Mondialisation financière et terrorisme, René PASSET et Jean LIBERMAN

Mondialisation financière et terrorisme, René PASSET et Jean LIBERMAN, synthèse de Bernard BLAVETTE
samedi 15 mars 2003
par  attac92
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MONDIALISATION FINANCIERE ET TERRORISME
René Passet et Jean Liberman coll. Enjeux planète

Synthèse réalisée par Bernard Blavette

Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes en fin du texte

Le terrorisme en tant que tel n’est pas un phénomène récent ( Corse, Irlande du Nord, Pays Basque espagnol ) ; mais ces terrorisme là se déroulaient sur des territoires bien localisés, à l’intérieur des nations, et reposaient sur des revendications précises. Ce qui est nouveau depuis le 11 septembre, c’est la dimension mondiale et le caractère diffus autant qu’insaisissable du phénomène : ramifications dans de nombreux pays, absence de revendications….
Terrorisme ou résistance ? L’histoire montre que le même phénomène revêt l’une ou l’autre qualification, selon que le pouvoir contre lequel on se dresse reste encore en place ou qu’il a été renversé ( lutte contre l’occupation allemande lors du dernier conflit mondial ). Toute résistance serait-elle donc un terrorisme qui a réussi ?
Il ne faut cependant pas confondre ces deux notions, et l’on peut proposer deux critères, qui doivent être satisfaits simultanément, afin d’opérer la distinction :
§ La légitimité des fins : on ne peut confondre la cause d’un peuple qui lutte pour affirmer son droit à l’existence ou à la liberté, avec la contestation de ces même droit vis à vis d’un autre.
§ La légitimité des moyens : une vraie résistance combat des forces armées et non des populations civiles innocentes.
Le caractère terroriste de l’attentat de Manhattan ne fait donc aucun doute.
Mais ces critères nous permettent d’affirmer qu’il existe aussi des terrorismes d’Etat, lorsque celui-ci tolère l’existence de milices privées, et parfois même déploie ses propres forces militaires, afin de massacrer des populations civiles.

La doctrine du capitalisme néo-libéral est actualisée au début des années 1980 par une déclarations des pays du G7 connue sous la dénomination de « consensus de Washington ». On peut la résumer par les quatre points suivants :
§ Ouverture des frontières afin de libéraliser le commerce et la finance.
§ Déréglementation et privatisations.
§ Recul des dépenses publiques et des impôts au profit des activités privées.
§ Primauté des investissements internationaux et des marchés financiers.
En somme le déclin du politique et de l’Etat, au profit des intérêts privés.
Le prix Nobel d’économie américain Milton Friedman promettait la prospérité grâce à la libération des énergies individuelles, et la réduction des inégalités du fait que les capitaux se porteraient spontanément vers les lieux où les besoins étant les moins couverts, les perspectives de profit y seraient plus grandes.
En ce qui concerne la stimulation des activités la prophétie n’était pas fausse, mais la création de richesses n’a de sens que si elle profite à tous. Et c’est là que le bât blesse : les capitaux ne s’orientent pas vers les lieux où les besoins ne sont pas couverts, mais vers ceux où l’investissement est le plus rentable, c’est à dire les pays riches. De plus en allant et venant en fonction des anticipations de profit, ils déstabilisent les régions les plus vulnérables (Asie du Sud -Est en 1997-1998).
Le système sait produire mais non partager : les productions ( en moyenne suffisantes pour satisfaire les besoins fondamentaux de tous, à l’échelle de la planète ) se concentrent dans les régions favorisées, cependant que 815 millions de personnes restent sous-alimentées.
Par ailleurs en libérant les mouvements de capitaux de tout contrôle étatique, cette politique déplace le pouvoir économique de la sphère publique des Etats à la sphère privée de la finance internationale. Les fonds de pension, fonds de spéculation, banques, assurances contrôlent une masse de liquidités de l’ordre de 30 000 milliards de dollars, supérieure au produit mondial d’une année ; il n’y a donc pas de nations ou d’entreprise qui puisse résister à leurs pressions.
C’est donc une logique actionnariale de fructification rapide des patrimoines financiers qui caractérise désormais le système. Cela change tout car, contrairement au salaire et au profit qui, tout au long des « Trentes Glorieuses » dans les pays industrialisés se nourrissaient mutuellement ( c’est ce que l’on appelé « le compromis fordiste » ), le dividende ne se nourrit que des prélèvements qu’il effectue sur les autres revenus. Ainsi, le licenciement et la flexibilité permettent au capital de conserver pour lui-même les gains de productivité en évitant le partage. La réduction du temps de travail, qui bénéficierait à tous, se trouve compromise, car elle suppose un plus juste partage des gains de productivité entre le capital et le travail.
Cette course sans limite au profit à court terme épuise la nature, multiplie les déchets, détruit les régulations de la biosphère et menace donc le destin des générations futures.

Cette politique se déploie au moment où une formidable mutation technologique vient bouleverser les conditions économiques de la planète. Le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication ( NTIC ) déplace les moteurs du développement du champ de l’énergie à celui de l’immatériel : l’information, la formation, l’organisation, le savoir.
Cette « nouvelle économie » est incontestablement porteuse d’espérance :
§ car elle accompli des performances de productivité qui permettent, à la fois, d’envisager la couverture des besoins fondamentaux de tous les humains sur la planète et d’opérer la relève de l’homme au travail par la machine,
§ car elle réduit les quantités de matière et d’énergie nécessaires par unité de produit national, diminuant donc d’autant les pressions exercées par l’appareil productif sur le milieu naturel.
Mais toute évolution n’est en définitive que ce que les hommes en font, et celle ci a été mise au service de la satisfaction des ambitions et des besoins d’une minorité de privilégiés. Pire elle est devenue l’un des instruments favoris de la criminalisation accélérée de l’économie mondiale en permettant de transférer instantanément des capitaux douteux en n’importe quel point de la planète.

Le capitalisme néo-libéral est donc devenu insensé au sens propre : lorsque l’instrument économique se substitue à la finalité au lieu de la servir, les frontières entre le moral et l’immoral, le légitime et l’illégitime disparaissent. On voit alors prospérer une économie en marge de la légalité : paradis fiscaux, blanchiment de l’argent des activités criminelles, argent propre, argent sale, malversations, interfèrent de plus en plus étroitement.
Toutes les conditions étaient donc requises pour provoquer le désespoir puis l’action et la réaction des peuples :
§ réaction pacifique à travers les grandes mobilisations du mouvement social de Seattles à Porto Allegre
§ réaction sanglante qui culmine avec les attentats de Manhattan, et sur laquelle nous devons nous interroger pour tenter d’en conjurer le renouvellement

I - Le terrorisme , fruit empoisonné de la mondialisation libérale

Précisons tout d’abord qu’Al-Qaïda trouve ses racines non dans l’économie, mais dans une des formes les plus rétrogrades de l’obscurantisme religieux : à la fin du XIXe siècle, une tentative des théologiens égyptiens visant à ouvrir l’islam sur l’Occident et à le moderniser provoque une vive réaction du fondateur des Frères musulmans, Hassan Al Banna. Celui-ci propose alors une relecture du Coran favorisant ses versets les plus belliqueux et ranime le concept de Guerre Sainte. Nous retrouvons deux de ses idées maîtresses dans le mouvement actuel :
§ la guerre extérieure contre l’infidèle prend le pas sur le travail effectué sur soi-même ou djiad intérieur,
§ une culture de la mort fondée sur l’interprétation littérale d’un texte d’Al Banna par lequel les kamikazes justifient leur sacrifice.
Mais le terrorisme ne surgit pas du néant : il s’est trouvé un terreau, celui de la misère, de l’humiliation et du délitement des valeurs ; ce terreau s’est trouvé enrichi par un engrais, celui de l’argent de l’illégalité, du blanchiment et des paradis fiscaux.

A - Le terreau : la misère, l’humiliation, et le délitement des valeurs

1 - La misère :
54% de la population mondiale, soit 2,7 milliards de personnes vivent aujourd’hui avec moins de 2$ par jours et 1,3 milliards ( 22% de la population mondiale ) avec moins de 1$, seuil de pauvreté absolu.
1% de la population des Etats Unis concentre 38,1% de la richesse mondiale ; les 225 plus grosses fortunes du monde représentent l’équivalent du revenu annuel de 47% des plus pauvres, soit 2,5 milliards de personnes, et de simples individus sont désormais plus riches que des états.
Il faut aussi remarquer que le creusement des inégalités économiques, évidentes au Sud, mais qui n’épargnent pas les pays occidentaux (45 millions de pauvres aux Etats Unis), se transmet maintenant d’une génération à la suivante en fonction du milieu social.
De plus la précarisation croissante du travail est source de stress et d’agressivité permanents.
Ce constat accablant entraîne donc la désespérance et une perte des raisons de vivre.

2 - L’humiliation :
Le capitalisme néo-libéral se présente comme l’horizon indépassable de l’humanité et prétend donc s’imposer à tous. Mais derrière sa prétendue diffusion des Droits de L’Homme et de la démocratie, la société occidentale s’emploie moins à universaliser ses valeurs que son propre nihilisme qui se traduit par le cynisme du plus fort, l’avidité du profit, l’émiettement individualiste.
Les Etats Unis se comportent de plus en plus comme une puissance impériale imposant unilatéralement sa volonté à des états vassaux. Un exemple particulièrement flagrant nous est donné par l’organisation interne du FMI. Cet organisme, particulièrement puissant puisqu’il dicte aux pays pauvres les politiques à suivre à travers les Plans d’Ajustement Structurels, n’a d’international que le nom. Il a été crée selon les règles établies par le Trésor américain, et l’on serait étonné de le voir prendre des décisions qui contreviendraient aux intérêts des Etats-Unis : avec 17,5% des droits de vote, ce pays y dispose d’une minorité de blocage sur toutes les décisions importantes qui ne peuvent être prises qu’à une majorité de 85% des voix.
Ce comportement impérial s’est fortement accentué depuis les attentats du 11 septembre.
Hier on évoquait le couple démocratie- marché. Le premier élément exprimait le libre exercice, par le bulletin de vote, des volontés citoyennes sur le terrain politique. Le second était le lieu où s’affirmait la liberté des choix des mêmes citoyens, par le billet de banque, au plan économique. Aujourd’hui on assiste à un changement de paradigme : au couple démocratie-marché se substitue le couple sécurité-marché.
Cette dérive est extrêmement inquiétante car, appliquée à l’encontre du « mouvement social », elle peut permettre de réprimer toutes les velléités de contestation du système capitaliste néo-libéral.
Un monde se dessine où la démocratie et ses valeurs tendent à devenir de simples outils verbaux au service d’un régime hégémonique qui érige en fin ultime la sécurité du système en place.
On constate une absence totale de projet culturel et civilisationnel hors de la marchandisation progressives de toute les activités humaines.
Le mépris affiché et le laminage des cultures traditionnelles engendrent un désarroi et une perte de repères qui favorisent les poussées de violence intégriste.
A coté de ses indéniables bienfaits ( diffusion du savoir ou de la médecine ), la mondialisation s’est accompagnée, non seulement d’une paupérisation, mais aussi du « viol des cultures », et même parfois de la destruction de « l’histoire des peuples », poussant ceux-ci à la révolte.

3 - Le délitement des valeurs :
Dans notre monde déréglementé, livré à la seule logique financière des multinationales qui conduit à l’effondrement de pays ( Argentine ), ou de continents entiers ( Afrique), guerres, terreur et terrorisme ne sont-ils pas déjà omniprésents ? Dans ces pays où la mort par la misère et la violence fait partie du quotidien, les couches populaires ne sont pas forcément disposées à s’indigner outre mesure de la mort de quelques milliers de personnes quelque part en Occident. La mort se trouve donc banalisée, et la vie humaine en vient à compter pour peu de chose.
On peut constater plus largement au plan spirituel que la « promotion » affichée des moyens (argent, pouvoir,….) au rang de fins a entraîné la dégradation des « causes » politiques, autrefois rassembleuses, et des valeurs d’hier.
Même dans les pays riches l’exclusion et le chômage engendrent un délitement des valeurs et des raisons de vivre qui se traduit notamment par la banalisation de la corruption et la montée de la délinquance, de la violence et de la répression. En 10 ans, aux Etats Unis la population carcérale a plus que doublé passant de 750 000 à 1 750 000, soit en proportion sept fois plus qu’en France. Dans certains quartier la prison finit par remplacer l’allocation- chômage.
Nos valeurs de civilisation sont donc en train de se dévoyer dans des pathologies collectives telles que drogue, sectes ou fondamentalisme divers, lesquels constituent des viviers tout trouvés pour l’hyperterrorisme.
Derrière l’arsenal religieux qui légitime le djihado-martyrisme, il y a d’abord des individus déracinés, pour lesquels l’impossibilité de bâtir un projet de vie conduit à une fascination de la mort. ( 1 )

B - L’engrais : l’argent sale

Loin de constituer un dysfonctionnement du système, un phénomène comme l’hyperterrorisme en est au contraire le fruit naturel.
Selon le Programme des Nations Unies pour le Développement ( PNUD ), le Produit Criminel Brut (PCB ) atteint aujourd’hui au minimum 1200 milliards de $ ( PIB de la France 1333 milliards de $ en 2000 ). Plus généralement le PNUD estime que le PCB annuel s’élèverait au moins à 15% du commerce mondial.
On en arrive à un point où l’économie légale et l’économie criminelle sont de fait indissolublement liées, chacune ayant besoin de l’autre pour se développer. L’ essayiste suisse Jean Ziegler dans son livre « Les seigneurs du crime » va jusqu’à qualifier l’énorme développement du crime organisé de « stade suprême du capitalisme ». Pour le juge Jean de Maillard, nous avons désormais affaire à une société crimino-légale ( cf « Un monde sans loi ) où « dans de nombreux états, les dirigeants politiques ne sont plus que des chefs de bandes parmi d’autres ».
Aux Etats Unis le système fiscal favorise délibérément les entreprises américaines qui peuvent défiscaliser leurs exportations en passant par les paradis fiscaux.
A ce titre, l’affaire Enron (où les employés ont perdu à la fois leur emploi et les sommes versées pour leurs retraites) est symbolique mais non exceptionnelle, car elle fait lever le voile sur les bilans douteux de firmes aussi importantes qu’IBM ou Daimler Benz.
Les institutions internationales ne sont pas en reste : le G8 a fermé les yeux sur les détournements de l’aide internationale par le clan Eltsine.
La criminalité est doublement favorisée :
§ par l’ouverture des frontières à toutes les opérations financières,
§ par le maintien des barrières nationales limitant le champ d’action des polices.
Dans un tel système mafieux le terrorisme est particulièrement à l’aise pour prospérer ; il peut tout à son aise trouver des moyens de financement ( drogue, spéculation boursières douteuses….), blanchir les capitaux dans les paradis fiscaux, et les transférer où bon lui semble.

II - Pour maîtriser l’avenir : s’attaquer aux racines du mal

A - S’attaquer aux racines du pouvoir pour changer la logique du système :

Après une fugitive lueur d’espoir en une prise de conscience des responsables du monde, c’est à un renforcement des contradictions antérieures aux attentats du 11 septembre que nous assistons.
La question se pose donc des meilleures formes du combat politique à adopter contre la tyrannie du marché.
Deux attitudes s’opposent :
§ la prétention révolutionnaire à changer brutalement de société : quels que soient ses vices, un système fondé sur le droit représente toujours un compromis social provisoire qu’il est dangereux de rompre. Plus rien alors ne peut tenir la société si ce n’est la contrainte, qui, dans le passé, a débouché sur l’oppression et la dictature.
§ le réformisme « timoré » qui s’arrête au seuil des pouvoirs qu’il faudrait remettre en cause. Il s’agit en somme de gérer le système sans toucher à son esprit. Ce réformisme n’est qu’une illusion, une adaptation du système aux circonstances de son époque.
En revanche, le « réformisme radical » s’appuie sur le principe simple que l’important est de transformer la logique du système en changeant « à la racine » la nature des pouvoirs qui le régissent.
Lorsque à l’époque Fordiste des « Trentes Glorieuses » l’état détient le pouvoir, il peut, par la loi, orienter l’économie dans le sens de l’intérêt général (planification, contrôle des mouvements de capitaux ou de marchandises….). Mais depuis le début des années 80, le pouvoir s’est déplacé vers la sphère internationale des intérêts financiers privés, et c’est à l’échelle de la planète que la puissance publique doit reconquérir le contrôle du système économique pour le restituer aux citoyens.
Redonner donc à des ensembles territoriaux comme l’Union Européenne la capacité de maîtriser les mouvements de capitaux pour en réguler la circulation à travers leurs frontières, rétablir la suprématie de la finalité humaine sur l’économie et la finance qu’il faut remettre à leur niveau d’instruments, cela suppose que la loi marchande soit partout subordonnée au respect des normes sociales et environnementales sans lesquelles l’économie ne peut que détruire le milieu naturel qui porte les sociétés humaines et qui la porte elle-même, c’est-à-dire détruire sa finalité et s’autodétruire.

B - Modifier la logique du système pour transformer le terrain où s’épanouit le terrorisme :

On ne saurait mieux poser le problème que ne le fait Mary Robinson, ancienne Haut Commissaire des Nations Unies aux Droit de l’Homme : « La sécurité de l’être humain, rappelle-t-elle n’est pas une question d’armes, c’est une question de vie et de dignité » qui passe « par l’économie, la nourriture, la santé, l’environnement, la sécurité politique…… ». « Le combat contre la terreur doit être aussi une guerre menée contre le dénuement, la discrimination et le désespoir ».
La tache est immense : que faire ? Par où commencer ?
Remettre la finalité humaine au cœur de la décision et la finance à sa place d’instrument, cela signifie d’abord qu’il faut redonner un vrai sens à l’activité des hommes. Il n’y a pas d’une part la vraie rationalité qui serait celle de la marchandise et de l’argent et, d’autre part, la simple générosité bien respectable certes, mais irresponsable et irrationnelle, qui serait celle de l’humain. Il faut proclamer fortement l’existence d’une rationalité économique qui, pour reposer sur des fondements différents, n’en donne pas moins lieu à des critères de décisions aussi rigoureux que ceux fondés sur une simple logique des « choses mortes ».
L’action doit se situer à trois niveaux : international, national, micro-économique ( l’entreprise).
1 - Le niveau international :
D’abord se pose la question de la gouvernance mondiale face à l’impuissance de l’ONU, et à l’instrumentalisation des institutions financières internationales ( FMI, Banque Mondiale, OMC ).
Il faut donc mettre ces grandes institutions internationales sous le contrôle d’une ONU réformée (en particulier au niveau du fonctionnement du Conseil de Sécurité ), ce qui aurait pour conséquence notamment de les soumettre à la Déclaration Internationale des Droits de l’Homme de 1948.
Il faut aussi envisager la création d’institutions multilatérales complémentaires en vue d’assurer « l’état de droit économique international » ; on pense à une Organisation Mondiale du Développement Social, telle que l’envisage Ricardo Petrella, appelée à passer avec les nations un certain nombres de « contrats ». Ceux-ci légaliseraient la préservation des biens communs de l’humanité : physiques (eau, air, santé), sociaux (revenu d’existence), culturels (savoir, formation) ou moraux (justice), dont la garantie de l’accès à tous peut constituer un des leviers des plus efficaces de remise en question du totalitarisme marchand. Ces contrats pourraient se concrétiser, pour ce qui concerne le développement durable, par la prise en compte et la mise en œuvre effective des dispositions de l’Agenda 21, élaboré à Rio au cours du sommet de la terre de 1992, et des recommandations du dernier sommet de Johannesbourg.
Dans ces institutions internationales les pays pauvres doivent pouvoir occuper la place qui leur revient, en leur permettant notamment d’accéder aux capacités d’expertise.

Le combat contre la misère mondiale par des moyens dont les effets se feront rapidement sentir est aussi une priorité : il faut desserrer le nœud qui étrangle les nations les plus pauvres par l’annulation de la dette.
Il faut bien comprendre que les pays riches portent une part majeure de responsabilité dans son accroissement. Désireux de replacer leurs eurodollards puis leurs pétrodollards, ils ont incité, durant les années 1970, les pays pauvres à emprunter en leur offrant des taux d’intérêt extrêmement faibles. Mais en 1979, la Banque Fédérale des Etats Unis, afin de conjurer les risques d’inflation qui menaçaient l’économie américaine, a opéré une hausse drastique de ses taux d’intérêts, sur lesquels étaient indexés ceux des emprunts des pays pauvres. La charge est donc ainsi devenue insupportable pour ces derniers, et ceci d’autant plus qu’une part importante de cette aide avait été détournée au profit d’élites locales corrompues (souvent mises en place et soutenues par les pays occidentaux). En 1982, le FMI et la Banque Mondiale imaginaient d’autoriser ces pays à contracter de nouveaux emprunts afin de pouvoir honorer les remboursements des anciens, sous la condition qu’ils mettent en œuvre des programmes de rigueur budgétaires qualifiés de Plans d’Ajustement Structurels, les obligeant ainsi à sacrifier la mise en place des infrastructures indispensables à leur développement (2).
Les résultats de ce système pervers ne se sont pas fait attendre : la dette des pays pauvres, bien que remboursée au moins quatre fois par rapport à son montant de 1982, a été multipliée par quatre, et elle s’élève aujourd’hui à plus de 2400 milliards de dollars (3). Le flux annuel des intérêts et remboursements allant des pays pauvres aux pays riches s’élève à 350 milliards de dollars, alors que l’aide internationale des seconds aux premiers ne représente que 50 milliards de dollars. Paradoxe de notre temps ce sont les pauvres qui financent le développement des riches.
Tout en dénouant le nœud de la dette, il faut apporter de l’oxygène aux pays pauvres : l’aide internationale doit donc être renforcée.
Enfin il convient de réduire la pression concurrentielle, et de proclamer le droit des peuples à satisfaire par eux-même leurs besoins fondamentaux.

Une autre tâche majeure consiste à s’attaquer à la criminalisation de l’économie en agissant tout d’abord sur les mécanismes du blanchiment de l’argent sale.
Le contrôle international des mouvements de capitaux pourrait tout d’abord s’effectuer au niveau des « chambres de compensations » (comme Clerstream au Luxembourg qui est d’ailleurs impliqué dans divers agissements frauduleux) où sont réunies toutes les dettes et les créances que les banques possèdent les unes sur les autres, ce qui leur permet de ne régler que les soldes.
Par ailleurs il faut s’attaquer résolument aux paradis fiscaux, et les moyens ne manquent pas :
§ faire réellement appliquer les lois anti-blanchiment déjà existantes,
§ mettre en place de véritables espaces judiciaires internationaux comme le réclamaient déjà en 1996 les juges signataires de « l’appel de Genève ». En effet les criminels profitent de la multiplicité des réglementations nationales qui sont autant d’obstacles à la poursuite des enquêtes,
§ de façon plus radicale on pourrait ne plus reconnaître l’existence juridique des sociétés qui ont établi leur siège dans un paradis fiscal, ou des conventions qui s’y concluent (4).
Ces mesures sont relativement faciles à prendre, ce n’est qu’une question de volonté politique ; mais les intrications étroites entre les économies dites propres et sales explique sans aucun doute les réticences des gouvernements.

2 - Le niveau national :
Il s’agit de mettre en place une pluralité de structures (« économie plurielle ») conciliant le libre jeu des intérêts individuels avec la suprématie d’un intérêt général sur lequel se fonde l’existence d’un secteur public et d’un secteur de l’économie sociale et solidaire, l’un et l’autre irréductibles aux seules lois de l’économie marchande.
Il faut cesser de subordonner l’emploi aux exigences de la maximisation des revenus financiers, faire de la relève de l’homme par la machine l’instrument d’une libération (réduction du temps de travail qui a toujours été, dans le long terme, le facteur décisif d’augmentation du nombre de travailleurs occupés alors même que le volume total annuel des heures travaillées ne cessaient de décroître),repenser les mécanismes de la répartition dans une optique de justice distributive, en étudiant la mise en place d’un « revenu de citoyenneté ».

3 - Le niveau micro-économique :
Au niveau de l’entreprise il faut assurer la participation effective, et non point seulement symbolique, des travailleurs au pouvoir de décisions, et notamment aux conseils d’administration, poser la question du contrôle des citoyens sur les activités les concernant directement : sécurité au travail, risques environnementaux, délocalisations…

L’Europe constitue un espace au sein duquel pourraient se déployer efficacement nombres des initiatives que nous venons d’évoquer. A condition évidemment de renforcer l’union politique avant de l’étendre à l’Europe de l’Est, si l’on veut éviter d’en faire une simple zone de libre échange exposée au libre jeu du marché.

III - Conclusion

Nous venons donc de montrer l’inanité de l’idée selon laquelle la seule réponse au terrorisme consiste à s’engager dans une « guerre sans limite » de longue haleine. A ce jour aucunes des conditions qui ont favorisé l’apparition et l’expansion du terrorisme international n’a été remise en question. Si rien ne change, les mêmes causes produisant les mêmes effets, on peut craindre que, on ne sait quand, on ne sait où, on ne sait sous quelle forme, surviennent bientôt de nouveaux drames.
Le Mouvement Social, chaque citoyens, se trouvent aujourd’hui investis d’une responsabilité majeure : celle de contribuer à établir un rapport de force permettant, en imposant un changement fondamental des valeurs qui gouvernent notre monde, de stopper cette course à l’abîme.

Notes du rédacteur

( 1 ) « Si la résistance à l’impérialisme économique et culturel des pays occidentaux, et tout spécialement des Etats-Unis, a pris la forme d’un fondamentalisme religieux, c’est peut-être que les pays concernés par cet impérialisme ne disposaient d’aucune autre ressource culturelle mobilisable et capable de mobiliser - en partie parce que les pays occidentaux et leurs services secrets avaient travaillé inlassablement à combattre et à tuer dans l’œuf tous les mouvements culturels et progressistes.
Pierre Bourdieu. Interview donné au quotidien O’Globo ( Brésil ), novembre 2001.

( 2 ) « L’enjeu des Plans d’Ajustement Structurels est clair : éliminer définitivement toute trace des modes de vie traditionnels communautaires, et empêcher que le développement se fasse en empruntant une voie qui donnerait trop de place aux rapports non marchands, ou qui ferait appel à une régulation collective. »
Eric Toussaint ( président du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde ) et Arnaud Zacharie ( coordinateur du réseau scientifique d’ATTAC Belgique ), Dette et ajustement : Sortir de l’impasse Ed. Syllepse p. 17.

( 3 ) « La dette des pays pauvres ne représente qu’une très faible part de toutes les dettes contractées dans le monde : moins de 5% des quelques 45 000 milliards de dollars de dettes contractées à l’échelle planétaire. » ibid. p.19

( 4 ) Pour cela, il faudrait au préalable que soit clairement définie, au niveau international, la notion juridique de « paradis fiscal ». Actuellement une telle notion n’existe pas en droit international.


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