Le Mouvement Citoyen Mondial

lundi 27 janvier 2003
par  Bernard Kervella
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LE MOUVEMENT CITOYEN MONDIAL

Gustave Massiah
Octobre 2002

La convergence des campagnes internationales

Un large mouvement citoyen s’est mobilisé pour questionner la mondialisation et mettre en cause son cours dominant. Ce mouvement puise ses formes et ses réflexions dans des mobilisations quelquefois anciennes et, dans le même temps, il les renouvelle. On peut parler, à partir de la convergence des résistances, d’une mobilisation citoyenne mondiale.

Ce mouvement est devenu visible à Seattle. On y a assisté à la convergence des mouvements de travailleurs salariés et des mouvements paysans, des mouvements écologistes, des mouvements de consommateurs, des mouvements de solidarité internationale. Le tournant de Seattle ne tient pas à l’échec des négociations mais à ce que cet échec a révélé. Il a mis en évidence les positions des mouvements qui, de la contestation de l ’AMI (Accord Multilatéral d’Investissement) à celle de l’OMC, des manifestations de Washington aux rencontres de Porto Alegre, remettent en cause le cours dominant de la mondialisation, et non pas forcément la mondialisation. Il a légitimé la recherche d’alternatives, donné un nouveau souffle aux mobilisations et accru la confiance des mouvements porteurs d’initiatives et de propositions. Les événements dramatiques de Gênes ont montré le déficit de légitimité auprès de l’opinion mondiale, des dirigeants des pays riches, de ce bloc majoritaire d’actionnaires de l’économie mondiale.

Les forces sociales qui portent la volonté de chercher un autre mode de développement sont constituées des mouvements de solidarité, des droits de l’homme, de refus des discriminations et de la purification ethnique, de consommateurs, de travailleurs, de paysans, des mouvements de femmes, de solidarité internationale. Depuis quelques années des mouvements définissent leurs actions directement dans le champ de la mondialisation. Quatre campagnes internationales actives délimitent, aujourd’hui, l’espace de cette mobilisation. Il s’agit de la campagne pour l’annulation de la dette ; de la campagne pour la remise en cause de l’Organisation Mondiale du Commerce ; de la campagne pour la réforme des Institutions Financières Internationales, dite dans certains pays " Bretton Woods Project " ; de la campagne de contestation des marchés financiers, pour la taxation des transactions financières et l’action citoyenne, plus connue sous le nom de ATTAC.

La convergence de ces campagnes a modifié la scène internationale depuis 1995. De Madrid, avec les manifestations " Cinquante ans ça suffit ! " à l’occasion du cinquantenaire de Bretton Woods, à Seattle, Washington, Prague, Göteborg, Nice, Porto Alegre, Gênes, la contestation a obligé les grands de ce monde à ravaler leur autosatisfaction.

Cette convergence se lit dans les pratiques et dans les formes de mobilisation. Elle est forte dans chaque pays et dans les grandes régions, comme au niveau international. Ce sont les mêmes mouvements, les mêmes associations, les mêmes personnes qui participent à ces différentes campagnes. Mais, le mouvement est aussi marqué par sa diversité. Chaque campagne garde sa spécificité. Cette spécificité est visible dans les mots d’ordre et surtout au niveau des alliances et des mouvements qui se mobilisent. Ainsi, la campagne sur la dette, à partir des mouvements de solidarité internationale s’est élargie aux différentes églises et mobilise aujourd’hui les syndicats. La réforme des institutions internationales mobilise les mouvements de solidarité internationale et les mouvements écologistes. La remise en cause des marchés financiers et de la spéculation financière s’organise autour des syndicats, des mouvements politiques et des mouvements de lutte contre les exclusions. La mise en cause de l’OMC met en scène de manière nouvelle la relation entre les mouvements écologistes et de consommateur et les associations de travailleurs et de producteurs, notamment paysans.

Ces campagnes n’épuisent pas les mobilisations sur la mondialisation. D’autres mobilisations sont à mettre en avant ; par exemple pour le droit international et contre l’impunité, pour la liberté de circulation des personnes, pour l’égalité entre les genres, pour la lutte contre le sida, pour la résolution pacifique des conflits et contre les guerres, pour les libertés et contre les atteintes aux droits de l’Homme, etc.

La mise en évidence des responsabilités

Cette mobilisation citoyenne mondiale résulte de la radicalisation des mouvements sociaux à partir de la prise de conscience de la situation insupportable de l’évolution mondiale et de l’échec du modèle dominant.

L’évolution du système semble prendre un malin plaisir à confirmer les analyses de Marx, la combinaison de l’accumulation des richesses d’un côté et l’accumulation de la misère d’un autre côté. Cette évolution est à l’œuvre dans chacune des sociétés, au Sud comme au Nord. Les disparités entre les sociétés du Nord et celle du Sud ont atteint un niveau difficile à imaginer. La croissance, réelle à l’échelle mondiale et dans certains pays, s’est accompagnée d’une montée de la pauvreté et des inégalités, de l’approfondissement des discriminations et des exclusions. Le rapport du PNUD rappelle que 1,2 milliards de personnes sont au dessous du seuil de pauvreté, 1 milliard sont analphabètes, 1 milliard n’ont pas accès à l’eau potable et plus de 2,4 milliards sont privés d’infrastructures sanitaires de base.

Les stratégies et les politiques économiques et sociales dominantes ne sont pas difficiles à analyser. Elles sont caractérisées par la libéralisation qui résume le credo des dirigeants économiques et politiques. Celle-ci se définit à partir de la croyance dans les bienfaits de l’élargissement des marchés nationaux et du marché mondial, et se traduit par les privatisations et l’élimination de tout ce qui est censé freiner la concurrence. Ces politiques ont plusieurs implications : la régulation devient le monopole des marchés financiers mondialisés, le marché mondial devient la référence des normes de consommation et de production, le travail est la variable quasi unique d’ajustement.

L’échec des politiques libérales qui ont prétendu régner sans partage sur l’économie mondiale est maintenant largement admis. Dans les rapports du PNUD, l’Organisation des Nations Unies dresse un bilan critique de l’évolution du monde : " En vingt ans, dans plus d’une centaine de pays du Tiers Monde et de l’ex Europe de l’Est, on assiste à un effondrement de la croissance et à des baisses de niveau de vie plus importantes et plus durables que tout ce qu’ont pu connaître les pays industrialisés lors de la grande crise des années 30… Près de 1,6 milliards de personnes vivent plus mal qu’au début des années 80, souvent avec moins de un dollar par jour…Le remboursement de la dette absorbe souvent entre un quart et un tiers des recettes publiques déjà limitées et empêche les investissements publics, pourtant cruciaux… ".

Dès le début, les résistances ont montré les limites de ces politiques ; les émeutes de la faim se sont multipliées ; les luttes contre les politiques d’ajustement structurel se sont généralisées. A partir de 1994-95, la crise du modèle s’amorce et s’amplifie. Il s’agit d’une crise majeure de régulation. La régulation par les marchés financiers révèle ses limites. Les crises financières en Asie, en Amérique Latine et Centrale et en Russie sont venues le démontrer. La remise en cause de la régulation publique remet en cause le système lui-même. La corruption a pris des proportions gigantesques, elle est devenue structurelle ; les capitaux maffieux se sont infiltrés partout. La régulation politique est déficiente. L’affaiblissement des Etats a accru les conflits armés. L’hégémonie politique et militaire des Etats-Unis est pesante ; elle n’annule pas les conflits d’intérêts avec l’Europe, le Japon, la Russie, les pays du Sud. Le modèle néo-libéral n’a pas réussi à définir et imposer le cadre institutionnel et politique correspondant à la mondialisation. La Banque Mondiale, le FMI, l’Organisation Mondiale du Commerce sont de plus en plus contestées par les mouvements populaires et certains des Etats du Sud. Les conséquences de la dérégulation systématique ont mis en évidence la fragilité du système et les limites des institutions financières internationales. Après les luttes des peuples du Sud, les luttes sociales contre les politiques de précarisation en Europe, aux Etats-Unis, en Corée modifient les équilibres politiques. La convergence des mouvements écologistes, de consommateurs, de travailleurs à Seattle marque une étape dans la remise en cause de la direction néo-libérale de la mondialisation.

Les crises financières et les résistances des mouvements sociaux ont conduit à une crise majeure de la pensée libérale. Le débat sur les politiques s’ouvre à la Banque Mondiale entre les ultra-libéraux et les néo-keynésiens. L’affrontement a commencé avec l’analyse des crises financières et la contestation du rôle des institutions financières internationales ; les tenants de la régulation par les marchés financiers allant jusqu’à proposer de restreindre leur rôle. Le débat se focalise sur le rôle de l’Etat et les politiques sociales. Le raidissement des Etats, avec l’arrivée au pouvoir de coalitions clairement conservatrices, comme on peut le voir aux Etats-Unis ou en Italie donne l’avantage aux ultralibéraux. L’âpreté du débat, au-delà du durcissement, montre toutefois que la direction néo-libérale de la mondialisation n’est pas une fatalité. La dérégulation totale est un moyen, elle n’est pas forcément le but. Les marchés financiers ont leur logique ; ce n’est pas celle de l’ensemble des groupes financiers et industriels.

Le mouvement citoyen mondial a déjà obtenu des premiers résultats. Il a permis d’éclairer la mondialisation. Dans un premier temps, il a mis l’accent sur ses effets néfastes et mis sur la défensive ceux qui se flattaient d’être les hérauts de cette nouvelle modernité. Ensuite, il s’est attelé, à travers des débats parfois difficiles, à faire le tri dans la mondialisation, entre ce qui relève d’une tendance de l’évolution, lourde et contradictoire, et les conséquences de l’idéologie dominante, néo-libérale et revancharde, qui caractérise la phase actuelle de cette mondialisation. Enfin, il s’est attaché à soumettre à un débat public, critique et international, les systèmes et les mécanismes qui structurent le monde, sur les plans économiques et sociaux, politiques et militaires, culturels et idéologiques.

Le large mouvement de mobilisation et de contestation a aussi eu le mérite de dépasser le sentiment de fatalité et de faire ressortir les responsabilités. Il a mis en lumière les centres de décisions et les responsables : les institutions financières internationales, leurs dirigeants et leurs techniciens, qui définissent et imposent les politiques et les modes de régulation ; les Etats du Nord, et particulièrement les gouvernements des pays dominants qui se retrouvent au G7 et dans l’OCDE, qui orientent et contrôlent les institutions internationales dans le sens des intérêts des couches dirigeantes de leur pays ; ceux des gouvernants des pays du Sud qui se maintiennent au pouvoir par des régimes répressifs, qui participent de la corruption généralisée dans le monde et qui partagent les convictions de leurs aînés du Nord ; les marchés financiers et leurs opérateurs qui ont réussi à imposer leur logique de profit et de rentabilité dans les modes de pensée ; les entreprises multinationales qui tentent de réduire le pouvoir des Etats au maintien de l’ordre et à la protection de leurs seuls intérêts.

Le passage des résistances aux propositions

En mettant l’accent sur les responsabilités, la mobilisation a recréé un vaste mouvement d’espoir. Elle a redonné un souffle à l’idée qu’un autre monde est possible. Ce mouvement est perceptible dans la floraison d’idées et de propositions. Elle s’appuie sur la montée d’une expertise citoyenne qui s’ancre dans les mouvements, comme celle qui transparaît dans les Conseils scientifiques, celui d’ATTAC par exemple, les observatoires, comme l’Observatoire de la mondialisation qui travaille sur l’OMC, les comités d’orientation et de pilotage de la campagne IFI, le comité de partenariat avec des responsables du Sud dans la campagne dette. Ce mouvement est porteur d’une demande sociale et politique de recherche qui commence à peser sur les institutions de recherche et les universités et sur le débat intellectuel à travers les médias.

Les propositions avancées par chacune des campagnes font partie du débat public. Leur reprise par les autres campagnes permet de les approfondir et de les compléter. La campagne dette a mis en avant les propositions d’annulation, partielle ou totale ; la reconnaissance d’illégitimité et la coresponsabilité ; la limitation du service de la dette à une proportion des exportations ; la reconversion sous contrôle citoyen, etc. La campagne ATTAC insiste sur la taxe sur les transactions financières spéculatives ; sur l’utilisation de cette taxe pour l’accès aux services de base ; sur l’interdiction des paradis fiscaux ; sur la lutte contre la criminalité financière, etc. La campagne sur les IFI a mis l’accent le contrôle démocratique et la transparence ; sur l’évaluation indépendante et contradictoire, confiée au système des Nations-Unies, de l’intervention des IFI ; sur le refus des programmes d’ajustement structurel et des cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté ; sur le refus des conditionnalités et de l’imposition de l’extérieur et par le haut des politiques économiques et sociales ; sur la réforme radicale des IFI, etc. La campagne contre l’OMC met en avant le refus de la primauté de la marchandise ; la prééminence de la déclaration des droits de l’Homme sur le droit commercial ; le refus du rôle de l’Organe de règlement des différents ; la nécessité d’une instance de recours avec un droit de saisine des citoyens, etc.

Il convient de resituer les campagnes par rapport à l’ensemble des mobilisations. Les campagnes sur la mondialisation s’inscrivent dans un mouvement beaucoup plus global. Les groupes ATTAC, par exemple, se mobilisent sur les fonds de pension, les retraites, la santé ; d’une manière générale sur tous les thèmes sociaux et culturels. Il y a là une logique, puisque la mondialisation se présente comme la tendance générale, tous les problèmes peuvent s’y référer et chaque question d’importance est une manière d’interpeller la mondialisation et de montrer qu’on peut agir sur son évolution. Dans cette mobilisation, certaines couches sociales sont particulièrement actives, notamment parmi les jeunes, les femmes, les paysans, etc.

Plusieurs occasions sur la scène internationale ont permis d’approfondir les propositions, de renforcer leur cohérence. La conférence sur le financement du développement, en juin 2002, a permis de décliner les questions centrales du débat : l’impossibilité de financer le développement avec le poids de la dette, la liaison entre le commerce international et le financement, le rôle des institutions financières, le poids déterminant des marchés financiers, le rôle des entreprises multinationales dans l’investissement, la discussion sur l’aide publique au développement, la nécessité des taxes sur les transactions financières et des écotaxes, la place des politiques fiscales dans l’égalité des droits, l’importance de la corruption, des paradis fiscaux et de la criminalité financière. En septembre 2002, la conférence RIO+10, devenue conférence de Johannesbourg sur le développement durable, a été l’occasion d’un débat international sur la nature du développement et les politiques de développement.

Le passage des résistances aux propositions pose toute une série de questions au mouvement citoyen mondial. Parmi celles-ci, se pose la question de l’articulation entre les échelles d’intervention, le niveau local, le niveau national, le niveau des grandes régions et le niveau mondial.

Le niveau international, et peut-être mondial est déjà un niveau déterminant sur le plan économique et militaire. C’est au niveau mondial que se formalise la contradiction majeure entre le Nord et le Sud et la question des institutions internationales. La construction d’une opinion publique mondiale est indispensable à une progression politique qui ne se réduise pas aux institutions inter-étatiques et aux représentants du pouvoir économique. Cette importance de l’échelle mondiale n’annule pas les autres échelles. Du point de vue des mobilisations, l’intervention à l’échelle mondiale passe par les mobilisations locales et nationales.

Le niveau local est celui de la démocratie de proximité, du développement local, de l’égalité d’accès aux services publics locaux ; il est aussi l’espace de la rencontre entre les mouvements citoyens et un autre des acteurs nouveaux, les municipalités et les collectivités locales. Le niveau national des mobilisations présente un double intérêt ; c’est l’espace des politiques publiques et des péréquations nécessaires à l’égalité. D’une part, il permet une liaison directe entre les campagnes et les différents mouvements sociaux ; d’autre part, il permet de mettre en cause de manière plus efficace la responsabilité des gouvernements nationaux. De ce point de vue, de nouvelles formes de débat citoyen associant les associations, les syndicats et les mouvements, le débat d’opinion à travers les médias et le débat parlementaire renouvellent le débat politique.

Les discussions menées à partir des campagnes ont confirmé la pertinence de l’échelle européenne. Entre le niveau national et le niveau mondial, les grandes régions géopolitiques occupent une position contradictoire. Elles sont, par bien des manières des vecteurs de la mondialisation dans sa version dominante néo-libérale ; mais elles sont aussi le support d’une contre-tendance, porteuses de possibles alternatives. L’Union Européenne, la plus avancée dans son intégration politique, de toutes les grandes régions géoculturelles accuse particulièrement cette contradiction ; d’où l’intérêt particulier de l’échelle européenne pour les mobilisations.

Des propositions aux alternatives

Cette capacité de proposition démontre l’importance du mouvement, de son inventivité et de ses capacités sociales et politiques, intellectuelles et citoyennes. Mais, une multitude de propositions ne constitue pas un programme, ne suffit pas pour esquisser une alternative. C’est le sens qu’il faut donner au passage de Seattle à Porto Alegre. La volonté de créer l’espace international de l’articulation entre les mobilisations et l’élaboration.

Le débat sur les propositions est ouvert dans le mouvement. Surtout dans une période où la crise de la pensée libérale ouvre un nouvel espace de réforme du système dominant. A chaque période, en situation, il y a des mouvements de réponse aux conceptions dominantes et aux politiques de développement qui leur correspondent. Elles vont des luttes et des résistances à des contre-propositions de différente nature ; de l’aménagement du système à des réformes radicales, voire alternatives. Les propositions ne sont pas récupératrices ou révolutionnaires en elles-mêmes ; ce sont les situations qui permettent de juger de leur intérêt et de leur nature ; c’est leur inscription dans une stratégie qui les caractérise et qui leur donne un sens. La discussion des propositions relève du débat politique et non de la théologie. Ces réponses trouvent leur écho dans le débat international. Elles sont aussi recyclées par les institutions dominantes, après avoir été soulagées de leur charge subversive, et servent à faire évoluer et à adapter les politiques de développement. Mais, ces récupérations, si elles permettent d’affiner les politiques, peuvent affaiblir la cohérence du modèle et légitimer la recherche de conceptions alternatives.

Dans la construction des alternatives, il faut revenir aux fondements du modèle dominant néo-libéral. Pourquoi, et comment, le modèle néolibéral s’est imposé ? Il faut pour le comprendre partir du modèle social-libéral dominant, à partir de 1945, le modèle de la régulation fordiste. Ce modèle est élaboré dans la période qui sépare les deux guerres mondiales. Le capitalisme est confronté à quatre défis : par rapport à la révolution de 1917, il lui faut trouver d’autres méthodes que la répression pour faire face à la montée des luttes ouvrières ; par rapport à la crise de 1929, il lui faut trouver de nouvelles formes de régulation ; par rapport à la montée des luttes de libération, il lui faut accepter un nouveau système international ; par rapport à la montée du fascisme, il lui faut imaginer un autre horizon que le totalitarisme.

Le modèle néo-libéral est en fait un modèle de reconquête. Il démontre que la bataille intellectuelle est une des formes de la lutte sociale. Il a tiré les leçons des échecs et des faiblesses des modèles précédents pour proposer une nouvelle cohérence. Il a tiré profit de la contestation géopolitique du modèle soviétique qui s’est effondré définitivement en 1989 ; il a réduit, à travers la gestion de la crise de la dette, les marges d’indépendance obtenues par la décolonisation ; il a remis en cause les avancées sociales du salariat, à travers les politiques de précarisation et la mise en crise des systèmes de protection sociale. Cette évolution a démontré que les dynamiques à l’œuvre dans les sociétés ne sont pas seulement économiques, elles sont aussi sociales, politiques, idéologiques, culturelles, militaires.

Le mouvement citoyen mondial construit une alternative autour d’une ligne directrice, celle du respect des droits. Dans chaque société et au niveau mondial, la prise de conscience de l’impasse portée par le modèle néo-libéral et l’ajustement structurel progresse. Une contre tendance chemine dans le droit international. L’idée qu’il est possible de réguler l’économie et les échanges à partir du respect des droits ; des droits civils et politiques autant que des droits économiques, sociaux et culturels.

Dans chaque mobilisation, cette référence aux droits est de plus en plus centrale. Elle s’impose dès que l’on admet que l’objectif des mobilisations n’est pas de définir les politiques et les institutions idéales ; de mimer le pouvoir alors qu’on ne l’a pas. Il est de rappeler les valeurs et les principes, d’exiger les garanties, de contrôler la mise en œuvre. Il est aussi de prendre des initiatives et de protéger l’autonomie des mouvements et des pratiques populaires. L’avancée des droits est la ligne directrice qui s’impose dans chaque mobilisation et qui leur est commune.

La mobilisation des sociétés pour la défense et les garanties des droits économiques, sociaux et culturels est la première forme de la mobilisation pour le développement. L’universalité des droits est reconnue. En tenant compte de la spécificité des situations, tous les droits, dans leur principe, devraient être considérés d’application immédiate. Cette approche peut être concrétisée. Assurer le respect des droits économiques, sociaux et culturels commence en garantissant, à tous, l’égalité d’accès aux services collectifs de base. Ce qui implique la prise en compte des différents niveaux : locaux, nationaux et mondiaux. La discussion ne porte pas tant sur l’importance et sur l’existence des services collectifs, admise par tous. Elle porte sur les politiques d’accès, les formes d’organisation, l’articulation avec le marché et le rôle des différents acteurs, le financement des services de base, dans l’hypothèse de l’égalité d’accès.

C’est à Seattle, dans la mobilisation pour la remise en cause de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qu’une idée simple s’est dégagée : le droit international ne peut pas être subordonné au doit des affaires. Cette évidence est issue de la remise en cause de l’Organe de Règlement des Différends (ORD) qui est au cœur de l’OMC. A l’origine de cette prise de conscience, le fait que l’ORD puisse juger en dehors des accords multilatéraux sans qu’il y ait de recours possible. La proposition qui se dégage est de soumettre toutes les institutions internationales au droit international et d’obtenir la mise en place d’un système international de plaintes, d’un recours pour les citoyens.

Le fondement du droit international, ne peut être que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. A cette condition, le droit international peut-être porteur d’une nouvelle modernité. Il permettrait alors aux mouvements citoyens dans chaque pays de se mobiliser pour faire avancer les situations. Il permettrait aux citoyens d’avoir un recours si leurs droits sont violés. Les Nations Unies peuvent s’ouvrir à la complexité des sociétés, reconnaître les acteurs émergents, leur donner une légitimité. Ils peuvent encourager les Etats à garantir les droits et à renforcer par là même leur légitimité. Voici la base d’une refondation des Nations Unies.

Le mouvement citoyen mondial a chemin faisant définit les principes nouveaux qui doivent fonder les politiques économiques et sociales. Le refus de subordonner l’égalité et la lutte contre les discriminations à la croissance. La prise en compte des différences de situation, des inégalités, des formes de domination et d’oppression n’est pas une question secondaire, une conséquence malheureuse qu’il faudrait corriger. Elle fait partie des objectifs de la transformation sociale et la caractérise. La légitimité de la mobilisation internationale peut s’appuyer sur des orientations qui concrétisent les principes d’une alternative et peuvent donner leur cohérence aux propositions. Ces orientations sont : la redistribution internationale des richesses ; le droit international et la possibilité de recours pour les citoyens ; le contrôle démocratique des instances de régulation ; la coresponsabilité entre le Nord et le Sud ; la subordination de la logique des marchés aux respects des droits de l’Homme.

On peut répondre à l’idée simple, voire simpliste, que la libéralisation permet de répondre à tout, qu’il suffit de faire confiance au marché, de privatiser et de favoriser le capital international, seul porteur d’efficacité et de modernité. La réponse est que la modernisation progressiste est celle du respect, de la garantie et de l’approfondissement des droits fondamentaux ; que les droits économiques, sociaux et culturels permettent la régulation la plus intéressante des marchés, que la nouvelle politique économique est celle qui organise l’accès de tous aux services de base, la satisfaction des besoins fondamentaux et des aspirations populaires.

L’ancrage du mouvement citoyen mondial

Le mouvement citoyen mondial reconstruit son ancrage en s’inscrivant dans l’histoire longue, celle de l’émancipation des peuples. Avec les mouvements des peuples du Sud et les mouvements de solidarité internationale, il se situe dans les luttes de la décolonisation inachevée et de la reprise en main par les pays dominants, qui sont certainement par une simple coïncidence, les héritiers des anciens empires coloniaux. C’est à Bakou, en 1920, au Premier Congrès des Peuples d’Orient qu’est ébauchée la stratégie d’alliance entre les mouvements ouvriers et les mouvements de libération nationale. La relation entre la question nationale et la question sociale est toujours d’actualité, même si la question mondiale vient en modifier l’articulation.

Rappelons cette citation de Aimé Césaire, extraite du magistral " Discours sur le colonialisme " de 1955 : " Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. Le fait est que la civilisation dite " européenne ", la civilisation " occidentale " telle que l’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial(...) ".

Le mouvement redonne une place stratégique aux syndicats de travailleurs et aux mouvements de solidarité sur les droits, le chômage, le logement, la santé, l’éducation. La situation a beaucoup changé depuis 1995 avec les grandes grèves en France qui s’inscrivent dans un mouvement international, comme on a pu le voir avec les mouvements sur les retraites en Italie et en Allemagne, sur les emplois en Corée du Sud, et aux Etats-Unis. Depuis, l’opinion publique a régulièrement refusé de se démarquer des travailleurs en lutte, que ce soit contre les licenciements ou contre la remise en cause des entreprises publiques. L’opinion publique, au-delà des syndicats, se retrouve dans le refus de la précarisation de l’emploi et de la remise en cause de la protection sociale.

La place des consommateurs et des écologistes est nouvelle. Leur convergence renouvelle les mots d’ordre et les formes de lutte comme on a pu le voir avec le boycott des compagnies pétrolières et les campagnes sur les conditions de travail et d’exploitation dans le Sud (éthique sur l’étiquette, commerce équitable, etc.). Les mouvements de femme jouent un rôle déterminant pour les droits, contre l’impunité, contre la guerre, contre les discriminations. Le mouvement paysan invente une nouvelle modernité en questionnant le progrès et les OGM, la sécurité alimentaire et la santé ; il renouvelle la stratégie de l’alliance entre ouvriers et paysans, centrale depuis la Commune, en la transposant à l’alliance entre les couches sociales rurales et les couches sociales urbaines.

Plusieurs questions sont en discussion dans le mouvement citoyen mondial confronté à de nouvelles situations. Après Gênes, le débat sur la violence et la nature des affrontements a pris un tour aigu. De Prague à Göteborg, le mouvement a du affronter une confrontation et une répression croissante de ses manifestations qui a pris à Gênes la forme d’une stratégie de criminalisation à l’italienne. Cette situation a ouvert une discussion sur la nature du mouvement, la cohabitation entre ses différentes composantes, sa capacité de construire son unité à travers sa diversité sociale et idéologique.

Dans le rapport entre l’ancrage historique et les nouvelles situations, plusieurs radicalités s’affirment dans le mouvement citoyen mondial. Il ne s’agit pas de courants mais de références qui sont souvent partagées par les mêmes composantes. A Porto Alegre en 2001, on a vu s’affirmer une radicalité qui, pour répondre à la mondialisation libérale, propose de mettre en avant la régulation publique et le renforcement des Etats par rapport aux marchés. Cette référence très forte en Europe du Sud et en Amérique Latine mêle des conceptions différentes du rôle de l’Etat et de ses responsabilités sociales, qui vont des références marquées aux identités nationales à l’internationalisme. Une autre radicalité avance, pour répondre à la mondialisation libérale, l’importance du " pouvoir des pauvres " (en anglais, " empowerment of the poor ". Cette référence très forte dans les cultures anglo-saxonnes et en Asie met l’accent sur l’autonomie par rapport aux Etats et sur l’innovation locale et associative ; elle mêle des conceptions différentes sur le rapport aux marchés, à la régulation publique et aux institutions. Une troisième radicalité avance, pour répondre à la mondialisation libérale, la nécessité de se situer dans une conception clairement anti-impérialiste et antiraciste. Cette référence, très présente dans la culture afro-asiatique qui avait donné naissance au non-alignement, mêle des conceptions très différentes sur la nature du système international, la nature des Etats et des régimes dans les pays du Sud, les références culturelles, religieuses et idéologiques. Le prochain Forum Social Mondial, à Porto Alegre en 2002, sera l’occasion de confronter ces différents points de vue.

Le mouvement citoyen mondial après le onze septembre 2001

Les événements depuis le onze septembre 2001 ont créé une nouvelle situation marquée par l’incertitude. Quelles en seront les conséquences pour le mouvement citoyen mondial, et corrélativement, qu’est-ce que le mouvement citoyen mondial peut apporter par rapport à cette nouvelle situation ?

Le mouvement citoyen mondial est porteur d’une perspective qui est antagonique avec une représentation binaire et mortelle de guerre des civilisations. Il ne peut que refuser la vision de mondes fermés, homogènes et uniformisés ; de rappeler la richesse des civilisations, la diversité des peuples du monde et de leurs cultures, la complexité des situations, des géographies et des histoires. Du point de vue géopolitique, cette bataille n’est pas perdue d’avance. Elle pourrait rencontrer l’intérêt de l’Europe et des grands pays du Sud.

Les pays du Sud ont tout intérêt à refuser tout alignement. L’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, ont démontré sur la question des médicaments contre le SIDA qu’ils refusaient de subordonner le droit à la santé aux droits des affaires et à l’OMC. On ne voit pas pourquoi ces pays, la Chine et bien d’autres accepteraient de se laisser enfermer dans une représentation bipolaire opposant l’occidentalisme à l’islamisme. Pour les pays du Sud, un réaménagement géopolitique général s’impose qu’il faudra bien accepter de négocier. Le processus qui pourrait contribuer à une sortie positive des incertitudes repose sur quatre propositions : la réduction des inégalités sociales et la redistribution des richesses, la lutte contre les discriminations et pour la dignité reconnue, la démocratisation des Etats et la régulation publique en fonction de l’intérêt général, la démocratie participative et la consolidation de ce que l’on appelle, faute de mieux, les sociétés civiles. La négociation peut être ouverte à partir des propositions avancées par la CNUCED et les mouvements citoyens en marge des grandes conférences des Nations Unies : redistribution, fiscalité mondiale, taxation des capitaux spéculatifs, instance de recours, accès aux services de base, annulation de la dette, prévention et règlement des conflits.

L’Europe est à la croisée des chemins. Elle peut en s’alignant, et en participant à une croisade occidentale donner raison au pire. Elle peut en réaffirmant son autonomie participer pour le meilleur dans la reconstruction d’un nouvel équilibre géopolitique et dans une réforme ouverte des Nations Unies. C’est dans ces conditions qu’elle surmontera sa crise et qu’elle construira sa légitimité auprès des peuples du monde, y compris les peuples de l’Europe. Ce serait l’intérêt de l’Europe, instruite après les guerres du Golfe et du Kosovo des inconvénients de l’unilatéralisme. Pour l’instant ce n’est pas la voie qu’a choisi l’Europe, elle a toujours préféré l’alliance atlantique par rapport au Sud et elle a surtout été soucieuse de tirer profit de sa position dominante dans l’économie mondiale néo-libérale.

Le mouvement citoyen mondial est porteur d’une perspective qui est confirmée par l’évolution actuelle. Il oppose le droit à la force, à la domination et à l’injustice. Le droit peut l’emporter, dans chaque société et au niveau international. Les campagnes internationales qui associent directement le Nord et le Sud proposent des alternatives dont on peut mesurer aujourd’hui la pertinence. Les choix dépendent de la mobilisation citoyenne et de sa capacité à s’inscrire dans un mouvement international, à se saisir des questions en débat, à articuler les résistances au cours libéral de la mondialisation et la construction d’un projet social. La question difficile pour le mouvement citoyen est celle de sa capacité à se situer à l’échelle des enjeux, à l’échelle du monde. Il doit pour cela construire un nouveau rapport entre les institutions publiques et les mouvements sociaux, accepter de prendre en charge la paix du monde et sa reconstruction.

Le mouvement citoyen mondial a remporté un premier succès. Les mobilisations des dernières années ont permis une prise de conscience de la réalité du monde et ont mis en évidence les inégalités et les injustices. Elles ont contribué à ouvrir des perspectives et des espoirs. Aux yeux des peuples et de l’opinion mondiale d’autres solutions sont possibles et la méfiance par rapport aux sollicitations désespérées est plus grande. Ces mobilisations ont aussi affaibli la légitimité des dirigeants du monde et les ont contraints, pour l’instant, à prendre en compte leurs limites et à ne pas adopter les solutions extrêmes. La référence au droit dans le règlement des conflits se réfère à la justice par rapport à la vengeance et à la punition collective. Cette référence au droit s’impose dans la situation et permet de préparer l’avenir.

Pour la première fois depuis bien longtemps, des mouvements citoyens se saisissent directement des enjeux mondiaux. Ils sont à la recherche de la citoyenneté mondiale, de l’opinion publique internationale, de la conscience universelle. Leur exigence intellectuelle et politique peut être déterminante. La solidarité internationale entre les peuples est une réponse à l’idée absurde, et mortelle, de la guerre des civilisations. Un progrès peut naître dans la capacité de surmonter une épreuve. Pour faire avancer la civilisation, il faut s’attaquer d’abord à la barbarie que constitue l’ordre injuste du monde.

Le mouvement citoyen mondial et la montée des populismes

La période est marquée aussi par la montée des mouvements identitaires, populistes et intégristes de toutes natures. En France, le 21 avril, la présence d’un candidat fasciste au deuxième tour des élections présidentielles, même si elle a suscité un considérable sursaut de rejet dans toute la société, est venu confirmer et amplifier la montée des droites populistes et fascisantes en Europe. Elle a rappelé qu’il n’y a aucune linéarité entre la progression du mouvement social et citoyen et sa traduction sur la scène politique. Le mouvement citoyen mondial est confronté à la nécessaire réinvention du politique.

Cette situation illustre douloureusement l’analyse de Gramsci quand il écrivait : " le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair obscur surgissent les monstres ". L’ancien monde est en crise, et la crise du néolibéralisme met en évidence les limites du capitalisme en tant que mode de production dominant. Mais son dépassement n’est pas fatal, si le nouveau monde ne s’affirme pas, il peut se régénérer en inventant de nouvelles formes comme il l’a montré dans les années trente ; il peut aussi conforter les monstres.

Les populismes fascisants et les divers intégrismes ne sont pas des accidents ; il importe de s’y attarder. Il faut pour les caractériser revenir sur la légitimation d’une pensée liberticide et moralisatrice. Cette pensée traduit un doute et un mal être, la peur de l’avenir. L’Humanité a peur pour son avenir ; les risques de toutes natures sont devenus majeurs et les réponses politiques paraissent impuissantes et dérisoires.

La mondialisation néolibérale accentue de manière fantastique l’insécurité et le sentiment d’insécurité. L’insécurité sociale qui résulte de la remise en cause du salariat, de la précarisation de l’emploi, de la destruction des systèmes de protection sociale, de la montée des inégalités. L’insécurité culturelle qui naît des mécanismes d’exclusion, des délires des purifications ethniques, de la montée du racisme et de la xénophobie, du rôle structurel des discriminations dans la ségrégation sociale. L’insécurité fondamentale qui naît des dangers pour la survie de la planète et de l’espèce humaine, de la réalité des risques majeurs de l’écosystème, des manipulations génétiques incontrôlées, de l’arrogance d’une modernité scientiste qui exclut une part croissante de la population mondiale. L’insécurité politique qui résulte de l’incapacité ressentie de maîtriser l’évolution des sociétés, de la primauté de la gestion des situations sur la transformation en profondeur des réalités, du désaveu général des élites, du recul dans le règlement pacifique des conflits, de la violence dans la reproduction des formes de domination et dans la nature des pouvoirs.

Pour mieux saisir l’utopie identitaire et régressive qui chemine et enfle dans cette situation, revenons sur le cas de la France. La présence de Le Pen au deuxième tour de la campagne présidentielle n’est pas anecdotique. Elle conforte, auprès d’une partie de l’opinion, la banalisation de ses thèses et de ses opinions. Elle lui permet aussi de prendre une option sur le débat idéologique, d’imposer les questions à traiter et la manière de les traiter. Pour apprécier ce que représente cet agenda et la manière dont est engagée la bataille idéologique, nous pouvons partir des cinq référendums proposés par Le Pen pendant sa campagne. Le premier référendum proposait le rétablissement de la peine de mort dans la lutte contre l’insécurité et le terrorisme. Le second référendum proposait de fonder sur la famille le redressement moral en interdisant l’avortement, en revenant sur les PACS et en valorisant, par le salaire familial, le rôle traditionnel de la femme. Le troisième référendum proposait de s’attaquer à l’immigration, de revenir sur la conception de la nationalité et de la citoyenneté en la fondant sur le droit du sang plus que sur le droit du sol, de remettre en cause des naturalisations en insistant sur les devoirs par rapport aux droits, d’organiser des départs massifs d’étrangers. Le quatrième référendum proposait de sortir de l’Europe en subordonnant la souveraineté nationale à une conception nationaliste étroite. Le cinquième référendum proposait de renforcer une conception de l’Etat autoritaire assumant sans mauvaise conscience son caractère répressif.

Voici donc le programme du populisme d’extrême droite. Même si on peut estimer que moins de 20 % des électeurs en France font le lien entre les cinq domaines et adhèrent à un programme fascisant cohérent, il faut admettre que sur chacun de ces points, des opinions plus larges peuvent se retrouver. Il faut donc veiller à ne pas être embarqué dans un saucissonnage consistant à persuader, question par question, de la cohérence et de la nécessité d’une idéologie régressive. C’est pourquoi il n’est pas acceptable de considérer qu’il s’agit des bonnes questions même si les réponses sont mauvaises. Bien sûr, il ne suffit pas de ne pas répondre à ces questions, il faut bien arriver à y répondre. Mais il faut aussi se demander pourquoi ce sont ces questions qui sont posées et de cette manière, impliquant une réponse inacceptable. Il y a beaucoup d’autres questions au moins aussi importantes, comme, par exemple, les inégalités, les exclusions, les discriminations, l’absence de libertés. Accepter de ne pas les prendre en compte dans le débat c’est accepter déjà le champ des réponses. C’est pourquoi, dans la bataille des idées, gagner par rapport à l’opinion la possibilité de définir les questions et la manière de les poser est une étape fondamentale. La question n’est pas secondaire. D’autant que la stratégie de l’extrême droite est de forcer la droite, et même une partie de la gauche, à se déterminer et à se définir par rapport à ses positions.

Pour lutter contre les nouveaux monstres, les alliances les plus larges sont à construire en réponse à la pensée liberticide. Pour autant, il est illusoire de penser répondre à cette utopie régressive et sécuritaire en abandonnant les projets de transformation sociale pour rassurer et rallier des couches sociales sensibles au sentiment d’insécurité. Plus l’extrême droite impose son idéologie, plus la course au centre s’enfonce à droite. Pour répondre à l’insécurité et à la crainte de l’avenir, pour que l’espoir l’emporte sur la peur, il nous faut pouvoir montre qu’un nouveau monde, meilleur, est non seulement possible, mais qu’il est aussi nécessaire.

Le mouvement citoyen mondial et la reconstruction du politique

Le mouvement citoyen mondial est gros d’un nouveau monde. Il construit ce nouveau monde à partir des pratiques multiples ; sociales, associatives et citoyennes. Il le construit à partir des résistances, sans oublier comme l’affirme Miguel Benassayag que " résister c’est créer !". Il le construit à partir de l’espace d’élaboration, de propositions et de confrontations que représente le forum social mondial et ses déclinaisons continentales, régionales, nationales et bientôt locales. Il lui faut aujourd’hui prendre à bras le corps la question du rapport à la scène politique traditionnelle. De ce point de vue, il est intéressant de délier deux dimensions, celle des projets politiques et celle des partis politiques.

La définition d’un nouveau projet politique est en gestation, mais la prise en compte de l’évolution des anciens projets et, dans certains cas leur deuil, n’est pas vraiment achevée. Il ne faut certainement pas négliger la montée des idéologies qui travaillent les sociétés ; même quand elles se veulent " en réaction " et prennent des formes de rappel à des ordres anciens, elles ne peuvent être appréciées en dehors des espoirs d’émancipation qu’elles cherchent à canaliser ou à contenir. Ainsi des idéologies nationales, nostalgiques de l’Etat-Nation idéel, par rapport à des revendications d’identité détournées en nationalisme. Ainsi des différentes tentatives de sécularisation de l’islam, par rapport à des revendications de dignité détournées en intégrisme. Ainsi des réaffirmations chrétiennes reliant le rappel au rigorisme religieux et l’appel à la justice sociale, par rapport à des revendications de morale détournées en moralisme.

Tout un travail reste à faire pour revisiter les projets politiques de dépassement du capitalisme et s’interroger sur leur épuisement et leur possible régénération. Le projet communiste, y compris dans ses déclinaisons d’extrême gauche, ne s’est pas complètement affronté à la dégénérescence de ce que Samir Amin a baptisé " le soviétisme ", à l’incapacité de penser la question des libertés dans la rupture et aux limites de l’avant-gardisme. Dans la dernière grande période du PCI, le Parti Communiste Italien, il y a déjà deux décennies, Berlinguer avait prévenu : "la force subversive de la révolution de 1917 s’est épuisée ". Le projet libertaire conserve de la vigueur ; il avait mis en avant dès le départ la question de la nature de l’Etat mais, précisément sur cette question il ne s’est pas vraiment renouvelé depuis la 1ère Internationale. Il demeure le seul courant qui affronte une vision radicale du rôle des individus et qui a su se nourrir de la révolution intellectuelle qui a charrié la psychanalyse comme on a pu le voir à travers les mouvements des années soixante. Le projet politique des Verts est encore émergent ; il correspond bien à un nouveau paradigme, celui du système-monde planétaire, du rapport entre écosystème et développement, de l’appréhension des générations futures. Il est le plus sensible à l’évolution de la pensée scientifique sur l’incertitude et le vivant ; mais il reste encore incomplet car si aucun projet politique ne peut se construire sans prendre en compte la question écologique, aucun ne peut s’y limiter et probablement choisir de la mettre au centre de sa problématique.

Il nous faut insister sur le projet politique social-démocrate, dans la mesure où les partis qui s’en réclament sont difficiles à contourner dans la question des alliances qui peuvent s’opposer aux courants de la droite, particulièrement dans ses affirmations populistes et fascisantes. Proposons là encore de séparer la question du projet politique de celui des partis. Partons de l’hypothèse que le projet historique de la social-démocratie est définitivement achevé ; cette hypothèse est avancée de plusieurs côtés, encore récemment par Pierre Rosanvallon. Ce projet s’opposait à l’idée de la nécessaire transformation révolutionnaire en proposant le dépassement par la réforme. Il impliquait une puissante organisation de la classe ouvrière capable de négocier à travers les syndicats ; la promotion de propriété sociale à travers les nationalisations, les mutuelles et les coopératives ; l’Etat-Providence. La crise du projet communiste et l’effondrement du soviétisme réduit les capacités de négociations et cette vision n’intègre plus les transformations profondes du mode de production capitaliste et des rapports de classes liées, notamment, à la nouvelle phase de mondialisation.

L’achèvement du projet d’un dépassement du capitalisme par une réforme progressive est une nouvelle donnée du rapport entre mouvement social et mouvement politique ; le projet social-démocrate n’est plus une position stable. Quels sont alors les projets compatibles avec le cadre existant de l’économie mondiale. Le projet néo-libéral dominant évolue de plus en plus comme un projet plus conservateur et autoritaire que libéral. Il est représenté par la politique économique et sociale de Bush aux Etats-Unis. La référence au marché paraît alors comme une référence pour faire passer des politiques autoritaires et répressives correspondant aux alliances de classes recherchées. Le projet social-libéral est candidat à sa succession. Même s’il est compatible avec la mondialisation néo-libérale Il n’est pas de même nature. Il partage la priorité à l’efficacité et aux politiques de croissance attribuées au marché. Il prend acte de l’ajustement au marché et des contraintes internationales et propose une alliance de classes et des politiques économiques et sociales compatibles. Il redéfinit le rôle de l’Etat et la conception des services publics fondés sur les filets sociaux et des politiques spécialisées pour les pauvres. C’était la politique Clinton, c’est plus directement la politique de Blair.

Le rêve des néo-keynésiens d’une politique stable de revenir à un Etat-Providence se heurte à l’achèvement du projet social-démocrate et à la différence de nature avec le projet social libéral. La rupture porte sur le rapport entre les bases sociales et le projet de transformation sociale. C’est sur la question de l’exclusion, des discriminations, des inégalités que se fait la différence. C’est une question de conception ; entre une société avec moins d’exclusions et une société sans exclusion. La conversion au libéralisme et l’intériorisation des contraintes découlent de l’idée qu’une société sans exclusion n’est pas envisageable dans un avenir prévisible.

Cet achèvement du projet social-démocrate interpelle aussi les conceptions de l’extrême gauche fondées sur le débordement. Si le projet perd toute référence au dépassement du capitalisme, la discontinuité l’emporte. La division du travail entre gauche de gouvernement et gauche de contestation devient plus difficile. La nouvelle distinction portera moins sur le fait que la gauche de gouvernement ne va pas assez loin, qu’elle trahit les attentes. La définition d’un projet alternatif devient déterminante.

L’évolution des projets politiques n’épuise pas celle des partis politiques. Ce n’est pas parce que le projet social démocrate est achevé que le parti socialiste, ou les partis socialistes dans le monde vont disparaître subitement. D’abord parce qu’il y a une forte inertie historique, ensuite parce que l’idée qu’un parti modérément réformiste et social est nécessaire n’a pas perdu de son actualité. Mais, la place du parti socialiste change et l’ouverture d’un nouvel espace politique, celui d’une transformation sociale radicale, prend une plus grande acuité. Le parti socialiste a encore de beaux jours devant lui en tant que parti de gouvernement. Comme le parti radical qui a incarné le projet républicain, il a survécu à l’obsolescence de ce projet dans sa confrontation au projet socialiste ; une queue de comète peut occuper l’espace longtemps après le passage de la comète. Cette perception nous libère d’une certaine manière dans nos rapports avec les partis socio-démocrates ; nous pouvons apprécier l’intérêt qu’ils peuvent présenter dans certaines situations sans être encombré par ce sentiment bizarre, par la désillusion constante alors même qu’on ne se faisait plus aucune illusion.

L’achèvement du projet social-démocrate et la banalisation des partis socialistes rendent plus forte l’actualité de la construction d’un nouvel espace politique correspondant aux avancées du mouvement citoyen. Certains estiment déjà qu’il faut donner la priorité à la construction d’une gauche plus à gauche, moins libérale et plus attentive aux intérêts des couches populaires et à l’alliance entre les salariés et les exclus. D’autres considéreront que la priorité est de construire une gauche de la gauche capable de peser sur l’évolution et pour cela mener les ruptures nécessaires à la construction d’une nouvelle force politique. Pour ma part, et sans que cela soit nécessairement antagonique avec les deux autres approches, je donnerai la priorité à la construction de nouvelles modalités du rapport entre le mouvement social et le politique. Je me référerai donc plus volontiers à la conception que Gramsci avait de la construction d’un mouvement politique de masse. Prenons pour exemple le rôle que pendant l’affaire Dreyfus, le mouvement a joué en mettant les droits de l’Homme au centre du débat politique et en permettant à l’opinion de se saisir de ce débat politique. De même, dans les années trente, après la montée électorale de l’extrême droite et la tentative de coup d’Etat de 1934, le mouvement qui a amené les partis politiques divisés et réticents à mettre en avant un programme social, permettant ainsi la victoire du Front Populaire.

Il s’agit donc de s’interroger sur les espaces politiques qui en France contribuent au renouvellement du débat et des pratiques politiques. Citons notamment, dans le désordre : les syndicats et les mouvements sociaux confrontés à la remise en cause du salariat comme statu social et à la montée de la précarisation ; les mouvements des exclus qui mettent en avant l’égal accès aux droits notamment pour le logement, l’emploi, la liberté de circulation, la citoyenneté de résidence ; le mouvement paysan qui repose la question de la nature du progrès porté par la mondialisation, des risques majeurs d’une recherche scientifique orientée par le profit et qui réinvente les formes de lutte de la non-violence active ; les mouvements écologistes qui mettent en avant les droits des générations futures et les inégalités écologiques dans le monde ; les mouvements de contestation des formes dominantes des politiques et du système international qui posent la question de la mondialisation, de la redistribution et des paradis fiscaux ; le large mouvement de solidarité internationale qui pose la question de la solidarité internationale comme valeur et comme stratégie et qui propose le partenariat entre sociétés ; le mouvement de défense des droits humains, individuels et collectifs qui porte la défense des droits par les citoyens et qui élargit leur combat aux droits économiques, sociaux et culturels ; les mouvements féministes qui mettent en avant la lutte pour l’égalité et contre les discriminations ; le mouvement de lutte contre l’extrême droite qui pose la question des formes de résistance au racisme et à la xénophobie ; les mouvements qui posent, particulièrement au niveau local, la question du rapport entre la population et le territoire, entre la démocratie représentative et la démocratie participative ; etc. Tous ces mouvements contribuent à l’invention des valeurs d’émancipation et à la définition des programmes alternatifs qui permettront la reconstruction du politique.

L’évolution du politique ne se réduit pas à l’évolution des partis et des échéances électorales. Le désaveu du politique est plus profond que la déception provoquée par les pratiques de pouvoir et que la désillusion par rapport aux programmes proposés par les partis qui représentent les grands courants d’opinion. Le politique fondé sur les pratiques sociales et locales, les mouvements sociaux et citoyens, les engagements individuels n’a pas faibli.

L’émergence du mouvement citoyen mondial pose une question plus fondamentale dans le rapport entre le social et le politique. Il s’agit de la nécessaire réinvention des formes de la transformation sociale, des formes d’organisation, de l’avenir de la forme-parti. Rappelons la formule d’Immanuel Wallerstein quand il rappelait l’équation stratégique : il faut construire un parti, pour conquérir l’Etat, pour transformer la société. Le mouvement ouvrier, après en avoir débattu pendant des décennies, a reconduit cette équation qui avait servi à la bourgeoisie dans sa construction du capitalisme. Les partis gardent leur intérêt comme acteurs déterminants de la scène électorale dont on ne peut sous-estimer l’importance mais qui ne résume pas le politique. Peut-on pour autant encore séparer les partis des Etats et l’Etat reste-t-il le seul opérateur de la transformation sociale ? Comment penser le débat stratégique et les formes d’organisation à l’échelle mondiale ?


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