ONZE SEPTEMBRE ET GUERRE SANS LIMITE Onze septembre et guerre sans limite : une ananlyse géostratégique, parJasmer SINGH

, par  attac92

ONZE SEPTEMBRE ET GUERRE SANS LIMITE :
Une analyse géostratégique

par Jasmer Singh

1 Onze septembre, sans maquillage sentimental, comme événement militaire

1.1 La vision sentimentale du 11 septembre 2001

Selon la vision sentimentale du 11 septembre une bande de lâches, ressortissants étrangers d’états voyous, mus par la haine de la démocratie et de la liberté, ont détruit le World Trade Center, cœur symbolique de New York, et ont tué, dans des conditions atroces, plusieurs milliers d’innocents œuvrant paisiblement à la prospérité du peuple américain. La réponse du peuple américain a été magnifique. Les ruines des tours jumelles ont été érigées en lieu de pèlerinage et les américains ne reculeraient devant aucun des sacrifices que leur demandera leur courageux et sympathique président. Le président Bush, dont la popularité intarissable est démontrée par les sondages et les récentes élections législatives, a promis de son côté de mener une guerre sans limites pour écraser les états voyous et mettre leurs richesses pétrolières au service de la démocratie américaine.

Toutefois, les décideurs politiques américains, comme les militaires américains, savent que ce tableau ne correspond pas à une juste évaluation militaire des événements du 11 septembre 2001. Mais naturellement ils se gardent bien d’en faire part au public américain pour ne pas le déranger dans son envoûtement sentimental. .

1.2 Une évaluation militaire correcte des événements du 11 septembre 2001.

La destruction le 11 septembre 2001 du World Trade Center et d’une partie du Pentagone est, d’un point de vue strictement militaire, le plus grand exploit depuis la deuxième guerre mondiale. En effet, même si, comme exploit militaire, il est très inférieur aux attaques atomiques américaines sur les villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki, il est probablement comparable à l’attaque japonaise sur Pearl Harbour. Mais la vraie signification du 11 septembre est qu’il inaugure un nouveau type de guerre très proche de la guérilla. Que les événements du 11 septembre constituent bien un acte de guerre menée contre les Etats Unis à partir de l’étranger a été confirmé presque immédiatement par l’ONU sur la demande de l’ambassadeur français et un peu plus tard par L’OTAN sur la demande de son secrétaire général.

Quant aux acteurs du 11 septembre, Al-Qaida n’est pas un pays, mais une organisation internationale clandestine, créée pour promouvoir la tradition islamique du Jihad, et a donc comme base potentielle la population musulmane de tous les pays du monde. Les membres d’Al-Qaida qui ont participé à l’attaque étaient certes de détestables fanatiques mais, loin d’être des lâches, ils ont montré un degré de courage difficile à trouver parmi les soldats des armées régulières. Cette extraordinaire bravoure a rendu possible la transformation d’avions de lignes en armes de destruction massive et a ainsi permis l’instauration d’une nouvelle forme de guerre faisant une plus grande place aux combattants qu’aux armes. Enfin, les historiens admettront peut-être que Oussama ben Laden et ses principaux lieutenants ont ainsi acquis le droit d’être comptés parmi les plus grands stratèges et organisateurs de notre temps.

Le danger est désormais qu’un nombre toujours plus grand des coreligionnaires de ces fanatiques, les élèvent au rang de héros, ne se joignent à eux. C’est seulement en portant sur ces fanatiques un jugement impartial et lucide, dépourvu de toute sentimentalité, d’autosatisfaction et d’anathème, que nous pouvons espérer être écoutés par la majorité des musulmans et les convaincre de rejeter la vision du monde, tournée vers le passé, obscurantiste et haineuse, qu’une minorité de fanatiques veut faire triompher, pour embrasser une vision du monde, qui est la notre, tournée vers l’avenir, ouverte, éclairée et fraternelle, ne faisant aucune place ni aux impérialismes ni aux fanatismes.

2 La guerre sans limite n’est pas la conséquence logique du onze septembre

2.1 Position officielle américaine

2.1.1 Raisons de la position officielle américaine

Il y a plusieurs avantages pour les Américains à maintenir que la guerre sans limite est la conséquence directe des événements du onze septembre.
-  1° Cela leur permet, en institutionnalisant le 11 septembre 2001 ( nine-eleven sans préciser l’année, World Trade Center comme lieu de pèlerinage, etc.), de capter pour toujours la vague de sympathie qu’ils ont éveillée en 2001.
-  2° Cela leur permet de dire aux Européens : « faites la guerre sans limite avec nous, parce que vous êtes aussi exposés aux attaques de ce type que nous ».
-  3° Cela leur permet de jeter un voile sur leur hâte inavouée de s’emparer des ressources pétrolières du Moyen Orient et de l’Iran.

2.1.2 Quelques faits qui contredisent la thèse américaine liant la guerre sans limite au 11 septembre

De nombreux faits contredisent l’idée selon laquelle la guerre sans limites est la conséquence logique des événements du 11 septembre :
-  1° fait. Les Américains ont attaqué l’Afghanistan ostensiblement pour capturer ou tuer Oussama ben Laden, l’auteur présumé de ces événements ; pourtant, aujourd’hui, ils affichent une grande indifférence envers son sort.
-  2° fait. Le Pakistan est le seul pays islamiste qui non seulement a réellement des armes de destruction massive, mais aussi des scientifiques haut placés favorables aux thèses d’Al- Qaida. Il est donc le seul pays susceptible d’effectivement fournir ces armes à Al-Qaida. Mais ce pays, dépourvu de grandes richesses pétrolières, n’inquiète pas les Américains.
-  3° fait. L’Iraq, en revanche, qui ne possède pas la bombe atomique et dont les armes biologiques et chimiques avaient été détruites à 95% en 1998 (cf. Scott Ritter), mais qui a d’énormes ressources en pétrole, est le seul pays qui, pour le moment, empêche le président Bush de dormir tranquillement.
-  4°fait. En prononçant un discours devant le Sénat américain Al Gore, le concurrent malheureux de Bush à la présidence des Etats Unis, avait demandé que la guerre contre le terrorisme (Al-Qaida) ne soit pas sacrifiée à la guerre contre l’Iraq. Ce discours n’a pas reçu de réponse de la part de Bush.
-  5°fait. Les militaires américains admettent que la guerre engagée contre les terroristes est « asymétrique », ce qui a pour conséquence que chacun des adversaires frappe non pas l’adversaire désigné mais des cibles connexes. Mais la guerre sans limites serait symétrique, puisqu’il s’agirait de conflits classiques entre des pays possédant des armées régulières.
-  6°fait. Dès l’élection de Bush et le commencement de la récession début 2001, on parlait très sérieusement de la « unfinished war » (guerre non terminée) du Golf contre le même Saddam Hussein. Le 11 septembre a fourni une raison plus valable de repartir en guerre contre l’Iraq que le fait de ne pas l’avoir suffisamment mis à genoux lors du précédent conflit.

2.2 La vraie raison de la guerre sans limite

2.2.1 Changement de la géostratégie des Etats Unis depuis le 11 septembre

-  AVANT LE 11 SEPTEMBRE : La géostratégie adoptée était purement économique et commerciale, supposée ultra moderne (profits virtuels, etc.) . La puissance militaire américaine devait rester en arrière plan ; la domination américaine devait être assurée par les entreprises multinationales US dans un marché libre sous la surveillance de l’OMC. (Cette stratégie est bien connue d’Attac.)

-  APRES LE 11 SEPTEMBRE : Retour à la géostratégie classique. La puissance militaire Américaine est désormais au premier plan et doit, comme par le passé, ouvrir la voie aux entreprises multinationales et, tout d’abord, aux entreprises multinationales américaines du pétrole. (Contre cette « nouvelle » stratégie, Attac n’a pas encore trouvé de parade ; en effet, il n’y a eu aucune nouvelle forme d’action, aucun nouveau mot d’ordre d’Attac depuis le 11 septembre 2001 ; voir l’email d’ Alain Lecourieux du 2/4 juillet au C.A. d’Attac)

2.2.2 Pourquoi la géostratégie des Etats Unis a-t-elle changée depuis le 11 septembre ?

1° (Raison principale) Pour gagner l’indépendance énergétique. Mais aussi, et peut être surtout, pour gagner un ascendant sur les pays auxquels manque cette indépendance (pays d’Europe, Chine, etc.) et ainsi élargir les moyens de pression des Etats Unis pour y inclure ceux de l’Organisation des pays exportateurs de Pétrole ; cela représenterait évidemment un atout majeur, non seulement économique mais aussi géostratégique, pour les Etats Unis..
2° Pour sortir de la récession. Des centaines de milliards de dollars de dépenses militaires sont prévus. (Pourtant, la guerre du Golfe a eu un effet exactement opposé sur l’économie.)
3° Pour fixer l’attention du public ailleurs pendant la récession.
4° Pour pacifier les pays islamiques. (Mais est-ce que la présence chez eux de conquérants infidèles sera perçue par les populations musulmanes comme un témoignage d’amitié ?)

3 La guerre sans limites va donner lieu à des dizaines de « onze septembre ».

3.1 Les atouts des Etats Unis

-  Etre le pays le plus riche et le plus puissant du monde est certainement un atout.
-  Mais l’atout principal des Etats Unis est l’application avec maestria de deux principes militaires fondamentaux :
-  Premier principe militaire : faire croire qu’on est invincible tant dans le domaine économique que militaire et que toute résistance est futile.
-  Deuxième principe militaire : abattre ses adversaires non pas tout ensemble mais l’un après l’autre.
-  AINSI les Etats Unis trouvent devant eux :
-  D’une part, une Europe béate d’admiration et divisée entre la volonté de ne pas être entraînée dans une aventure aux conséquences imprévisibles et le désir de participer à la guerre sans limites pour partager le butin ( c.-à-d. le marché du pétrole).
-  D’autre part, un monde musulman divisé où chaque pays espère que les Etats Unis arrêteront le jeu de massacre et les annexions avant que leur propre tour n’arrive.

3.2 Les faiblesses des Etats Unis

3.2.1 Faiblesse économique des Etats Unis

Les proclamations répétées de l’invincibilité des Etats Unis par les Américains et par leurs thuriféraires européens depuis la récession de 2000 et l’élection de M. Bush cachent un sentiment non-avoué de vulnérabilité et d’échec.

Avec les affaires Enron, World Com etc., le capitalisme américain a perdu sa place de capitalisme de référence. D’autre part, dans un contexte où la majorité des entreprises américaines non encore démasquées ont probablement également recouru à des méthodes douteuses très semblables, les Etats Unis ne peuvent pas renouer, dans un proche avenir, avec la confiance des épargnants et la croissance. Enfin, le discrédit que jettent ces affaires sur le capitalisme américain force à s’interroger sur la crédibilité des rapports sur la phénoménale croissance américaine, élevée au rang de dogme ces 10 dernières années.

3.2.2 Faiblesse militaire des Etats Unis

L’immense supériorité militaire des Etats Unis repose essentiellement sur leur accumulation du plus grand stock d’armes de destruction massive de notre planète. Mais l’utilisation de telles armes de destruction massive n’est pas envisageable dans le cadre d’un conflit avec l’Irak ou un autre pays dit voyou. Par ailleurs, les avions volant à haute altitude, les avions sans pilote (drones), et les missiles, dont les américains ont fait usage dans la guerre contre l’Afghanistan, ne peuvent pas, non plus, assurer la conquête d’un pays sans l’intervention d’une armée de terre.

Dans la guerre contre l’Afghanistan la victoire a été assurée non pas par les troupes américaines, mais par les troupes de l’Alliance du Nord, comme le montre la prise des villes de Mazar-e-Sharif et de Kaboul, beaucoup plus rapide que ne le pensaient ou ne le voulaient les Américains. En ce qui concerne la conquête de l’Iraq, les Etats Unis comptent beaucoup sur la trahison des généraux et la lassitude de la population. Si ces deux espoirs leur font défaut, ils devront, soit financer la guerre et fournir eux-mêmes des troupes terrestres, soit trouver des alliés pour le faire.

La guerre du Golfe a été financée presque entièrement par l’Arabie Saoudite et le Koweit. Cette fois ci, les Etats Unis n’ont guère comme alliés que la Grande Bretagne, qui veut payer par le sang pour garder sa relation privilégiée avec les Etats Unis (propos de Tony Blair), et Israël avec Sharon qui veut bien fournir de la chair à canon pour les Etats Unis en échange de la permission d’opérer des transferts massifs de la population palestinienne vers d’autres pays arabes dans le cadre d’un règlement général de l’avenir politique de l’ensemble du Moyen Orient. Dans ces circonstances, comme les Etats Unis sont très désireux de s’adjoindre d’autres alliés, leur acceptation de deux résolutions au Conseil de Sécurité, l’une déjà adoptée et l’autre à venir après le rapport des inspecteurs, leur permet d’espérer qu’un plus grand nombre de pays s’associeront à eux dans la guerre contre l’Iraq au moment de la seconde résolution, même si elle est rejetée par le Conseil.

Pourtant , il n’est pas impossible que le président Bush, maintenant qu’il a obtenu la majorité dans les deux chambres du parlement américain, accepte le rapport des inspecteurs et se déclare satisfait de l’élimination par l’Iraq de ses armes de destruction massive. En effet, une amitié retrouvée avec Saddam Hussein est plus susceptible, à court terme, de relancer l’économie mondiale, qu’une guerre contre l’Iraq.

3.3 Conséquences prévisibles d’une guerre contre l’Iraq

Mais si les Américains choisissent la guerre, même s’ils sont victorieux contre les armées de Saddam Hussein, il y a toutes les raisons de croire que le gouvernement militaire américain de l’Iraq suscitera tôt ou tard un mouvement de résistance. (Déjà les islamistes montrent leur force en gagnant un nombre important de sièges aux parlements du Pakistan et de la Turquie, deux pays musulmans très fermement contrôlés par les Etats Unis.). En effet, dans l’après Saddam Hussein, la mémoire de l’attaque du 11 septembre servira d’incitation aux populations musulmanes d’Iraq à rejeter la domination américaine et la résistance prendra naturellement la forme de la guérilla. Or, selon une thèse bien connue remontant à Clausewitz (basée sur son observation que même Napoléon a été battu en Espagne) c’est toujours la guérilla qui gagne contre les armées régulières. Il est facile de comprendre pourquoi cette thèse, si démoralisante pour leurs soldats, a toujours été stigmatisée comme caduque par les officiers supérieurs occidentaux mais a toujours été re-vérifiée en Chine, au Vietnam, en Algérie et ailleurs. Qui plus est, cette fois les guérilleros ne seraient pas seuls et trouveraient des alliés objectifs dans des organisations telles qu’Al-Qaida, qui a montré sa prédilection pour des actions internationales contre les cibles stratégiques (USS Cole, ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie , World Trade Center et Pentagone, etc.).

4 Conclusion : que faire ?

Le soutien fourni par Al-Qaida aux résistants irakiens contre un éventuel gouvernement militaire américain de l’Iraq risque fort de généraliser cette résistance au plan mondial. A la sortie d’un tel conflit, le monde sera très différent de ce qu’il est aujourd’hui et il n’est pas du tout certain que les Etats Unis, et ceux des pays occidentaux qui choisiront de les suivre, en sortent grandis.

Lors d’un discours prononcé à la réunion de 22 septembre d’Agir Contre la Guerre, l’écrivain et militant marxiste Tariq Ali a suggéré qu’avec le rejet allemand de la guerre américaine contre l’Iraq on assistait peut être à l’avènement d’une nouvelle politique européenne indépendante de celle des Etats Unis. Beaucoup de choses vont donc dépendre de la France. La France se tiendra-t-elle fermement aux côtés de l’Allemagne après la deuxième résolution du Conseil de Sécurité ou va –t-elle chercher un gain illusoire en se mettant du côté des Etats Unis et de la Grande Bretagne ? Il faut tout faire pour prévenir cette seconde éventualité.

Boulogne Billancourt, 12 novembre 2002 Jasmer Singh

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