Forum Social Mondial 2006 Bamako

, par  attac92

LETTRE DE RETOUR DE BAMAKO AUX CAMARADES D’ATTAC

de la part de SUSAN GEORGE

23 janvier 2006

Plusiers camarades ont eu la gentillesse de me dire qu’ils ont apprecie les bulletins que j’avais envoyes de Hong Kong. A Bamako, pour le Forum social mondial « polycentrique », je ne pouvais travailler de la meme maniere car impossible de brancher mon propre ordinateur sur l’ADSL et l’ordinateur disponible avait bien sur un clavier francais - obstacle redoutable pour votre servante. Bref, voici au retour quelques impressions d’un evenement tres riche et tres instructif. FSM « polycentrique » parce que, vous le savez, il est eclate cette annee entre Bamako, Caracas et, au mois de mars, Karachi. En 2007, ce sera de nouveau le FSM tout court, organise par les pays de l’Afrique de l’Est (Kenya, Tanzanie, Ouganda, etc. anglophones) et se tiendra a Nairobi.

L’ecrivain et ancien ministre malien de la culture Aminata Traore, tres implique dans la construction de ce FSM-P est une amie ; c’est elle qui s’est occupee de mon voyage et de mon hebergement ; aussi ma participation n’a rien coute a Attac, une bonne chose par les temps qui courent. La Maison d’hotes - ce n’est pas vraiment un hotel - d’Aminata est une merveille et j’ai envie de vous le decrire d’abord, ainsi que les activites d’Aminata elle-meme.

Le « Djenne » se situe donc dans le « quartier pave » comme on dit la-bas. Pave par les soins d’Aminata—d’abord la rue ou elle s’est installee ; ensuite, devant l’emerveillement des voisins de ne plus etre dans la poussiere et les egouts a ciel ouvert, grace aux fonds de la cooperation luxembourgeoise qu’elle a ete chercher. Dans le meme quartier, toujours grace a elle, un centre d’artisans, un restaurant de cuisine africaine [et sans alcool] ou tout le monde etait recu la veille de l’ouverture du FSM ; une boutique qui vend la production d’artisans et d’artistes locaux, et un petit marche nouveau ou les cooperatives de femmes peuvent vendre leurs produits. J’y ai achete des tranches de bananes sechees et du gingembre pile [le jus de gingembre est merveilleusement tonique]. Aminata est une maitresse-femme, s’occupant des uns et des autres et croyant a la capacite et aux savoirs-faire de ses compatriotes.

C’est pour cela que le Djenne est un endroit de toute beaute et que j’ai eu presque pitie de mes camarades Jacques, Bernard, Gus et les autres, installes dans un hotel classique au centre-ville. Tout est fait avait les materiaux et les techniques des artisans maliens : murs en terre epais, sols, salles de douche et escalier en pierres plates ; la rampe d’escalier en branches d’arbre liees par de fines cordes nouees multicolores ; les textiles (rideaux., tapis, tentures muraux) tisses localement ; les portes en bois sculpte aux dessins geometriques rehausses de metaux, des meubles fabriques sur place—meme le petit lavabo n’est pas en porcelaine mais en cuivre martele. C’est simple, superbe et—j’ai demande le prix pour faire venir deux amies de mon Institut TNI—deux fois et demi moins cher que le Sofitel. J’ai demande aussi a Aminata si elle avait fait des emules. Peut-etre pour certains elements, me disait-elle, mais pour la construction, « les gens reclament encore des parpaings et du ciment »—alors que les murs en terre ne coutent rien [elle a eu gratuitement de la terre creusee ailleurs pour faire des fondations] et fournit une climatisation naturelle.

Voila pour le decor. Bamako lui-meme est une ville tres etendue, poussiereuse et essentiellement commercante - il est meme inquietant qu’il y ait relativement peu de production sur place. Au plus grand marche, on vend beaucoup de legumes de saison produits localement et des ustensiles de cuisine idem, mais aussi d’immenses balles de vetements de recuperation envoyes d’Europe, vendus dans d’innombrables stalles. L’optimiste dira que ces affaires a tres bas prix permettent a chacun de s’habiller decemment ; le pessimiste que ca tue l’industrie du vetement local. Mais les femmes s’habille toujours avec beaucoup d’elegance de longues robes et boubous et coiffures elegantes en tissus africains.

Le FSM etait eclate en 9 ou 10 endroits. Ce n’etait pas un probleme pour les europeens - on prend l’un des nombreux taxis pour l’equivalent de 2 ou 3 euros - mais j’espere que les africains avaient une solution autre que la marche a pied. Seul autre moyen : des minibus prives ou les gens s’entassent a 15-20 personnes et ou il faut etre dans le coup pour savoir ou ils vont car ce n’est marque nulle part. La Banque mondiale est passe par la, il n’y a pas l’ombre d’un service public en ville [je ne sais pas s’il y en avait « avant »] et a aussi fait privatiser le chemin de fer qui va a Dakar. « Detail » : avant la privatisation, les veuves de cheminots pouvaient prendre le train gratuitement pour aller recuperer leur pension a Bamako. Maintenant, grace a la privatisation, le billet leur coute jusqu’au quart de la pension qu’elles vont toucher... Merci la Banque.

Avant l’ouverture du FSM s’est tenu une reunion « off » aux Palais des Congres pour celebrer le cinquantenaire de la grande conference de Bandoung ou s’etaient retrouves Nehru, Chou en Lai, Nkrumah et autres personnages mythiques. Cette reunion a Bamako etait organise par les memes personnes qui avaient mis sur pied le tout premier r« anti-Davos » auquel j’ai assiste en 2000, sorte de prelude ou d’embryon des FSM a venir meme si l’on ne le savait pas a l’epoque : Samir Amin, Francois Houtart, et surtout le « Diplo », Bernard Cassen et Ignacio Ramonet en tete. Autour du theme « De la creation d’une conscience collective a la construction d’un acteur collectif », cet evenement devait reunir « une centaine d’intellectuels » [1] ; en fait tous ceux qui etaient deja arrives a Bamako y ont participe.

Avant la tenue d’une dizaine d’ateliers sur des themes varies, les interventions a l’ouverture ont permis a quelques personnes de s’exprimer. Apres l’acceuil d’Aminata, Taoufik ben Abdallah de l’ENDA, l’un des principaux organisateurs du FSM-Bamako, a mis l’accent sur « reconstruire l’unite du Sud en tenant compte des realites de l’hegemonie, de l’asservissement et des contradictions qui existent entre pays du Sud aussi » ; M. Murthi de l’Inde sur l’esprit de Bandoung de « construire un monde a nous, gens du Sud » ; Samir Amin aussi sur la reconstruction d’un monde fonde non pas sur l’imperialisme, le colonialisme et l’exploitation mais sur le droit au developpement et plus d’egalite. Bandoung avait cree un espace et contraint le Nord a prendre en compte certaines exigences du Sud.

C’est sans doute Ignacio Ramonet qui a fait l’intervention la plus structuree et la plus politique : pour lui, l’evenement etait concu pour permettre de faire avancer le mouvement altermondialiste vers le dernier des quatre etapes. Identifier la nature de la mondialisation neo-liberale et ses acteurs ; les contester a travers manifs et protestations ; rassembler tous ceux qui protestaient ; proposer, en s’inspirant de Bandoung pour, enfin, creer cet acteur collectif qui doit etre un acteur politique.

Et c’est sur ce point que tous les participants du FSM proprement dit ne seraient sans doute pas d’accord. Quand certains prennent l’initiative d’un manifeste, d’autres font remarquer qu’un programme politique ne peut pas emaner de quelques stars, aussi brillantes soient-elles, mais doit emerger de la base et qu’aujourd’hui c’est encore trop tot. Ce a quoi les autres repondent : « Il y a urgence ». Les deux ont raison. Mon avis personnel ? C’est vrai qu’il y a urgence, mais si jamais le mouvement etait somme de devenir un acteur « politique » dans le sens classique, assujeti aux decisions d’une structure dominee par quelques-uns, non seulement cela ne marcherait pas mais je crains que cela ne ferait que reproduire, en plus grand, la crise que nous avons connue a Attac France avec l’episode des « Listes 100 pourcent altermondialistes ». D’un autre cote, j’aimerais bien que, de la base, vient une demande qui provoquerait une manifestation mondiale comme celle du 15 fevrier 2003 contre la guerre d’Iraq. On ne demanderait a personne de laisser tomber sa campagne preferee - dette, OMC, souverainete alimentaire, que sais-je encore. Seulement, a un moment precis, nous demontrerions que nous sommes une force mondiale avec laquelle on doit compter et rendrions nos exigences visibles pour les « maitres de l’univers ». Faudrait-il pour creer un tel moment attendre quelque chose d’aussi abominable que l’invasion de l’Iraq ? Cela, on ne peut le souhaiter et si c’est le cas, alors mon esperance est vaine.

Mais peut-etre pas : Le FSM lui-meme m’a semble un lieu d’ou emergeait un tres grand nombre de consensus et que sur les principales campagnes d’Attac il y a beaucoup de convergences. Jacques Nikonoff a ete plutot du cote de la finance, je crois—moi j’ai essaye de me « recycler » sur les questions de l’alimentation, de la dette et de la Banque-FMI sur lesquelles j’avais beaucoup travaille autrefois ; sans oublier bien sur le Commerce international et le role de l’Europe dans le monde, qui sont pour moi des sujets plus actuels. Avant de vous raconter un peu la variete des activites intellectuelles du Forum, quelques mots sur l’ouverture.

Une marche de pres de deux heures entre la Place de l’Independence et le Stade Modibo Keita a ete suivi au stade par un feu d’artifice - au sens figure - de culture africaine : les Tambours du Burundi, les danseurs Dogon qui avaient deja pris part au marche, des danseurs guineens et d’autres, le tout a la fois tres pro et completement authentique et bon enfant, pas apprete, pas du « Jean-Paul Goude ». Je suis nulle pour estimer le nombre de participants - trois a cinq mille ? Voir la presse, pas ma chronique. Mais les chameaux je peux compter, il y en avait trois, a la fin, tres dignes, avec des Touaregs dessus.

Maintenant les seminaires - comme j’ai assiste ou presente moi-meme quelquechose dans sept ou huit, pas question de donner le detail. Je voudrais souligner toutefois la grande qualite, en general, des intervenants africains. Qu’ils soient syndicalistes, d’organisations paysannes ou intellectuels, ils sont ‘cales’ et parfois bien plus que nous sur certains sujets. J’ai pris conscience par exemple de l’importance pour les pays africains des APE [EPA en anglais] qui sont les Accords de partenariat economique avec l’Union europeenne [je connaissais deja le Africa Growth and Opportunity Act des USA qui se fonde sur a peu pres les memes principes]. Ces APE imposent des conditions qui peuvent etre plus dures encore que celles des IFI ou de l’OMC. Quelqu’un a obtenu une copie ‘fuitee’ de l’APE avec le Kenya [normalement ces textes ne sont pas disponsibles dit-on] que je n’ai pas encore eu le temps de lire mais que je vais prendre tres au serieux. En gros, dans l’espace de 12 ans apres la signature de l’Accord, il faudrait que le signataire ait liberalise 90% de son economie, agriculture comprise.

Un Nigerien, qui s’occupe de la Radio Alternative a Niamey, m’a fortement impressionnee en expliquant par le menu comment les strategies, conditions et privatisations de la Banque mondiale avaient litteralement abouti a organiser la famine dont sons pays a ete victime l’an dernier. Il dit que nous entendrons encore parler de la faim au Niger car « ce n’est pas avec une seule bonne saison que l’on s’en sort ». Les Africains sont tres claires qu’ils veulent la souverainte et non pas la simple ‘securite’ alimentaire, qu’ils considerent comme un concept forge par leurs adversaires. Ils sont tout a fait au courant des OGM aussi—Monsanto essaie de donner des semences au paysans pour les rendre dependants. L’injustice sur le coton a l’OMC a ete aussi un grand sujet—on ne voit pas comment ils peuvent s’en sortir mais ils comprennent parfaitement que ce qu’ont propose les USA a Hong Kong c’est de la poudre aux yeux. Un seminaire detaille et tres interessant sur la dette odieuse [il s’agit d’un concept technique, permettant normalement de repudier legalement certains types de dette] etait propose en partie par nos amis du CADTM. 

Comme ils le font depuis que je les entends, c’est a dire environ trente ans, les Africains se plaignent amerement de leurs gouvvernements qui semblent effectivement incarner l’incompetence, pour ne pas dire plus. Comme ils n’ecoutent guere leurs propres citoyens, pourtant informes, ce serait peut-etre utile de reflechir a comment nous du Nord, qui avons encore du prestige, pourrions les mettre en garde contre certaines demarches - accepter les OGM par exemple.

En dehors des seminaires dans la journee, j’ai assiste a deux reunions le soir - une petite avec quelques Attaciens dont je pense que Jacques dira un mot et celle des partenaires du CRID ou les organisateurs du Forum nous laissaient entrevoir les difficultes qu’ils avaient connues pour realiser quelquechose que j’ai trouve pour ma part au moins aussi bien organise que Porto Alegre, quoique pour un nombre de participants plus reduit. Au debut le gouvernement pensait qu’il s’agissait d’un rassemblement de casseurs—petit a petit il a compris la realite et a fini par donner l’equivalent d’un million et demi d’anciens francs pour l’organisation. Cela leur permettait de faire venir un grand nombre de Maliens de tout le pays.

Le mieux c’etait que, pour la premiere fois, les Africains participaient massivement a un FSM. Leur gentillesse et leur sens de l’hospitalite legendaires, n’ont pas fait defaut, bien au contraire. Il me semble tout a fait possible de faire un grand nombre de propositions en commun, avec des organisations de la-bas.

Et pour comble de joie, j’ai trouve tot un matin au marche des artisans du centre ville pour pas cher un masque ancien, certainement pre-colonial, dont la forme me plaisait enormement mais qui etait tellement encrasse qu’on n’en voyait pas le detail. Et comme hier, ayant dormi environ trois heures dans l’avion je n’etais bonne a rien intellectuellement, j’ai passe l’apres-midi a le nettoyer soigneusement. J’ai decouvert qu’il etait partout rehausse de cuivre ouvrage. Puisqu’il a une double courronne, je l’appelle desormais mon roi bambara.

] Voir l’edito d’Ignacio Ramonet dans Le Monde Diplomatique de janvier 2006

[1Voir l’edito d’Ignacio Ramonet dans Le Monde Diplomatique de janvier 2006

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