche, on a vu, après le tsunami, du riz inondé par l’eau de mer pendant plusieurs semaines ; beaucoup de variétés n’ont pas tenu, certaines ont résisté : là, il y a un vivier pour la recherche ! La recherche intelligente, c’est de prendre ces variétés et de les croiser avec d’autres ! Ce qu’on aurait pu faire en laboratoire, mais la génétique bouffe tout ! C’est vraiment une idéologie ! Tout l’avenir de la biologie passe forcément par la modification du gène, le transgène, la maîtrise du gêne, avec cette bible fondamentale qu’est l’ADN et le programme du vivant... Ce qui est une absurdité totale, l’ADN contient des informations, mais le programme est tous les jours différent, il dépend de plein de choses !

La biotechnologie est donc très surfaite, mais ça fonctionne ! Parce que beaucoup sont dupes, y compris chez les industriels ; il y a eu beaucoup de start-ups de biotechnologie montées aux Etats-unis et en Europe, et dont au moins 90 % sont tombé depuis. C’était beaucoup du bluff : pour entretenir une start-up, il faut des financiers qui donnent (fonds de pension, industriels, particuliers...), donc il faut faire croire que ça marche ! D’où une surenchère dans les médias pour promettre des miracles, et en faisant croire que c’est déjà arrivé ! Ca marche un certain temps, et ça finit par se casser la gueule. On peut dire que pour les plantes transgéniques, on en est, au niveau mondial, à un espèce de bluff organisé pour faire croire qu’on fait des choses, qu’on est en fait incapable de faire ! Le bilan démontre qu’il n’y a aucun intérêt pour les consommateurs, si ce n’est seulement des vendre des plantes plus chères, parce qu’elles sont transgéniques et brevetées...

Des fortunes se développent autour de ça, des concentrations industrielles : les multinationales du transgénique ont racheté les semenciers qui fabriquaient les graines, ce qui est très inquiétant ! Les meilleures graines non trangéniques sont dans les mains des semenciers qui font du transgénique ! Ils peuvent sortir du chapeau des plantes qu’ils vont recroiser, rendre trangéniques, et qui vont devenir supérieures, non parce qu’elles seront transgéniques, mais parce qu’elles auront été améliorées par sélection ! Ils disposent des variétés, et s’arrangent en même temps pour faire passer des lois interdisant ce qu’on appelle les semences paysannes, c’est-à-dire les variétés traditionnelles (on en a beaucoup en France ; les mexicains ont des centaines de variétés de maïs - dont beaucoup sont déjà polluées par le maïs OGM, alors qu’officiellement, il n’y en a pas au Mexique...). Dans tous les pays, des ressources sont en train de disparaître ; des législations, en Europe en particulier, interdisent le commerce des plantes qui ne sont pas agréées au niveau de la Commission européenne (agrément pour lequel il faut faire des démonstrations peut-être plus importantes que pour les OGM : sur la reproductibilité, la nouveauté, l’intérêt...) et il faut payer assez cher, tous les ans... Ce qu’un petit paysan ou un petit sélectionneur ne peut pas faire.

Donc tout est entre les mains des industries concentrées qui, elles-mêmes, tombent entre les mains des industries de biotechnologie qui font du transgénique ! On voit là un système qui se développe, sachant qu’une plante OGM ne fonctionne qu’avec les produits chimiques (herbicides, insecticides...) qui sont distribués par les mêmes (à l’origine, ce sont des boîtes d’industrie chimique qui ont racheté des semenciers, et qui se sont mis à la biotechnologie : Dupond de Nemours, Monsanto...). Aujourd’hui, ces boîtes sont moins de dix dans le monde ! Elles rachètent progressivement les petites, les start-ups, et il ne leur suffit plus que d’acquérir les circuits de distribution pour avoir la main sur l’alimentation mondiale. C’est leur projet ; et c’est une arme absolue, autant que l’arme nucléaire.

Propos recueillis par Rémi Daviau (Attac 45)



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