Notes de lecture n°12 - L’art royal et le petit prince, Franc maçonnerie et handicap - Francine Caruel & Jean Moreau

dimanche 8 janvier 2012
par  Jean-Paul Allétru
popularité : 21%

Notes de lecture 12
janvier 2012

Les « Notes de lecture » sont une publication apériodique.

L’art royal et le petit prince
Franc-maçonnerie et handicap 

Francine Caruel & Jean Moreau
Editions Detrad aVs
200 pages 19 €
Novembre 2010
(notes de lecture de J-P Allétru)

Francine Caruel et Jean Moreau sont tous deux Francs-maçons, parents d’un enfant autiste.

« Le handicap est au cœur de la condition humaine et même, selon nous, au cœur du voyage maçonnique », écrivent-ils.

« La personne en situation de handicap nous fait réfléchir dans les deux sens du terme : elle nous renvoie à nous-même et incite à nous dépasser pour surmonter la peur de l’autre. Une image, dans un premier temps, insupportable, peut ainsi nous amener à des opérations hautement intellectuelles qui dépassent le flux des sentiments qui d’abord nous assaillent. Seuls le raisonnement et la connaissance en la matière, bien plus que l’apitoiement stérile, induisent à l’indispensable conversion du regard. Ils constituent le fil d’Ariane qui nous conduit à revenir du labyrinthe dans lequel la panique nous égarait ».

La première partie de l’ouvrage évoque les héros handicapés, dans les mythes, contes et légendes et dans l’histoire. Rappelant par exemple l’épisode où, Jacob, fils d’Isaac et de Rébecca, lutte toute une nuit avec l’Ange, qui [voyant qu’il ne pouvait le vaincre] « toucha l’endroit de l’emboîture de la hanche qui fut démise », et lui dit « ton nom ne sera plus Jacob mais Israël » : le fondateur de royaume, père des douze ancêtres des douze tribus, était un boiteux !
Dans l’ensemble, le Vieux Continent –parce qu’il connaît longtemps une société basée sur la peur du péché et la culpabilisation- reliait peu ou prou les infirmes aux puissances souterraines … démoniaques, pour les rejeter. Dans l’Antiquité grecque et romaine, les nouveaux-nés malformés, annonciateurs du courroux des dieux, étaient supprimés. Au Moyen-âge, les malades mentaux, assimilés à des sorciers pouvaient être livrés au bûcher. Le pire de la barbarie étant atteint avec la politique d’ hygiène raciale de Hitler, au nom de laquelle « 40 000 sourds environ auraient été touchés de mort psychique et sexuelle ou de mort tout court ». De 1939 à 1945, « plus de 100 000 malades mentaux handicapés et invalides sont assassinés ». Sous le régime de Vichy, périrent, faute de soins, des milliers de malades mentaux dans des lieux d’enfermement.
Sur les autres continents où le totémisme, l’analogisme et l’animisme caractérisent les relations que chaque homme a avec la communauté et avec la nature, il semble qu’il n’en soit pas de même.

L’homme est un grand handicapé de naissance (boîte crânienne non soudée, faiblesse des muscles, … ; abandonné à lui-même, le petit d’homme devient vite autiste ou arriéré profond) : la durée de son élevage –de son éducation- est fort longue et se poursuit tout au long de son existence.

Et la franc-maçonnerie ? la première partie de l’ouvrage mentionnait nombre d’artistes célèbres, souffrant de handicaps, dont certains étaient maçons ; et soulignait le rôle joué par les maçons pour faire émerger un droit à l’éducation pour tous. La deuxième partie montre comment, au cours de l’initiation maçonnique, le postulant est mis en situation de handicap.
Le Cabinet de réflexion le convie à regarder en lui-même, sans se laisser distraire par le dehors, à réfléchir au sens de la vie. Il est dépouillé de ses métaux (y compris de sa montre et des ses lunettes), confiné dans un espace exigu où il ne peut bouger, mis en face d’objets incompréhensibles pour lui, confronté à sa propre mort. Ne lui demande-t-on pas d’écrire un testament ? Les métaux enlevés, il apprend à se détacher des choses inutiles pour pouvoir se retrouver les yeux bandés, ni nu, ni vêtu, dans l’espace-temps de la Loge qui figure l’univers.
Le voici non-voyant : on l’aveugle parce qu’il n’est pas capable, symboliquement, de supporter la lumière qui l’aurait ébloui.
On l’a forcé à délaisser les signes et les distinctions qui constituent son statut et son apparence sociale, au risque même qu’il accepte de devenir ridicule. Pire, on l’importune et on l’embarrasse sciemment : pied gauche déchaussé, déjà boiteux pour avancer dans le Temple. Et la poitrine offerte éventuellement aux coups.
Pour franchir la porte basse, il doit se courber, sinon ramper. Il doit se faire tout petit comme un nouveau-né qui sort du ventre de sa mère.
La planche à boules et la planche à bascule appellent le postulant à s’équilibrer en dépit de ses appréhensions. Il apprend qu’il a besoin de mains secourables.
Aveugle et enchaîné, il n’est plus maître de ses mouvements, ni même de la parole, de la vue, de ses gestes. Il mesure combien il est un étranger et doit se faire accepter par un groupe qui, lors du premier voyage, le bouscule et produit un vacarme qui l’affole.
Enfin, la coupe d’amertume rappelle sans aménité les échecs rencontrés, les trahisons possibles et les désespérances dans lesquelles on peut sombrer.
La cérémonie d’initiation est presque toujours vécue comme un événement étonnant, impalpable et une proposition au bonheur quel que fût le voyage antérieur du profane. Des hommes ou des femmes qu’il n’a jamais rencontrés, quand tombe le bandeau, lui sourient, d’emblée, avec bienveillance, amitié et joie.

On trouvera également, dans cette deuxième partie, un historique de l’attitude de la franc-maçonnerie face aux problèmes du handicap.

La troisième partie de l’ouvrage réunit des témoignages, souvent poignants, de Francs-maçons en situation de handicap.
Ainsi, « Tortue patiente » : « j’ai toujours trouvé dans le milieu maçonnique une sensibilité particulière aux difficultés –et aux talents- d’autrui, une sympathique attention que j’apprécie beaucoup en ces temps de cynisme et d’indifférence : c’est la fameuse et bien réelle amitié. Plus généralement, le fait de vivre ensemble avec toutes nos différences (et le handicapé n’est pas le seul concerné) ne peut qu’enrichir le regard de chacun, même en « milieu favorable » comme la maçonnerie ».
Ou « AGO » : « c’est en réintégrant ma vie familiale, sociale et professionnelle [après l’accident de voiture qui l’a rendue paraplégique, et après l’année passée en centre de rééducation] que le choc a eu lieu et que le réel apprentissage a commencé. Car dans ces milieux, les regards (involontaires) sont terribles à supporter et à surmonter ».
Ou « JMG », également paraplégique : « cette grande dame [la Franc-maçonnerie] m’a permis d’aller plus loin dans mon travail d’introspection. Elle m’a permis de mettre un peu d’ordre dans tout ce désordre et elle m’a apporté des outils, les symboles, de la lecture, pour consolider ma démarche d’homme libre ».
Ou « BB », malentendante : « le handicap de malentendance reste impensé dans notre société, bien qu’il touche 7 à 10 % de la population, car il renvoie au stéréotype de la débilité, de la folie et de la sénilité ». BB décrit le « très long et douloureux parcours de harcèlement moral récurrent pendant 12 ans » dans son milieu professionnel.

La dernière partie est un appel à l’action :
« l’actuelle mondialisation financière et économique a aggravé le fossé entre riches et pauvres ainsi qu’entre bien-portants ou malades en situation de handicap. Que l’on songe aux enfants de sans-papiers qui connaissent ces difficultés : au rejet dû à leur origine, s’ajoute celui causé par leur état de santé (…) . Au pied de luxueux hôtels où se réunissent des notables (parfois Maçons…) survit dans la fange un étrange monde à la Jérôme Bosch où pullulent les misérables, les esquintés de la vie et, pour les personnes en situation de handicap, quel que soit leur âge, le non accès aux soins. .. Il est urgent que la Franc-maçonnerie, par le biais de ses obédiences et de leurs modalités spécifiques, aide à prendre conscience du problème et intervienne . »
Elle aborde la question de la sexualité : « faute de vouloir et/ou de pouvoir envisager le problème en face, des solutions, qui relèvent encore de la transgression et de la clandestinité, existent. Elles remettent en cause les tabous attachés au domaine du sexe et qui ne sont pas seulement dus à la peur et à la malédiction dont il fut longtemps l’objet en Occident, mais aussi aux réalités sociales et économiques de notre société post-moderne soi-disant libérée… Des assistants sexuels existent, notamment en Suisse et au Danemark (…). Dans les familles au sein desquelles grandit un jeune handicapé, l’éducation sexuelle est soit ignorée, soit abordée, soit impossible. Parents et fratrie sont confrontés au problème. Il arrive que le père ou la mère se transforme, jusqu’à un certain point, en assistant sexuel, respectant la prohibition de l’inceste. De même, la sexualité à l’intérieur des établissements questionne encore. Quand une solution est trouvée (intervention parfois de professionnelles), c’est toujours en toute illégalité (...). Ce serait l’honneur de la Franc-maçonnerie, conformément à sa tradition progressiste de promouvoir des transgressions positives qui améliorent les sociétés, de devenir peut-être dans ce domaine un laboratoire d’idées, comme elle le fut pour la contraception et l’IVG ».

Et l’ouvrage se conclut sur ces mots : dans la société, le Franc-maçon, lui aussi est un révolté capable d’anticiper un meilleur possible pour lequel il ouvre un nouveau chantier… la Chaîne d’Union ignore l’exclusion. 


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